DÉCRYPTAGE – Ankara, le sommet de la discorde : L’OTAN entre crise de commandement, guerre économique et décomposition stratégique

DÉCRYPTAGE – Ankara, le sommet de la discorde : L’OTAN entre crise de commandement, guerre économique et décomposition stratégique

lediplomate.media — imprimé le 08/07/2026
Ankara, le sommet de la discorde
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Une Alliance qui survit, mais qui ne sait plus très bien à quoi elle sert

Le sommet de l’OTAN prévu à Ankara les 7 et 8 juillet ne sera pas un sommet ordinaire. Il ne s’agira pas seulement d’ajuster quelques formules diplomatiques, de répéter l’attachement à l’article 5 ou de promettre encore davantage d’argent à l’Ukraine. Ce rendez-vous arrive au moment où l’Alliance atlantique est traversée par des tensions qui ne sont plus seulement tactiques, mais structurelles : tensions entre les États-Unis et les Européens, tensions entre les Européens eux-mêmes, tensions entre la Turquie et Israël, tensions entre la Méditerranée et le front oriental, tensions enfin entre la réalité militaire et la narration politique.

Au fond, la question n’est pas de savoir si l’OTAN va disparaître. Les grandes institutions meurent rarement d’un seul coup. Elles se vident d’abord de leur sens, puis continuent à fonctionner par inertie. C’est exactement ce qui se passe aujourd’hui. L’OTAN existe encore comme structure militaire, comme appareil bureaucratique, comme instrument de discipline stratégique. Mais son unité politique, elle, apparaît de plus en plus fragile.

Le sommet d’Ankara mettra donc en scène une Alliance qui doit répondre à trois crises en même temps : la guerre en Ukraine, l’échec américain et israélien face à l’Iran, et la montée d’une rivalité dangereuse entre Ankara et Tel-Aviv dans l’espace méditerranéen.

L’affaire des bases italiennes : la souveraineté au piège de la logistique

La polémique autour des bases américaines en Italie est l’un des révélateurs les plus clairs de cette crise. Lorsque Donald Trump reproche à certains alliés de ne pas l’avoir suffisamment soutenu dans l’opération contre l’Iran, et lorsque le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, évoque les centaines de missions parties d’Italie, le débat public se concentre sur une distinction commode : vols opérationnels ou vols logistiques ?

Mais cette distinction est en grande partie artificielle. Un vol logistique n’est pas extérieur à la guerre. Il en est la condition matérielle. Sans carburant, sans pièces détachées, sans munitions, sans transport, sans relais aériens, aucun bombardier, aucun avion de combat, aucune opération lointaine ne peut durer. La logistique n’est pas un accessoire : c’est l’ossature invisible de la puissance militaire.

L’Italie se retrouve ainsi placée au centre d’un paradoxe. Elle n’a pas nécessairement participé directement à l’offensive contre l’Iran, mais son territoire, ses bases, ses infrastructures ont rendu possible la projection américaine vers le Moyen-Orient. Et cela pose une question politique majeure : qui décide réellement de l’emploi stratégique du territoire italien ?

Depuis des décennies, les bases américaines en Europe servent à cela : permettre aux États-Unis de projeter leur puissance bien au-delà du continent européen. L’Italie, en raison de sa position géographique, est une plate-forme exceptionnelle pour le théâtre méditerranéen, moyen-oriental et africain. Mais cette centralité géographique ne s’est jamais traduite en autonomie politique. Rome subit souvent les conséquences de décisions prises ailleurs.

Il faudrait donc avoir le courage de poser la vraie question : soit l’Italie accepte que les bases installées sur son territoire servent automatiquement aux priorités américaines, soit elle rouvre le dossier de leur utilisation. Entre les deux, il n’y a que l’hypocrisie commode des formules administratives.

Trump, l’Iran et l’illusion d’une OTAN mondiale

La colère américaine après l’épisode iranien révèle une autre contradiction. Washington semble parfois considérer l’OTAN comme une force auxiliaire disponible pour toutes les opérations de puissance des États-Unis. Or le traité de Washington ne prévoit pas cela. L’OTAN est, en théorie, une alliance défensive. Elle est fondée sur la défense collective, non sur l’accompagnement automatique d’une guerre menée au Moyen-Orient par un seul État membre.

La demande implicite adressée aux Européens était donc politiquement et juridiquement fragile : pourquoi l’Alliance aurait-elle dû intervenir dans un théâtre éloigné, contre une puissance régionale comme l’Iran, alors même que l’opération n’était pas une opération de l’OTAN ?

La réponse de Trump est conforme à sa vision des alliances : une relation transactionnelle. Pour lui, la protection américaine se paie. Les alliés doivent acheter, suivre, soutenir, financer. Ils ne sont plus des partenaires stratégiques, mais des clients et parfois des obligés. Cette conception n’est pas nouvelle, mais Trump l’exprime avec une brutalité particulière.

Le problème est que cette logique ne renforce pas l’OTAN. Elle la transforme en marché de sécurité sous commandement américain.

Les dépenses militaires : l’Europe paie, l’industrie américaine encaisse

Le dossier des dépenses militaires est l’autre grand sujet du sommet. L’objectif évoqué de 5 % du produit intérieur brut consacré à la défense relève, pour beaucoup de pays européens, davantage de la proclamation politique que de la réalité budgétaire. L’Italie peine déjà à atteindre réellement les 2 %, souvent grâce à des ajustements comptables plus qu’à un effort militaire effectif.

La question ukrainienne aggrave encore cette tension. Le mécanisme est simple : les Européens financent l’achat d’armes américaines destinées à l’Ukraine. Autrement dit, Kiev combat, les soldats ukrainiens meurent, les contribuables européens paient, et les industries américaines encaissent. Cette formule résume une partie de la guerre économique en cours à l’intérieur même du camp occidental.

L’Europe parle d’autonomie stratégique, mais elle achète massivement hors d’Europe. Elle parle de souveraineté industrielle, mais elle dépend de systèmes américains. Elle promet de soutenir l’Ukraine, mais ses stocks sont épuisés et ses chaînes de production restent insuffisantes. Elle proclame le réarmement, mais ses finances publiques sont sous pression.

Le cas italien est très parlant. Rome avait d’abord manifesté son intérêt pour une enveloppe importante du programme européen de prêts destinés à la défense, autour de 15 milliards d’euros. Puis cette ambition aurait été ramenée à un niveau beaucoup plus bas, proche de 5 milliards. Une telle réduction n’est pas un détail comptable. Elle signifie que les programmes, les priorités, les acquisitions et les capacités doivent être revus.

Achètera-t-on des chars, des drones, des avions, de la défense antiaérienne, de la cybersécurité, des munitions ? Investira-t-on dans l’entraînement, la logistique, les infrastructures ? Le réarmement n’est pas un slogan. C’est une architecture industrielle, financière et militaire. Et l’Europe ne semble pas encore disposer d’une vision cohérente de cette architecture.

Le désengagement américain : commander de loin, payer moins

La stratégie américaine paraît de plus en plus lisible : réduire progressivement le coût direct de la présence en Europe tout en maintenant l’hégémonie politique sur les alliés. C’est une forme d’hégémonie à distance. Les États-Unis veulent conserver le commandement général, mais transférer aux Européens une partie croissante de la charge financière et militaire.

Cette logique n’a rien d’improvisé. Depuis plusieurs années, Washington affirme que le centre de gravité stratégique se déplace vers l’Asie et vers la confrontation avec la Chine. L’Europe n’est plus le théâtre prioritaire. Elle doit donc financer davantage sa propre défense, mais sans pour autant devenir stratégiquement indépendante.

C’est là le piège principal : les Européens paient plus, mais ne décident pas davantage.

L’OTAN devient ainsi un instrument paradoxal. Elle impose aux Européens d’accroître leur effort militaire, mais dans un cadre stratégique largement défini par les États-Unis. Elle exige davantage de dépenses, mais pas nécessairement davantage de souveraineté.

La Russie : menace existentielle pour l’Europe ou adversaire avec lequel Washington veut reparler ?

La contradiction la plus profonde concerne la Russie. Les gouvernements européens justifient leur réarmement par la menace russe. Dans le discours dominant, Moscou serait prête, après l’Ukraine, à se tourner vers l’Europe orientale, la Baltique, voire au-delà. Cette narration est devenue l’argument central de la militarisation européenne.

Mais le problème est que certains signaux américains vont dans une direction différente. Des responsables militaires et stratégiques américains laissent entendre que la Russie ne chercherait pas nécessairement un conflit direct avec l’OTAN. L’idée d’un rétablissement du dialogue stratégique avec Moscou circule aussi dans certaines orientations américaines.

Si Washington considère que la Russie n’est pas une menace immédiate pour l’Europe, alors pourquoi l’Europe devrait-elle s’enfermer seule dans une guerre longue contre Moscou ? Et si, au contraire, la Russie est réellement la menace principale, pourquoi les États-Unis réduisent-ils graduellement leur implication directe sur le continent ?

Cette contradiction sera au cœur du sommet d’Ankara, même si elle sera probablement masquée par les formules diplomatiques habituelles.

L’Ukraine : la guerre d’usure et le piège de la victoire impossible

La guerre en Ukraine est devenue une guerre d’usure, et c’est précisément le type de guerre que l’Europe est le moins capable de soutenir durablement. Les stocks européens ont été largement entamés. Les capacités industrielles ne suffisent pas à suivre le rythme de consommation des munitions, des drones, des missiles et des systèmes de défense antiaérienne.

La Russie, elle, dispose d’une profondeur stratégique et industrielle que l’Europe a longtemps sous-estimée. Elle produit, répare, remplace, adapte. Dans plusieurs domaines, notamment les drones, les missiles et les blindés, son appareil militaire a démontré une capacité de régénération importante.

Sur le terrain, la situation ukrainienne reste difficile. Les combats autour du Donbass, les pressions sur les lignes défensives, les menaces pesant sur des places comme Sloviansk et Kramatorsk montrent que Kiev n’a plus seulement besoin d’aide : elle a besoin d’une stratégie qui ne se limite pas à prolonger la guerre.

Face aux difficultés militaires, l’Ukraine mise de plus en plus sur les frappes en profondeur contre le territoire russe. Ces attaques ont une valeur militaire, mais elles ont surtout une valeur cognitive. Frapper Moscou, ou des infrastructures russes sensibles, permet de produire une image : celle d’une Russie vulnérable, incapable de protéger totalement son territoire.

Mais cette stratégie est dangereuse. Chaque attaque contre le territoire russe renforce les courants les plus durs à Moscou, ceux qui réclament une réponse plus massive et plus définitive. Elle complique la position de Vladimir Poutine, qui tente de maintenir un équilibre entre poursuite de l’opération militaire et contrôle de l’escalade.

La guerre cognitive peut donc produire un effet politique inverse à celui recherché : au lieu d’affaiblir le pouvoir russe, elle peut durcir sa logique militaire.

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Le risque nucléaire et la faillite de la pensée stratégique européenne

L’objectif affiché ou implicite de certains milieux européens reste celui d’une défaite stratégique de la Russie. Mais que signifie vraiment une défaite stratégique de Moscou ? Un changement de régime ? Une fragmentation de la Fédération de Russie ? Une neutralisation durable de sa puissance militaire ?

Ces hypothèses sont extrêmement dangereuses. La Russie est une puissance nucléaire. Imaginer qu’elle acceptera une défaite existentielle sans escalade relève de l’irresponsabilité stratégique. La guerre contre une puissance nucléaire ne peut pas être pensée comme une opération punitive classique.

L’Europe semble pourtant enfermée dans une rhétorique de plus en plus maximaliste. Elle parle de victoire, mais sans définir les conditions réalistes de cette victoire. Elle parle de sécurité, mais augmente les risques d’escalade. Elle parle d’autonomie, mais dépend des États-Unis. Elle parle de paix, mais prépare la guerre longue.

Turquie-Israël : la fracture méditerranéenne de l’OTAN

La rivalité entre la Turquie et Israël est l’autre grande menace qui plane sur l’Alliance. Elle ne concerne pas seulement Ankara et Tel-Aviv. Elle touche directement la Méditerranée orientale, la Grèce, Chypre, les gisements de gaz en mer, la Libye, la Syrie et les équilibres énergétiques régionaux.

La Turquie est membre de l’OTAN. La Grèce aussi. Israël n’est pas membre de l’Alliance, mais reste un partenaire stratégique essentiel des États-Unis et de plusieurs pays occidentaux. Or les intérêts de ces acteurs divergent fortement.

Ankara cherche à affirmer sa puissance en Méditerranée orientale et à défendre sa propre lecture des espaces maritimes. Athènes se rapproche d’Israël et de la France. Chypre reste un point de friction. Les ressources énergétiques offshore ajoutent une dimension économique majeure à la compétition.

Dans ce contexte, la France joue sa propre partie. Paris soutient traditionnellement la Grèce face à la Turquie et s’est engagée dans des programmes de réarmement grec. En Libye, la France a longtemps favorisé le camp de Khalifa Haftar en Cyrénaïque, tandis que l’Italie misait davantage sur Tripoli, reconnu par les Nations unies. La Turquie, elle, a consolidé son influence en Tripolitaine.

Résultat : au sein même de l’espace atlantique, les alliés poursuivent des politiques opposées. L’OTAN n’est pas seulement confrontée à des ennemis extérieurs. Elle est travaillée de l’intérieur par des intérêts nationaux concurrents.

La Méditerranée, véritable priorité italienne

Pour l’Italie, le vrai théâtre stratégique n’est pas seulement l’Est européen. C’est la Méditerranée élargie. C’est là que se jouent ses intérêts directs : énergie, migrations, sécurité maritime, Libye, Afrique du Nord, Moyen-Orient, présence russe, influence turque, rivalité avec la France.

En Cyrénaïque, la Russie consolide sa présence et cherche un accès méditerranéen supplémentaire après la Syrie. En Tripolitaine, la Turquie est incontournable. La France reste active sur plusieurs tableaux. L’Italie, elle, ne peut plus se permettre de subir.

La faute historique fut la destruction de la Libye en 2011, à laquelle Paris contribua de manière décisive et dont Rome continue de payer le prix. Depuis, l’Italie a perdu une partie de sa profondeur stratégique au sud. Les initiatives italiennes de dialogue entre les camps libyens ont souvent été fragilisées par des jeux concurrents, notamment français.

Il est donc absurde que l’Italie consacre toute son attention à la militarisation du flanc oriental sans reconstruire une politique méditerranéenne digne de ce nom. Le vrai voisinage stratégique italien n’est pas seulement Varsovie, Tallinn ou Kiev. C’est Tripoli, Benghazi, Tunis, Le Caire, Ankara, Athènes, Beyrouth, Tel-Aviv et Téhéran.

L’Arctique et le cas danois : quand les États-Unis deviennent un problème pour leurs alliés

Une autre fracture apparaît au nord. La question du Groenland, du Danemark et de l’Arctique montre que les tensions au sein du camp occidental ne se limitent pas au sud. Les ambitions américaines dans l’espace arctique, notamment autour du Groenland, ont provoqué une inquiétude réelle à Copenhague.

Le fait qu’un service de renseignement d’un pays allié puisse considérer les États-Unis comme un facteur de risque pour la sécurité nationale montre à quel point la relation transatlantique a changé. L’allié protecteur peut devenir aussi une puissance prédatrice lorsque ses intérêts stratégiques le commandent.

L’Arctique, avec ses ressources, ses routes maritimes et sa dimension militaire, devient un nouveau théâtre de confrontation. Et là encore, l’OTAN devra gérer non seulement la Russie, mais aussi les rivalités internes entre alliés.

Moyen-Orient : l’échec américain face à l’Iran

La guerre contre l’Iran a profondément modifié les équilibres. Les États-Unis et Israël n’ont pas obtenu le résultat stratégique espéré. L’Iran n’a pas été brisé. Au contraire, il a démontré une capacité de riposte qui a frappé les installations américaines et remis en cause l’idée même d’une supériorité militaire incontestable de Washington dans le Golfe.

L’un des points essentiels concerne le détroit d’Ormuz. L’Iran affirme que la sécurité de la navigation dans cette zone relève de sa responsabilité et refuse toute ingérence extérieure. Toute hypothèse d’intervention européenne dans le détroit apparaît donc irréaliste. Téhéran veut exclure les puissances extérieures de l’architecture de sécurité du Golfe.

Le ministre iranien des Affaires étrangères a clairement indiqué que l’Iran entend discuter avec les monarchies du Golfe d’une nouvelle architecture régionale de sécurité. Le message est limpide : les États-Unis ne doivent plus être l’arbitre unique de la sécurité des monarchies du Golfe. L’Iran veut devenir un acteur central et incontournable de cette architecture.

C’est une défaite politique majeure pour Washington. Pendant des décennies, la présence américaine dans le Golfe reposait sur une idée simple : les monarchies avaient besoin des États-Unis pour se protéger. Si l’Iran parvient à imposer l’idée d’une sécurité régionale sans acteurs extérieurs, c’est tout l’ordre américain du Golfe qui vacille.

Les bases américaines : de la projection de puissance à la vulnérabilité

La guerre a également révélé la vulnérabilité des bases américaines. Les grandes installations militaires, autrefois symboles de la puissance globale, deviennent des cibles fixes face aux missiles, aux drones et aux systèmes hypersoniques.

Le cas de la base liée à la Cinquième flotte au Bahreïn est particulièrement significatif. Cette base n’était pas seulement une installation militaire. C’était une véritable ville américaine, avec logements, infrastructures, services, familles, équipements de commandement. La frapper, ce n’était pas seulement frapper une capacité opérationnelle. C’était frapper un symbole de la présence américaine dans le Golfe.

Les dégâts aux radars, aux centres de commandement, aux infrastructures de surveillance et aux installations militaires remettent en cause la logique même de la base permanente. Une base sert à projeter de la force, mais si elle devient trop vulnérable, elle se transforme en point faible.

Les missiles modernes, surtout lorsqu’ils manœuvrent à très grande vitesse, bouleversent la défense antimissile. On peut parfois détecter le lancement, mais il devient beaucoup plus difficile de prévoir précisément la trajectoire et le point d’impact. Cela réduit l’efficacité des systèmes de protection traditionnels.

La conséquence est considérable : tout le dispositif américain de projection régionale doit être repensé. La présence militaire avancée coûte cher, expose les troupes, demande des infrastructures immenses et peut être neutralisée par des frappes relativement moins coûteuses.

Les pertes américaines et le coût réel de la guerre

Le coût de l’opération contre l’Iran aurait été très élevé. Les chiffres évoqués parlent de dizaines de milliards de dollars. À cela s’ajoutent les pertes ou dommages subis par plusieurs moyens aériens : avions, hélicoptères, drones de surveillance et d’attaque. La flotte de drones MQ-9 Reaper aurait été particulièrement touchée, ce qui pose un problème d’autant plus grave que leur remplacement n’est pas immédiat.

Ces pertes montrent une chose : les États-Unis restent une puissance militaire immense, mais ils ne sont plus invulnérables. Leurs bases peuvent être frappées. Leurs drones peuvent être abattus. Leurs radars peuvent être neutralisés. Leurs chaînes industrielles peuvent être mises sous pression.

Le mythe d’une supériorité occidentale sans coût s’effondre. La guerre moderne, avec ses drones, ses missiles, ses essaims, ses frappes en profondeur et ses capacités de saturation, impose une nouvelle équation stratégique.

L’Europe n’a aucun rôle réel dans le Golfe

L’une des illusions les plus tenaces est celle d’un rôle européen autonome au Moyen-Orient. En réalité, aucun pays européen ne dispose aujourd’hui du poids militaire, politique et diplomatique nécessaire pour s’imposer dans l’architecture de sécurité du Golfe contre la volonté de l’Iran et sans l’appui décisif des États-Unis.

L’Iran ne veut pas de médiation européenne. Il ne veut pas de présence navale européenne dans le détroit d’Ormuz. Il ne veut pas d’acteurs extérieurs dans la définition de la sécurité régionale. Les monarchies du Golfe elles-mêmes diversifient leurs relations avec la Chine, la Russie, l’Iran et d’autres puissances.

L’Europe arrive donc trop tard, trop divisée et trop dépendante. Elle parle beaucoup, mais pèse peu.

Le retour américain vers l’Ukraine : compensation ou diversion ?

Après l’échec face à l’Iran, Washington pourrait être tenté de renforcer son engagement indirect en Ukraine. Non parce que la Russie serait soudain redevenue la priorité absolue, mais parce que le théâtre ukrainien permet de maintenir une pression sur Moscou à moindre coût direct pour les États-Unis.

L’aide américaine à l’Ukraine ne se limite pas aux armes. Elle passe aussi par le renseignement, la désignation des objectifs, les données satellitaires, les capacités de surveillance et l’intégration technique. Sans cet appui, les frappes ukrainiennes en profondeur seraient beaucoup plus difficiles.

Mais cela renforce encore la contradiction américaine : d’un côté, Washington laisse entendre qu’il veut réduire son exposition en Europe ; de l’autre, il continue à fournir les instruments essentiels qui permettent à Kiev de frapper la Russie.

Un anglais à la tête l’OTAN : le retour de la ligne britannique dure

L’hypothèse d’un dirigeant britannique à la tête de l’OTAN n’est pas anodine. Le Royaume-Uni reste l’un des pays les plus fermes dans la confrontation avec la Russie. Londres a toujours défendu une ligne dure, souvent plus offensive que celle de plusieurs pays européens continentaux.

Une OTAN dirigée par une personnalité britannique très engagée dans cette logique signifierait probablement la poursuite d’une ligne de confrontation longue avec Moscou. Ce ne serait pas un signal d’apaisement. Ce serait plutôt la confirmation que l’Alliance n’entend pas chercher rapidement une stabilisation du conflit.

La relation spéciale entre Londres et Washington redeviendrait alors l’axe politique central de l’OTAN. Pour les pays européens qui espèrent une plus grande autonomie, ce serait une mauvaise nouvelle.

Évaluation militaire : la guerre moderne défait les vieux schémas

Sur le plan militaire, les enseignements sont clairs.

Premièrement, les bases fixes deviennent vulnérables face aux missiles et aux drones. Deuxièmement, la défense antiaérienne et antimissile coûte beaucoup plus cher que les moyens d’attaque utilisés pour la saturer. Troisièmement, la logistique est désormais une cible centrale. Quatrièmement, la guerre cognitive accompagne systématiquement la guerre matérielle. Cinquièmement, la profondeur industrielle devient aussi importante que la supériorité technologique.

L’Ukraine l’a montré. L’Iran l’a confirmé. La Russie l’exploite. Les États-Unis le découvrent à leurs dépens. L’Europe, elle, semble encore prisonnière de catégories anciennes.

Évaluation géopolitique : l’OTAN entre flanc oriental et Méditerranée

Géopolitiquement, l’OTAN est divisée entre deux logiques. Les pays d’Europe orientale veulent concentrer toute l’attention sur la Russie. Les pays méditerranéens devraient regarder vers le sud, mais n’osent pas toujours le faire. La Turquie poursuit une politique autonome. La France joue sa carte. L’Italie hésite. Les États-Unis arbitrent, mais en fonction de leurs propres intérêts.

Cette divergence des priorités affaiblit la cohésion de l’Alliance. L’OTAN peut encore produire des communiqués communs, mais elle peine à produire une vision commune du monde.

Évaluation géoéconomique : l’Alliance comme marché captif

Du point de vue géoéconomique, la transformation est encore plus nette. L’OTAN fonctionne de plus en plus comme un espace de captation industrielle. Les Européens augmentent leurs budgets, mais une partie importante de ces budgets se dirige vers l’industrie américaine. La guerre en Ukraine accélère cette dépendance. Le réarmement européen risque donc de devenir un gigantesque transfert de richesse vers les États-Unis.

Dans cette logique, l’Alliance n’est plus seulement une structure militaire. Elle devient un marché discipliné par la peur : peur de la Russie, peur de l’abandon américain, peur de l’insécurité énergétique, peur de la guerre élargie.

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Ankara ne fermera pas la crise, il la rendra visible

Le sommet d’Ankara ne marquera probablement pas la fin de l’OTAN. Mais il montrera que l’Alliance a changé de nature. Elle n’est plus une communauté stratégique homogène. Elle est devenue une coalition traversée par des intérêts contradictoires, tenue ensemble par l’inertie institutionnelle, la dépendance militaire et la pression américaine.

Les États-Unis veulent commander en dépensant moins. L’Europe veut être protégée sans devenir souveraine. La Turquie veut rester dans l’OTAN tout en menant sa propre politique de puissance. La France poursuit son jeu méditerranéen. L’Italie reste essentielle par sa géographie, mais faible par sa volonté politique. L’Ukraine continue de saigner. L’Iran impose une nouvelle réalité dans le Golfe. La Russie attend que les contradictions occidentales fassent leur œuvre.

L’OTAN ne s’effondre pas. Elle se transforme. Et cette transformation est peut-être plus importante qu’une rupture formelle : elle fait passer l’Alliance d’un pacte stratégique à un système de dépendances, d’obligations et de marchés captifs. Ankara ne sera donc pas le sommet de la fin. Ce sera le sommet où chacun comprendra, même sans le dire, que l’unité occidentale est devenue une formule beaucoup plus fragile que son apparence.

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gagliano

Giuseppe Gagliano

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE)
 
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
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