TRIBUNE – Genève, Jean Ziegler et Jean Calvin

TRIBUNE – Genève, Jean Ziegler et Jean Calvin

lediplomate.media — imprimé le 08/07/2026
Jean Ziegler
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Hélène Richard-Favre

Présenté par nombre de médias helvétiques comme le Suisse le plus connu à l’étranger tandis que lors d’une intervention au Club suisse de la presse en 2012 il était tout de même précédé du joueur de tennis Roger Federer, Jean Ziegler est décédé à Genève ce 10 juin dernier. 

Après une cérémonie funèbre célébrée le 18 juin à la cathédrale Saint-Pierre de cette même cité dite « de Calvin », il a été inhumé au cimetière de Plainpalais – ou cimetière des Rois – du nom de la rue où il se situe et qui n’a rien à voir avec une royauté quelconque.

Non, ces « Rois » renvoient aux arquebusiers qui, dès le Moyen-Âge, s’exerçaient au tir dans les environs et décernaient le titre de « Roi » au meilleur d’entre eux. Précisons aussi que le cimetière où repose le sociologue n’a pas toujours été dédié aux personnalités qui ont marqué Genève, loin s’en faut !

Créé en 1482, il était destiné à accueillir les très nombreux corps de personnes mortes lors d’une épidémie de peste. C’est au tournant du XXe siècle que ce lieu s’est peu à peu transformé pour devenir en quelque sorte le « Panthéon genevois ».

À la fin d’un documentaire consacré à Jean Ziegler et réalisé par Nicolas Wadimoff entre 2013 et 2015, le professeur se projette enterré au cimetière du village de la campagne genevoise où il réside avec son épouse Erica Deuber-Ziegler.

Il en aura été autrement puisque le voilà désormais entouré de personnalités qui auront laissé une trace significative à Genève appelée aussi la « Rome protestante ».

C’est donc dans la cathédrale Saint-Pierre, haut-lieu de culte réformé, que s’est rassemblé en masse le public venu rendre un dernier hommage au politicien suisse. Né le 19 avril 1934 au sein d’une famille protestante de Thoune dans le canton de Berne, il s’est converti au catholicisme tout en menant le combat que résume Le Courrier.

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La cérémonie funèbre a dès lors été œcuménique et s’y est ajoutée LInternationale. 

Entonnée par une assistance à l’évidence plus enthousiaste de la chanter que le cantique À toi la gloire, elle a été accompagnée à l’orgue par Vincent Thévenaz. 

Vous connaissez sans doute l’histoire de L’Internationale présentée et illustrée ici et vous n’ignorez certainement pas non plus qu’elle est devenue l’hymne de l’ex-Union soviétique de 1922 à 1944. En voici la version russe.   

Le mélange de genres qui a caractérisé les funérailles de Jean Ziegler semble avoir conquis ses plus fervents partisans et compagnons de route. En tout cas, on a pu voir bras et poings levés durant le chant et à la fin, distinguer sans peine sifflements de félicitations et applaudissements.

Dans ce sens, ce même public devrait-il être surpris de l’image, très connue en son temps, du portrait de Staline trônant aux côtés d’une icône orthodoxe dans bien des foyers soviétiques ?

Quoi qu’il en soit, nombreux ont été les hommages rendus à l’homme engagé que n’a cessé d’être Jean Ziegler. Sur le plan international, Jean-Luc Mélenchon a adressé un message vidéo et Francesca Albanese a fait lire une lettre. Tous deux ont dit regretter de ne pas pouvoir participer aux obsèques.

Selon la Radio Télévision Suisse (RTS) qui a rendu compte de la cérémonie, le pasteur Emmanuel Rolland avait prévenu qu’elle allait être « aussi longue qu’un discours de Fidel Castro mais je l’espère moins ennuyeuse ».

Elle aura duré plus de deux heures sinon trois et a donc été suivie de l’inhumation du professeur altermondialiste au cimetière des Rois. Entre magistrats et éminences qui auront laissé leur empreinte sur la ville, il y aura rejoint Jean Calvin inhumé, lui, dans une fosse commune.

Car à sa demande, c’est sans monument funéraire qu’il a voulu y être enterré en 1564.

Le Réformateur s’opposait à tout culte de la personnalité. Mais lors du tricentenaire de la Réforme en 1835, une pierre gravée de ses initiales a été déposée à un endroit totalement arbitraire et a été remplacée au milieu du XXe siècle par une dalle entourée d’une haie.

Il me plairait d’imaginer dialoguer ces deux Jean !

Pour l’heure, écoutons le fils de Jean Ziegler nous parler de Jean Calvin. En 1536, ce dernier était de passage à Genève déjà réformée et n’avait pas l’intention d’y rester. Ce sera sur l’insistance de Guillaume Farel qu’il s’y installera. 

Comme le relève l’historien Louis Binz dans un article paru à l’occasion de l’ouverture du Musée de la Réforme à Genève, la ville a emporté le siège de la Société des Nations (SDN) contre Bruxelles car le président Woodrow Wilson y voyait la patrie de son protestantisme. 

La SDN a marqué l’histoire et son héritage est encore tangible aujourd’hui. 

La Société des Nations a fait place à l’Organisation des Nations Unies (ONU) au sein de laquelle Jean Ziegler aura reçu deux mandats. De 2000 à 2008, il a été rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation et dès 2009, membre et vice-président du comité consultatif du Conseil des droits de l’homme.

Pour l’heure, en marge ou au-delà de l’héritage intellectuel laissé par l’homme politique suisse, le large accueil qu’aura réservé le lieu de culte protestant à ses obsèques aura signé le dépassement de clivages d’ordre confessionnel et idéologique. Sauf à avoir, au contraire, exacerbé celui-ci.

Car le poing levé de personnalités chantant haut et fort L’Internationale non loin de la chaire et de la chaise de Calvin n’aura échappé ni à l’esprit critique des gardiens du temple ni à la perplexité de personnes doutant de la pertinence de ce geste en pareilles circonstances.

Marqueur d’identité de groupe et de communion de valeurs, le poing levé dans le cadre d’une cérémonie funèbre œcuménique était-il indispensable quand déjà le chant qu’il accompagnait aurait largement suffi à claironner la couleur, la question se pose.

Si la cathédrale Saint-Pierre est aussi affectée à des événements officiels et laïcs, tel n’était pas le cas ici. Il s’agissait d’une célébration religieuse. Raison pour laquelle ce geste d’appartenance et de revendication politique a pu apparaître comme une profanation du lieu.

Si l’affrontement entre une Genève marxiste et une Genève calviniste ne date pas d’hier mais remonte au moins à 1866 et au premier congrès de l’Assemblée internationale des travailleurs (AIT) qui s’est déroulé dans la ville, la « lutte » n’est pas « finale », elle se poursuit bel et bien !

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Hélène Richard-Favre

Hélène Richard-Favre

Écrivain, Hélène Richard-Favre a étudié les langues et littératures russe, allemande et française à l’Université de Genève avant de se spécialiser en épistémologie et histoire de la linguistique.

Son site : https://helene-richard-favre.ch/#

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