
Par Olivier d’Auzon
L’entretien exclusif accordé par Sergueï Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères, au Dialogue franco-russe, conduit de main de maître par Irina Dubois le 21 novembre 2025, est un fondamental pour appréhender la vision russe actuelle sur le théâtre ukrainien, les relations avec l’Europe et la montée des tensions globales. Dans un contexte où les relations russo-françaises s’enveniment, Lavrov brise les non-dits et les fausses évidences assénées partout dans les médias occidentaux.
Dès le début, Sergueï Lavrov fustige la rhétorique belliqueuse qui s’est installée en France, citant notamment la déclaration du général français Fabien Mandon qui appelle les citoyens à « se préparer à sacrifier leurs enfants » dans un hypothétique conflit militaire avec la Russie.
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À ce propos, Lavrov déclare avec une pointe d’incrédulité, « Je suis stupéfait par cet appel à un sacrifice aussi extrême. La Russie n’a jamais menacé l’Europe. » Il met en garde contre cette escalade verbale qu’il juge irresponsable, révélatrice selon lui d’une société française militarisée et déconnectée de la réalité stratégique. « Même le système de santé est désormais préparé pour la guerre », ajoute-t-il, dénonçant un climat où la guerre paraît plus que jamais banalisée dans le discours officiel.
Mais cette militarisation n’est, selon Sergueï Lavrov, que la conséquence d’un récit dominant européen qui présente la Russie comme l’agresseur soudain et irrationnel.
Pour le diplomate russe, la réalité est tout autre. Il rappelle que la Russie « n’a jamais attaqué personne en Europe » et dénonce la politique occidentale comme fondée sur la peur et la paranoïa, alimentée par des élites « russophobes » obsédées par la défaite de la Russie. Cette mise au point détonne dans un débat occidental où l’on tend souvent à désigner Moscou comme unique responsable du conflit actuel.
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Le cœur du conflit ainsi que le rôle des élites occidentales et la diplomatie
Sur le fond, Sergueï Lavrov insiste sur les causes profondes du conflit ukrainien, mettant en accusation l’élargissement de l’OTAN vers l’Est et le coup d’État de 2014 à Kiev.
Selon lui, l’Occident a « saboté les accords de Minsk » et utilise l’Ukraine comme « un instrument pour affaiblir la Russie ». Il qualifie le régime ukrainien de « nazi », soulignant que le « régime actuel a inscrit dans la loi son hostilité envers tout ce qui est russe ».
Sergueï Lavrov accuse aussi Kiev d’avoir refusé toutes les propositions russes visant à garantir la sécurité à long terme de Moscou, notamment la non-extension militaire de l’OTAN à ses frontières.
Face aux accusations incessantes contre la Russie quant aux frappes délibérées sur des civils ukrainiens, Lavrov répond sans détour : « Aucun fait n’a été présenté, uniquement des slogans. »Â
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Il dénonce des mises en scène et des provocations « comme à Boutcha », et déplore que cette « machine de propagande occidentale » ait remplacé la recherche objective des faits. Parallèlement, il souligne le silence des médias et institutions occidentales face aux attaques ukrainiennes contre des zones civiles russes, notamment des frappes de drones à Belgorod, qui, selon lui, sont ignorées voire occultées.
Dans le champ diplomatique, Sergueï Lavrov se montre ferme sur le refus russe des négociations tant que les causes du conflit ne sont pas traitées. Il pose clairement le cadre : « Nous ne courons pas après les négociations. Lorsqu’ils seront mûrs pour parler sérieusement, nous verrons de quoi discuter. » Il évoque le plan de paix proposé par Donald Trump, qu’il qualifie de potentiel cadre honnête, mais regrette le sabotage orchestré par Kiev et ses soutiens occidentaux.
Il évoque explicitement l’épisode d’avril 2022, où un accord presque finalisé fut « bloqué par Boris Johnson » sous directive anglo-saxonne. « Les États-Unis et le Royaume-Uni manipulent l’Europe », tranche-t-il.
À propos de la France, Sergueï Lavrov est lucide sur l’état actuel des relations : « Le général de Gaulle avait su instaurer un dialogue d’égal à égal avec Moscou, mais cette tradition a été trahie. » Interrogé sur les ambitions françaises de rejoindre les BRICS, il balaie la question d’un revers de main : « Personne ne l’a invité. C’est un outil de communication utilisé à des fins électorales uniquement. »
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Propagande, censure et la crise européenne
Sergueï Lavrov consacre une partie importante de cet entretien à dénoncer la guerre de l’information. Selon lui, « la liberté d’expression en Europe est désormais remplacée par une pensée unique au service des intérêts américains » et toute voix dissidente est aussitôt cataloguée comme propagande russe.
Il condamne fermement l’attitude de l’ONU qui refuse de rendre publique la liste des victimes de Boutcha, parlant d’une « complicité par omission » qui alimente le conflit. L’ancien diplomate appelle à une enquête impartiale et transparente, soulignant que Moscou est prête à fournir tous les faits disponibles mais que les représentants occidentaux « disparaissent dès que la discussion porte sur des preuves ».
Selon Lavrov, cette situation illustre la fracture globale autour du conflit, où l’Occident impose un narratif unique tandis que la Russie cherche à porter sa version des faits.
Sur la scène européenne, Lavrov critique l’arrogance et la panique des élites qui craignent leurs peuples plus que la Russie. Il met en lumière une fracture profonde, où certains dirigeants pragmatiques à l’instar de Viktor Orbán tente de freiner la vapeur guerrière et prônent le dialogue.
À l’inverse, les principales capitales françaises, allemandes ou britanniques persistent dans une logique d’affrontement. Il conclut cette analyse par un constat dur : « L’OTAN, l’UE et le G7 sont désormais les trois visages d’une même entité politico-militaire ».
Dans ce tour d’horizon incisif et sans fard, conduite avec finesse par Irina Dubois, Lavrov déploie la position russe sans tergiversation ni langue de bois. Il donne à voir une Russie résolue, défendant ses intérêts vitaux face à un Occident qu’elle accuse d’hypocrisie et d’agression indirecte, mais restée ouverte à la discussion sérieuse lorsque le respect mutuel sera enfin possible.
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Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).

