DÉCRYPTAGE – À Madagascar, le nouveau régime joue les équilibristes diplomatiques 

DÉCRYPTAGE – À Madagascar, le nouveau régime joue les équilibristes diplomatiques 

lediplomate.media — imprimé le 02/05/2026
Madagascar, le nouveau régime
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Charles de Blondin, fondateur et le rédacteur en chef du média Billet de France

Six mois après la prise de pouvoir militaire, la diplomatie malgache se déploie dans toutes les directions. Derrière cette hyperactivité apparente, la stratégie semble avant tout tournée vers la consolidation du nouveau régime politique, au risque d’affaiblir la crédibilité internationale du pays.

Alors que Madagascar traverse une crise politique, sociale et alimentaire majeure avec près de 1,8 million de personnes en situation d’insécurité alimentaire selon les dernières alertes, le pouvoir militaire en place depuis octobre intensifie ses initiatives diplomatiques. Entre rapprochement avec la Russie, maintien des liens avec France et ouverture vers les États-Unis, le régime du colonel Randrianirina affiche une diplomatie active, mais dont la cohérence interroge. 

Une diplomatie d’équilibriste

Depuis son arrivée au pouvoir, le chef de la junte a multiplié les prises de contacts internationaux : Maroc, Corée du Sud, Suisse, Royaume-Uni, Guinée ou encore Allemagne. 

Le rapprochement avec Moscou ratifié le 16 février dernier illustre cette logique. La coopération sécuritaire et militaire s’intensifie, alors que les réseaux d’influence pro-russes tentent de peser sur les orientations du pouvoir. Le 1er avril dernier, Madagascar a réceptionné sa troisième livraison d’équipements militaires depuis l’arrivée au pouvoir du nouveau régime. Une livraison qui a été accueillie par le colonel Michaël Randrianirina en personne. Les deux premières portaient sur des hélicoptères, camions et fusils d’assaut.

En parallèle, des signaux sont envoyés à Washington. Les 15 et 16 avril des échanges ont eu lieu entre des hauts responsables des gouvernements malgache et américain dans le cadre d’une coopération sanitaire entres les deux pays. Au même moment, une délégation malgache a également participé aux Spring Meetings du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale à Washington avec pour objectif de relancer l’économie et l’investissement de l’île. Depuis le début de l’année, des discussions sont également en cours sur un projet d’accueil des migrants expulsés des États-Unis par Madagascar.

La grande île a également renouvelé son partenariat avec la France en février dernier juste après la visite du colonel Michaël Randrianirina en Russie. De son côté, Paris a envoyé 20 tonnes de fret humanitaire après le passage des cyclones Fytia et Gezani pour venir en aide aux populations sinistrées et investit plus de 70 millions d’euros dans des projets d’infrastructures depuis octobre 2025. Les forces malgaches ont par ailleurs conjointement organisé avec l’armée française l’exercice Papangue 2026 du 23 au 26 mars. L’exercice conviait les Etats de la Commission de l’océan Indien (COI). 

Dans un contexte mondial de recomposition géopolitique, cette diversification rapide des partenaires donne l’image d’une diplomatie dynamique, mais révèle surtout une quête de reconnaissance internationale. Cette stratégie tous azimuts semble davantage répondre à des impératifs de survie politique qu’à une vision structurée des intérêts nationaux. 

Une rupture avec la cohérence diplomatique passée

Sous l’ancien président Andry Rajoelina, la diplomatie malgache suivait davantage une ligne articulée autour de partenariats économiques ciblés et d’un ancrage régional affirmé avec ses alliés traditionnels comme la France. Aujourd’hui, cette cohérence semble rompue. Les initiatives actuelles semblent fragmentées, sans hiérarchisation claire des priorités. 

La multiplication des accords et des annonces contraste avec l’absence de cap stratégique identifiable d’autant plus que l’alliance avec la Russie est de plus en plus critiquée sur le continent africain, et ce malgré les campagnes d’influence orchestrées. Selon une étude de l’Afrobaromètre menée sur 38 pays africains, Moscou ne récolterait que 36 % d’opinions positives en Afrique contrairement à la Chine (56 %), les États-Unis (52 %) et l’ancienne puissance coloniale des différents pays (41 %).

Ce grand écart diplomatique intervient dans un contexte intérieur fragile. Le nouveau régime reste suspendu des instances de l’Union africaine depuis le coup d’Etat d’octobre 2025. Cette mise à l’écart place désormais Madagascar aux côtés du Mali, du Burkina Faso et de la Guinée, trois pays également exclus de l’organisation après un coup d’État militaire. De son côté, la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC) a appelé à des élections inclusives dans un délai de deux ans.

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Une situation interne qui interroge

Pendant que le pouvoir multiplie les déplacements et les accords diplomatiques, la situation intérieure reste préoccupante. La reprise des manifestations de la génération Z marque un tournant. Le 12 avril, quatre de ces militants qui avaient souhaité un changement de régime en 2025, ont été arrêtés par la police, dont Herizo Andriamanantena, l’un des chefs de file du mouvement pour « atteinte à la sûreté de l’État » et « trouble à l’ordre public ». Deux autres militants ont « disparu » après avoir apporté leur soutien à une manifestation pacifique contre le régime.

Les principales associations de la société civil malgache ont officiellement demandé le respect de l’état de droit et dénoncé les dérives du régime depuis plusieurs mois accusant les militaires de créer « un climat d’insécurité ». De son côté, Amnesty international accuse les autorités malgaches de recourir « à des accusations délibérément vagues de complot criminel, menaces à la sécurité nationale ou déstabilisation de l’État en vue de réduire au silence les militants de la Génération Z ». L’ONG souhaite que la junte mette fin aux « arrestations arbitraires » et libère « sans condition toutes les personnes détenues uniquement pour avoir exercé leurs droits ». Une situation explosive qui jette d’ailleurs de plus en plus – expérience sahélienne aidant- de suspicions sur la montée en puissance des mercenaires russes de l’Africa corps dans le pays. 

Le risque d’un isolement à terme

À court terme, cette stratégie opportuniste diplomatique de l’île peut offrir des marges de manœuvre au pouvoir. Mais à moyen et long terme, elle pourrait d’autant plus se retourner contre lui que la population locale et les manifestants de la génération Z s’éloignent de plus en plus de leur soutien initial, validant le discrédit de la junte.

Dans un monde marqué par des tensions croissantes, les partenaires privilégient la stabilité et la prévisibilité. La diplomatie actuelle de Madagascar renvoie l’image d’un acteur incertain, naviguant à vue et ne permettant pas le soutien politique de la communauté internationale et les investissements dont l’île à réellement besoin. 

À mesure que les équilibres géopolitiques se durcissent, la Grande Île devra choisir : persister dans une diplomatie de circonstance en jouant les équilibristes ou reconstruire une stratégie crédible, respectant ses alliances traditionnelles et alignée sur ses véritables intérêts nationaux.

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