
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Un mode de scrutin qui fige le jeu politique
Le retour au système proportionnel Saint-Laguë modifié, chaque gouvernorat devenant une circonscription unique, bouleverse en apparence la mécanique électorale mais consolide en réalité les partis établis : blocs religieux, réseaux clientélistes et appareils territoriaux. Les indépendants, favorisés par le vote unique non transférable en 2021, perdent leur avantage. L’accès n’est pas interdit ; il devient plus coûteux et plus lent : une restauration implicite du statu quo.
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L’effet Sadr et l’asymétrie du consensus
Le boycott du Courant sadriste retire de la compétition la principale force populaire capable de mobiliser la rue et les urnes. Son absence ne supprime pas son électorat ; elle le met en sommeil. Le futur gouvernement issu du 11 novembre pourra disposer d’une majorité parlementaire sans disposer d’une véritable légitimité sociale. La représentation se redessine autour des blocs chiites, des partis kurdes divisés entre Erbil et Souleimaniye et d’un camp sunnite fragmenté : une stabilité procédurale, non une résolution des clivages.
Sécurité : Continuité des milices, lenteur des réformes
Le nouvel équilibre favorise le statu quo : les Forces de mobilisation populaire restent l’ossature hybride entre sécurité et politique ; la réforme du secteur de la défense progresse par circulaires ; la menace résiduelle de l’État islamique subsiste dans les zones frontalières. La rivalité à bas bruit entre l’Iran et les États-Unis continue de se décliner en sigles, budgets et chaînes de commandement. Un exécutif fondé sur de grands blocs aura les voix pour signer des protocoles mais peu de moyens pour démanteler les circuits de loyauté reliant milices, ministères et contrats.
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Économie politique : Rente pétrolière et clientélisme
L’Irak rentier reste prisonnier de son paradoxe : des recettes pétrolières record sans services publics fiables. Le retour au proportionnel large oriente la dépense vers la géographie du vote : embauches publiques, contrats à court terme, subventions énergétiques. C’est le carburant de la machine des partis traditionnels et le frein à l’élan réformateur né du mouvement Tishreen. Les chantiers stratégiques – modernisation du réseau électrique, réduction du torchage du gaz, réforme bancaire – risquent de rester confinés aux grands partenaires étrangers, au détriment des PME et des collectivités locales.
Géopolitique et infrastructures
Sur le plan extérieur, Bagdad continuera de composer entre contraintes et opportunités. Au sein de l’OPEP+, le pays reste un producteur charnière : besoin de liquidités mais soumis aux quotas. Les infrastructures pèseront plus que les motions parlementaires : oléoducs vers la Turquie et la Jordanie, corridor « Development Road » reliant les ports du Golfe, accords intégrés pétrole-gaz-renouvelables avec les grands acteurs internationaux. Les capitaux occidentaux et chinois devraient coexister ; il est moins sûr que la bureaucratie fiscale, douanière et judiciaire suive le rythme sans mandat politique fort.
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La variable kurde et la fragilité fédérale
Le différend entre Bagdad et le Kurdistan sur les exportations, le partage des revenus et le statut des peshmergas restera le test de la fédération. Le système électoral avantage les négociateurs chevronnés plutôt que les maximalistes, mais sans accord crédible sur les flux financiers et douaniers la reprise des exportations via Ceyhan restera intermittente – chaque interruption signifiant perte de recettes et tensions administratives accrues.
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Ce qui change vraiment
Le Saint-Laguë modifié transforme les mécanismes sans bouleverser les rapports de force. Les partis historiques consolident leur contrôle des sièges et des dépenses ; les indépendants sont marginalisés ; les attentes sociales – services, emploi, lutte anticorruption – demeurent le grand absent. La politique irakienne regagne en prévisibilité : un gain réel pour un pays épuisé, mais sans transformation.
Les enjeux
Trois chantiers diront si le scrutin ouvre une nouvelle phase : l’intégration des milices dans l’État, la discipline de la rente pétrolière par un programme d’investissement mesurable, la recalibration des relations avec Washington et Téhéran pour gagner une autonomie négociée. Si la logique conservatrice l’emporte, c’est le système qui gagne ; si émerge ne serait-ce qu’une politique des résultats – électricité stable, appels d’offres transparents, délais tenus sur les chantiers – alors l’Irak pourra enfin parler de stabilité et non plus seulement d’équilibre.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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