DÉCRYPTAGE – L’Europe en quête d’un ennemi pour éviter de se regarder en face

Portrait d’une responsable politique européenne en uniforme militaire, symbolisant le tournant sécuritaire et la militarisation croissante de l’Union face aux tensions géopolitiques actuelles.
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

La résolution adoptée par le Parlement européen le 27 novembre, réaffirmant qu’aucun territoire aujourd’hui occupé par la Russie ne sera jamais reconnu comme russe, est plus qu’un geste politique. C’est un symptôme. Elle révèle une Union européenne qui, au lieu de s’interroger sur son rôle dans un monde en pleine mutation, se réfugie derrière un langage martial, presque purificateur. Comme si l’évocation permanente de la menace russe suffisait à reconstituer une identité que le continent a perdue depuis longtemps…

Cette rigidité paraît d’autant plus paradoxale que les États-Unis, sous la présidence Trump, poussent désormais vers un compromis négocié. L’UE, au contraire, accélère la fuite en avant, comme si la guerre en Ukraine était devenue l’ultime ciment permettant de masquer les fractures internes d’un projet politique fragilisé par une crise économique profonde, des rivalités nationales persistantes et une perte générale de cohésion.

L’Allemagne en crise, la France surendettée, l’Italie en équilibre

Cette relance idéologique autour de l’Ukraine sert des intérêts bien précis. L’Allemagne trouve dans la confrontation prolongée le prétexte pour militariser son économie au moment où son modèle industriel vacille. La France s’accroche à une grandeur devenue essentiellement symbolique, tandis que ses finances publiques se dégradent. Même l’Italie, plus proche de Washington que de Bruxelles, suit le mouvement du réarmement dans l’espoir de se repositionner dans le jeu continental.

Le paradoxe est connu : l’Europe parle comme une puissance stratégique mais n’en a ni les instruments ni la cohérence interne. Pas d’armée commune, dépendance totale à l’OTAN, rivalités entre États membres, politiques étrangères fragmentées. Dans ce décor, la figure de l’ennemi russe sert de substitut à une unité inexistante. On n’a pas besoin d’un projet commun si l’on peut mobiliser la peur.

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La guerre comme identité de substitution

Depuis toujours, les sociétés renforcent leur cohésion en désignant un adversaire. Un “Autre” qui permet de définir ce que l’on croit être soi-même. L’Europe, incapable de produire un récit positif sur son avenir, a réactivé ce mécanisme primitif : plus elle perd sa capacité à se penser comme communauté politique, plus elle projette sur la Russie le rôle du danger absolu. Ancienne puissance, vieil adversaire, géant imparfait mais pratique à caricaturer, Moscou est devenu l’écran sur lequel les Européens tentent d’esquisser une identité.

Le problème est que cette construction du “méchant” tend à remplacer la vraie politique. Le continent qui se présentait comme laboratoire de paix se découvre désormais héritier d’une rhétorique guerrière, d’un réarmement permanent, et d’une implication croissante dans une guerre qu’il ne maîtrise pas. L’Europe croit jouer un rôle central alors qu’elle ne fait que réagir à des dynamiques géopolitiques décidées ailleurs.

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Une architecture institutionnelle qui imite l’État sans en être un

La façade de l’“Europe puissance” se fissure dès qu’on observe ses institutions. Le Parlement existe mais n’a pas de pouvoir législatif plein. La Commission joue à être un gouvernement mais les décisions structurantes sont prises par les chefs d’État et de gouvernement, chacun défendant ses intérêts nationaux. Quant à la défense européenne, elle reste une incantation : tant que l’OTAN structure la sécurité du continent, aucune armée proprement européenne ne verra le jour.

C’est une souveraineté simulée, une architecture qui ressemble à un État mais ne fonctionne pas comme tel. La guerre en Ukraine a mis en lumière cette faiblesse : Bruxelles parle de diplomatie, mais les choix réels sont dictés par les gouvernements nationaux et, plus largement, par Washington.

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La propagande de ceux qui ne convainquent plus

Pour compenser ses contradictions internes, l’UE nourrit un discours qui dépeint la Russie comme un colosse au bord de l’effondrement. Armée affaiblie, économie exsangue, régime moribond. Une narration rassurante mais qui explique peu et n’aide pas à préparer une solution politique. Surtout au moment où les États-Unis rouvrent le canal diplomatique, avec une rencontre Trump-Poutine en Alaska puis des discussions en Suisse, et un Zelensky contraint d’habituer son peuple à un compromis douloureux.

L’Europe, elle, répond par des conditions maximalistes, persuadée qu’une “paix juste” ne peut exister que si Moscou capitule. Une illusion stratégique qui prolonge la guerre plus qu’elle ne favorise son règlement.

Une Europe qui redoute la paix

Le cœur du problème, comme l’ont souligné de nombreux penseurs critiques, est que l’Europe ne craint pas la guerre : elle craint la paix. La guerre permet de masquer les divergences entre Nord et Sud, Est et Ouest, riches et pauvres. Elle légitime les dépenses militaires, retarde les réformes économiques, occupe l’espace symbolique que les institutions n’arrivent plus à combler. La paix, en revanche, obligerait l’Union à examiner ses fractures internes, ses déséquilibres et l’absence d’un projet politique cohérent.

Ce n’est pas un hasard si Bruxelles a rejeté même l’idée d’une amnistie pour la classe dirigeante corrompue autour de Zelensky. Mettre fin à la guerre signifierait renoncer au dernier récit mobilisateur encore disponible.

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L’Europe sans racines, ni culture, ni récit

La tentative avortée de Constitution européenne avait ouvert un débat sur les “racines” du continent. Débat théorique, vite abandonné. Aujourd’hui, personne ne parle plus d’identité européenne. Le seul langage qui subsiste est celui de l’urgence et de la peur. L’Europe, qui ne sait plus comment se décrire, choisit de se définir par l’ennemi qu’elle désigne.

Mais même cette narration s’érode. Soutenir l’Ukraine pour deux années supplémentaires exigerait plus de deux cents milliards d’euros. Les citoyens européens, déjà frappés par l’inflation énergétique et le ralentissement économique, commencent à montrer des signes de lassitude. L’idée d’utiliser les avoirs russes gelés pour financer l’effort de guerre témoigne d’un désarroi politique manifeste.

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L’Europe vit, pour reprendre l’image de Camus, dans un tronc d’arbre creux. Une structure qui semble solide de l’extérieur mais qui résonne du vide à l’intérieur. Les Européens y habitent sans vraiment savoir comment en sortir. Le continent s’accroche à une guerre qu’il n’a pas choisie pour éviter d’affronter ce qu’il est devenu : une union qui parle de paix tout en s’en éloignant, qui proclame son unité tout en se divisant, qui cherche son identité dans la peur plutôt que dans la culture ou la politique.

Tant que la guerre durera, l’UE pourra prétendre exister. Mais une communauté qui ne survit que grâce à l’ennemi qu’elle désigne finit toujours par se perdre elle-même.

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