DÉCRYPTAGE – L’Iran, l’Europe et la sous-traitance du risque

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Quand Téhéran ne frappe plus seul
Le point central n’est plus de savoir si l’Iran agit en Europe. Cela, les services occidentaux le disent depuis longtemps. Le vrai sujet est autre : comment il agit désormais. Et la réponse, telle qu’elle ressort des sources françaises, est nette. Depuis l’échec du complot de Villepinte en 2018, les services iraniens ont progressivement déplacé leur centre de gravité opérationnel. Moins d’exposition directe, moins d’agents immédiatement identifiables, plus d’intermédiaires, plus de zones grises. En clair : l’appareil iranien a appris à sous-traiter.
Les Gardiens de la révolution et le ministère iranien du Renseignement ne renoncent pas à leurs objectifs. Ils en modifient la méthode. Au lieu d’envoyer toujours leurs propres hommes, ils recourent de plus en plus à des relais issus du crime organisé : narcotrafiquants, passeurs, voyous du grand banditisme, membres de bandes locales. Ce choix n’est pas improvisé. Il répond à une logique très simple : éloigner le donneur d’ordre de l’exécution, brouiller les pistes, compliquer l’attribution, réduire le coût politique d’un échec. C’est la logique froide de la dénégation plausible.
Villepinte 2018, la rupture
Le complot déjoué du 30 juin 2018 contre le rassemblement du Conseil national de la Résistance iranienne à Villepinte reste le point de bascule. L’affaire a mis au jour un fait essentiel : un diplomate iranien, Assadolah Assadi, accrédité en Autriche, a été arrêté puis condamné en Belgique pour son rôle dans une opération terroriste conduite au cœur de l’Europe. Ce dossier a montré à la fois la profondeur de l’engagement iranien et le coût d’une opération trop directement liée à l’appareil d’État.
C’est après ce fiasco, selon les analyses reprises en France, que Téhéran a consolidé un virage méthodique. Le système n’a pas disparu : il s’est déporté. Le diplomate exposé a cédé du terrain au sous-traitant. L’agent officiel au délinquant recruté. La chaîne de commandement n’est pas abolie, elle est dissimulée derrière plusieurs écrans humains. Ce n’est pas un retrait. C’est une modernisation clandestine.
Ce que disent les sources françaises
Les éléments apparus dans la presse française en 2025 vont dans le même sens. L’Express a rendu compte, le 3 novembre 2025, d’un rapport sur « l’infiltration en France de la République islamique d’Iran », remis au ministère de l’Intérieur et au Parlement, avec un chapitre consacré aux méthodes de recrutement des relais iraniens en France. Le média indique explicitement que le rapport évoque l’assistance de réseaux criminels et s’appuie sur l’expertise de Matthieu Ghadiri, ancien de la police judiciaire, sur les mécanismes d’implantation et d’action du régime.
À cela s’ajoute la ligne défendue publiquement par le ministre français de l’Intérieur Bruno Retailleau en juin 2025 : selon Reuters, il a déclaré que l’Iran avait déjà utilisé en France des intermédiaires, souvent des trafiquants de drogue, pour mener des actions en son nom, parfois sans que les exécutants comprennent eux-mêmes pour qui ils travaillaient réellement. La mécanique décrite est limpide : multiplication des intermédiaires, contrats opaques, cloisonnement des rôles.
Autrement dit, ce que les Français observent n’est pas seulement une menace idéologique ou terroriste au sens classique. C’est un dispositif hybride, où la logique du renseignement épouse les circuits du banditisme. La violence n’est plus seulement idéologique. Elle devient externalisée, tarifée, fragmentée.
Le nouveau mode opératoire
Le schéma est désormais bien connu. Des opérateurs liés à l’État iranien ou à ses services identifient une cible : dissident, journaliste, structure communautaire juive, représentation israélienne, parfois ancien responsable étranger jugé hostile. Ensuite vient la phase d’intermédiation : un narcotrafiquant, un passeur, un acteur du crime organisé servant de relais entre le commanditaire et le terrain. Puis la phase terminale : surveillance, intimidation, attaque, tentative d’assassinat, sabotage. Chaque étage protège le précédent. Et chaque maillon rend la riposte plus difficile.
Cette évolution a une conséquence stratégique majeure. Elle brouille la frontière entre menace intérieure et action extérieure. Quand un État hostile emploie des délinquants enracinés en Europe, ce n’est plus seulement une affaire de contre-espionnage. C’est aussi une question de sécurité intérieure, de criminalité organisée, de coopération judiciaire, de renseignement technique et d’anticipation politique. Les outils classiques deviennent insuffisants s’ils ne sont pas coordonnés.
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Les cibles : Dissidents, juifs, Israéliens
Le paysage des cibles n’a, lui, rien de flou. Les opérations recensées depuis 1979, et plus encore celles concentrées entre 2021 et 2024, visent d’abord les dissidents iraniens, notamment les journalistes persanophones et les figures de l’opposition en exil. Mais le spectre s’est élargi : diplomates israéliens, ambassades, intérêts israéliens, lieux ou institutions juives figurent désormais au premier plan. L’enjeu n’est donc plus seulement la répression du dissensus iranien à l’étranger. C’est aussi l’exportation vers l’Europe du conflit de l’ombre mené par Téhéran contre Israël.
Le cas de l’opération dite « The Wedding », attribuée à l’unité 840 des Gardiens de la révolution et visant deux journalistes de Iran International au Royaume-Uni, illustre parfaitement cette logique. Là encore, l’intérêt n’est pas seulement l’objectif. C’est la méthode. Le recours à un criminel transnational implanté en Europe pour matérialiser une décision politique prise loin du terrain.
La France dans la ligne de mire
La France apparaît, dans ce dispositif, comme un terrain particulièrement sensible. D’abord pour des raisons historiques : elle accueille depuis longtemps des opposants iraniens, des médias dissidents, des réseaux associatifs et des espaces de mobilisation. Ensuite pour des raisons géographiques et criminelles : le territoire français peut servir à la fois de cible, de zone de transit et de base de recrutement. Les analyses françaises décrivent justement cette porosité entre présence communautaire, criminalité transnationale et intérêt stratégique iranien.
L’affaire de Saint-Ouen-l’Aumône, autour du centre médiatique d’opposition Simay Azadi, s’inscrit dans ce climat de pression. Qu’il s’agisse d’attaques, d’intimidations ou de repérages, le fil conducteur reste le même : user de mains locales pour envoyer un message politique global. La cible visible est française. L’intention, elle, est géopolitique. Cette asymétrie est précisément ce qui rend le phénomène si difficile à contenir.
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L’arc européen de la sous-traitance
Le tableau français n’est pas isolé. Il s’inscrit dans une séquence européenne plus large. En Scandinavie, Euractiv rapportait en octobre 2024 que le choix des cibles et le mode opératoire poussaient les services suédois à soupçonner une implication iranienne dans les attaques contre les ambassades israéliennes à Stockholm et Copenhague. Là encore, la mécanique observée renvoyait à l’usage de réseaux locaux et à une violence indirecte.
Aux Pays-Bas, un tournant important est intervenu avec le rapport annuel du service de renseignement néerlandais, relayé par Le Monde en avril 2025. L’AIVD y met en cause le régime iranien dans deux tentatives d’assassinat sur le sol européen : l’attaque contre Alejo Vidal-Quadras à Madrid en novembre 2023 et une tentative à Haarlem en juin 2024 contre l’opposant Siamak Tahmasbi. Le principal suspect, Mehrez Ayari, est décrit comme un tueur à gages vivant en France, relié à des réseaux criminels, et l’AIVD estime que Téhéran sous-traite ses opérations à ces groupes pour éliminer des dissidents tout en brouillant les traces.
En Suède, les affaires liées à Foxtrot et à d’autres bandes ont renforcé cette lecture. Les autorités suédoises disent depuis plusieurs années que l’Iran mène des activités présentant un risque pour la sécurité du royaume et qu’il s’appuie sur des réseaux criminels contre des cibles juives, israéliennes et iraniennes dissidentes. L’intérêt de ces groupes est évident : ils sont disponibles, déjà armés, mobiles, et souvent structurés pour opérer dans la violence.
Ce que cherche Téhéran
Derrière cette tactique, il y a plusieurs objectifs. D’abord, intimider les opposants en exil et signifier à la diaspora qu’aucune distance n’offre une vraie protection. Ensuite, prolonger en Europe le face-à-face avec Israël sans franchir immédiatement le seuil d’une confrontation directe assumée. Enfin, ménager un espace de représailles après des épisodes jugés humiliants ou stratégiquement coûteux pour le régime, qu’il s’agisse de la mort de Soleimani, des pertes subies dans la guerre de l’ombre ou des coups portés à ses alliés régionaux.
La logique est donc double. Frapper et nier. Frapper assez pour rappeler sa portée. Nier assez pour éviter une escalade frontale. C’est exactement pour cela que le recours aux réseaux criminels n’est pas un détail de procédure, mais une doctrine pratique. Il permet à l’Iran de projeter de la contrainte à bas bruit.
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La réponse française et européenne
La réponse des États, elle, reste encore largement défensive. Arrestations, surveillances, coopération entre services, expulsions diplomatiques, mises en garde ciblées : tout cela existe, et souvent avec efficacité. Mais la nature du problème exige davantage qu’une réaction au cas par cas. Car lorsqu’un État instrumentalise le crime organisé, les autorités européennes doivent articuler renseignement, police judiciaire, lutte contre les trafics, contre-ingérence et coordination politique.
Le débat autour de la qualification des Gardiens de la révolution comme organisation terroriste à l’échelle européenne s’inscrit dans cette logique. Mediapart rapportait en janvier 2026 que l’Union européenne les avait classés sur cette liste, en soulignant non seulement leur rôle dans la répression intérieure, mais aussi la multiplication d’actions violentes à l’étranger ces dernières années. Au-delà du symbole, une telle qualification élargit potentiellement la panoplie juridique et financière disponible pour les États membres.
La vraie nature du danger
Le danger, au fond, ne réside pas seulement dans le nombre des complots ni dans la diversité des cibles. Il réside dans la mutation de la menace. L’Europe n’est plus confrontée uniquement à des réseaux clandestins importés. Elle fait face à une méthode de contamination : un appareil étatique étranger injecte son agenda dans les failles du tissu criminel local. Il ne crée pas toujours ses instruments. Il les loue, les oriente, les active.
C’est pourquoi réduire ces affaires à de simples dossiers de banditisme serait une erreur. Et les traiter comme de purs actes terroristes sans regarder leur ancrage criminel le serait tout autant. La vérité, plus inconfortable, est qu’il s’agit d’une zone hybride où l’État, l’espionnage, la violence sous-traitée et la criminalité se rejoignent. C’est là que se situe aujourd’hui la méthode iranienne en Europe. Et c’est là que les démocraties européennes devront apprendre à la combattre.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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