DÉCRYPTAGE – Criminalité organisée chinoise en Amérique latine : Ressources pillées, environnement détruit, souveraineté sous pression

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
De la mer aux mines, du blanchiment au trafic de personnes : Une question économique devenue dossier stratégique
En Amérique latine, un phénomène s’installe qui dépasse la délinquance ordinaire : des réseaux criminels d’origine chinoise fonctionnent comme des engrenages d’une économie parallèle capable de voler des ressources, de dégrader les écosystèmes et d’exploiter les faiblesses institutionnelles. Le cœur du problème, c’est la rencontre entre l’intensification des échanges, la porosité des contrôles et l’aptitude de ces réseaux à naviguer entre légal et illégal, en utilisant le commerce comme couverture et les communautés fermées comme bouclier.
La mer comme gisement : Pêche illégale et crise des économies littorales
La pêche illégale, non déclarée et non réglementée constitue le premier front. La valeur des ressources soustraites est estimée à 2,3 milliards de dollars par an : au-delà du poisson volé, cela signifie pertes fiscales, hausse des prix alimentaires, tensions sociales dans les communautés côtières. Des flottes hauturières, parfois accusées d’éteindre les systèmes d’identification automatique et d’opérer dans les zones économiques exclusives ou des aires marines protégées, transforment l’espace maritime en zone grise. Politiquement, l’État apparaît incapable de défendre une richesse nationale fondamentale.
Mines clandestines : La chaîne complète, de l’approvisionnement à l’achat
Le second front est l’extraction illégale, notamment de l’or. Ici, la clé n’est pas seulement celui qui creuse, mais celui qui achète, ravitaille, équipe, transporte et ouvre l’accès au marché. Cette chaîne rend l’illégalité durable. Le coût réel se lit dans la déforestation, la contamination au mercure, la dégradation des bassins versants et la montée des risques sanitaires. Le scénario économique est lourd : territoires dissuasifs pour l’investissement licite, assurances plus coûteuses, infrastructures exposées à la corruption et à la capture.
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Bois et faune : La biodiversité transformée en marchandise
Le trafic de bois précieux n’est pas un dossier environnemental isolé : il ouvre des pistes, crée des corridors logistiques, alimente la corruption et s’imbrique souvent avec d’autres activités clandestines. Des affaires évoquées dans le débat américain rappellent expulsions d’entreprises impliquées et scandales locaux, signes d’une capacité de pénétration dans certaines administrations. Même logique pour la faune et la flore : demande de peaux, d’ailerons, d’espèces protégées et de produits exotiques. Géoéconomiquement, c’est une fuite irréversible de capital naturel : on reconstruit une route, pas une espèce disparue.
Précurseurs chimiques et drogues de synthèse : La chimie comme levier stratégique
Un point décisif concerne les précurseurs nécessaires à la production de drogues de synthèse, dont le fentanyl. Lorsque les précurseurs circulent facilement, la production s’adapte et se reconfigure. L’impact devient sanitaire, social et budgétaire : pression sur les systèmes de santé, perte de productivité, surcharge des forces de l’ordre. C’est aussi un levier stratégique : contrôler les composants peut compter autant que contrôler un territoire.
Blanchiment : L’argent qui “vole” et échappe aux frontières
La finance joue le rôle de multiplicateur. Un mécanisme décrit comme “argent volant” illustre la difficulté : espèces remises aux États-Unis à des réseaux chinois, puis compensation via des crédits en monnaie chinoise et fermeture du circuit par des échanges commerciaux. L’argent ne franchit pas les frontières : il les contourne. Pour les douanes, les banques et les cellules de lutte contre le blanchiment, c’est un défi structurel, car l’illégal se dissimule dans le volume du licite.
Trafic de personnes : Routes, dettes et question des infiltrations
Sur le trafic et l’acheminement de migrants, les réseaux peuvent s’appuyer sur des communautés fermées et des mécanismes d’endettement qui enchaînent les personnes tout au long de la route. Un épisode de 1993 est rappelé, avec 286 migrants chinois arrivés à Queens, à New York, et il est signalé qu’en 2024 plus de 30.000 ressortissants chinois auraient été interceptés à la frontière sud des États-Unis. Cela ouvre une question stratégique : sans confondre criminalité et État, l’existence de logistiques stables peut créer des opportunités d’infiltration et de pression dans une compétition entre puissances.
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Évaluation militaire et stratégique : Surveillance maritime, renseignement financier, coopération sans posture
La réponse n’est pas uniquement répressive : elle est d’organisation. Il faut une surveillance maritime crédible, des contrôles portuaires, un partage d’informations entre États, et surtout du renseignement financier pour suivre les flux. La dimension militaire intervient lorsque la protection des ressources et des routes s’inscrit dans la sécurité nationale : garde-côtes, radars, satellites, drones de surveillance, mais aussi équipes d’enquête spécialisées et coopération judiciaire.
Lecture géopolitique et géoéconomique : La souveraineté comme champ de confrontation
Le tableau est double. D’un côté, les réseaux criminels profitent de l’expansion des échanges et des diasporas. De l’autre, l’intérêt croissant de Pékin pour des coopérations de police et de sécurité dans la région peut devenir, s’il manque de transparence, un canal d’influence, car la sécurité n’est jamais neutre. Pour Washington, une ligne pragmatique se dessine : travailler avec l’Amérique latine là où l’intérêt est partagé — défendre souveraineté, ressources, environnement et État de droit — en évitant les leçons de morale et en transformant une menace commune en avantage réciproque.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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