TRIBUNE – L’Occident à la croisée des chemins : Amour, sexe et pouvoir

Par Bostian Marko Turk, Docteur ès lettres de l’Université de Paris-Sorbonne, Professeur des Universités
Le 12 février 2026, le Parlement européen a adopté un rapport recommandant au Conseil de l’UE les principales priorités pour la 70e session de la Commission des Nations unies sur la condition de la femme, et définissant les thèmes clés ainsi que les priorités en matière de promotion de l’égalité des sexes et des droits des femmes. Le texte souligne l’importance de la pleine reconnaissance des femmes trans comme femmes et exige leur inclusion à part entière dans les politiques d’égalité entre les sexes et de protection contre la violence, y compris l’accès aux toilettes pour femmes. Lors de la même séance, un amendement visant à introduire dans le texte l’affirmation selon laquelle seules les femmes biologiques peuvent tomber enceintes a été rejeté.
Depuis l’adoption de la résolution, la question a été discutée dans le cadre de la 70e session de la Commission des Nations unies sur la condition de la femme (CSW70), tenue en mars à New York. Si le Parlement européen a voté comme il a voté, sa mise en œuvre dépend du Conseil de l’Union européenne et des États membres. Des divergences entre États persistent, et la traduction de ces orientations en politiques concrètes reste incertaine.
Le contexte de cet événement s’inscrit plus profondément dans la dynamique culturelle et civilisationnelle des dernières années. Examinons un autre exemple marquant. Lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris 2024, la représentation LGBTQ+ a été particulièrement visible et affirmée, notamment avec la participation de Drag Queens. Il s’agit d’un spectacle où les artistes Nicky Doll, Paloma et Minima Gesté apparaissent en costumes et maquillages élaborés, jouant avec le genre et l’identité. Pour la première fois dans l’histoire, ce sont elles qui ont porté la flamme olympique. Cette esthétique inclusive et provocatrice, censée mettre en avant la diversité, la tolérance et la modernité de la culture française, a en réalité suscité chez de nombreux spectateurs le sentiment que les valeurs fondamentales de la civilisation — au premier rang desquelles l’amour entre un homme et une femme (sans lequel l’humanité n’existerait pas) — étaient radicalement menacées.
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Tout cela se produit dans un contexte marqué par une pornographie de plus en plus accessible et omniprésente, qui réduit la sexualité à un bien de consommation, détaché de l’intimité, de la reproduction et du lien interhumain. Le dénominateur commun entre la pornographie extrême et la reconnaissance institutionnelle du travestissement/de la transidentité comme norme est le même : la sexualité y est présentée sous une forme non originelle, déformée.
Ces deux phénomènes aliènent la sexualité de son rôle premier — moteur de l’humanité, fondement de la famille, source d’art et pilier de la civilisation. Lorsque l’on ne parle plus de la sexualité véritable, organique (ou que l’on empêche même son affirmation publique), lorsque ses travestissements et ses simulacres sont institutionnellement établis comme une réalité légitime et désirable, la sexualité meurt inévitablement — non pas physiquement, mais culturellement et civilisationnellement. Elle ne subsiste plus que comme instrument de provocation, de consommation ou comme arme idéologique.
C’est là l’essence même que mettent en lumière la performance lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques à Paris et le vote au Parlement européen : il ne s’agit pas (seulement) des droits des minorités, mais bien de la question de savoir quelle image de l’être humain et de la sexualité la société occidentale contemporaine souhaite placer au centre de son développement futur. Nous devons y être particulièrement attentifs en février, mois des amoureux.
La pornographie et l’acceptation institutionnelle du changement de sexe ont en outre une nature commune : toutes deux représentent une déviation de la sexualité — c’est-à-dire un écart par rapport à sa fonction originelle et organique. La pornographie réduit la sexualité à un produit de consommation, séparé de l’intimité, de l’amour, de la reproduction et de la relation humaine. Le changement de sexe (au sens de la pleine reconnaissance des femmes trans comme femmes dans tous les contextes, y compris les espaces et les droits réservés aux femmes) dissocie quant à lui la sexualité de la réalité biologique et de la dimension corporelle, qui constituent le fondement de la reproduction humaine et de la structure sociale.
Ces deux phénomènes constituent des déviations de la ligne sur laquelle s’est construite la société occidentale : la sexualité comme moteur de la vie, fondement de la famille, source d’art et pilier civilisationnel. Lorsque cette fonction originelle n’est plus affirmée, lorsque l’on promeut au contraire ses formes déformées, simulées ou commercialisées, cela ne peut rester sans conséquences. Sous cette forme, la sexualité meurt progressivement — non pas physiquement, mais culturellement, émotionnellement et civilisationnellement. Elle ne demeure plus qu’un instrument de provocation, de profit ou d’idéologie. Et lorsqu’une société perd la capacité de comprendre et de respecter cette force fondamentale, elle perd aussi une part d’elle-même — celle qui, à travers les millénaires, a permis la continuité, la beauté et le sens.
La transidentité, que le Paris olympique a si ostensiblement élevée au rang d’une nouvelle vérité quasi sacrée, apparaît ici comme une grande déviation — non seulement biologique ou psychologique, mais civilisationnelle. Elle serait le signe de la désagrégation de ce que l’Occident a construit pendant des siècles sur la binarité, sur la complémentarité, sur la tension entre le masculin et le féminin, tension qui engendre la vie, l’amour et l’ordre. À Paris, nous aurions vu une civilisation occidentale, jadis façonnée par l’anthropologie chrétienne, se transformer en carnaval de sa propre déconstruction.
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Les images du vote en faveur de l’assimilation des femmes trans aux femmes en tant que telles, ainsi que celle des « drag queens » attablées autour d’une table évoquant la Cène, avec un homme nu et bleu au centre, en Dionysos (ou en Christ, selon l’interprétation de chacun), n’étaient pas fortuites. Elles auraient constitué la manifestation d’une idéologie qui rejette l’ordre naturel : l’homme ne serait plus homme, la femme ne serait plus femme, le sexe deviendrait fluide, le sacré se ferait profane, l’intime deviendrait public. Une telle lecture s’éclaire à la lumière d’une dystopie négative emblématique, telle que l’a proposée George Orwell dans son roman mondialement connu 1984.
Dans ce roman, nous suivons Winston Smith, modeste fonctionnaire d’un État totalitaire, l’Océania, où règne le Parti sous la figure symbolique de Big Brother. La société y repose sur un contrôle total. La vérité n’y est pas objective : elle est définie par le pouvoir, et l’individu doit l’accepter non seulement publiquement, mais intérieurement.
Dans la scène centrale au Ministère de l’Amour, un des membres du « Politburo », O’Brien, interroge Winston, ne cherchant pas seulement un aveu, mais une transformation complète de sa conscience. Il lui explique que la réalité n’existe pas indépendamment de l’esprit humain — et puisque le Parti contrôle l’esprit, il contrôle également la réalité. Winston doit accepter que deux plus deux puissent faire quatre, cinq ou tout autre résultat décrété par le Parti. L’équation « 2 + 2 = 5 » devient ainsi le symbole d’un monde où la volonté politique remplace la réalité ontologique.
Si l’on transpose ce cadre aux débats culturels et politiques contemporains, on obtient une clé d’interprétation plus large. Les organisateurs du spectacle le plus médiatisé au monde — la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques — et les députés du Parlement européen se trouveraient dans une position comparable à celle du grand inquisiteur dans la scène d’Orwell : ils deviendraient le « Parti », déterminant que deux et deux font cinq — ou tout autre chiffre qu’ils souhaitent.
La question essentielle serait alors la suivante : quelqu’un a-t-il le droit de définir le sens des notions fondamentales — qu’est-ce qu’une femme, qu’est-ce qu’un homme, qu’est-ce que le sexe, qu’est-ce que la famille ? Lorsque les institutions établissent de nouvelles définitions et les consolident normativement, il ne s’agirait pas seulement d’une extension des droits, mais d’un déplacement dans la compréhension même de la réalité. Ce déplacement apparaîtrait non seulement contraire à une certaine logique sociale, mais également à l’ordre naturel : deux et deux font — et feront toujours — quatre.
L’intuition d’Orwell avertit : lorsque le langage change, l’horizon de la pensée change aussi. Lorsque la société accepte que les catégories fondamentales soient définies par le pouvoir ou l’idéologie, la question n’est plus de savoir si deux et deux font quatre ou cinq, mais qui détient le pouvoir d’en décider.
Et telle serait la tentation la plus dangereuse, depuis le jardin d’Éden. L’homme occidental moderne serait né dans la pudeur : la dissimulation de la nudité et de l’intimité devant autrui. Lorsque Adam et Ève perdirent leur statut divin, ils prirent conscience de leur nudité humaine. Nous aurions tous pris place dans leur condition. La pudeur nous définirait ; l’impudeur nous détruirait. La sexualité ne serait pas destinée au langage, encore moins à une diffusion médiatique urbi et orbi. Pour la même raison, l’auteur de ces lignes éprouverait de la honte à paraître déguisé en « drag queen » ou en Dionysos. Il ne serait pas le seul.
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La littérature peut ici encore nous éclairer. La première personne à prendre la parole dans l’Enfer de Dante Alighieri est Francesca. Elle raconte une histoire qui s’achève dans le silence : mariée contre son gré au noble Malatesta, qu’elle n’aimait pas, elle s’éprit de son frère Paolo. Ensemble, ils lisaient le récit médiéval de Lancelot et Guenièvre, découvrant ainsi l’amour. Un jour, la passion les submergea et ils s’y abandonnèrent. Dante tait ce qui se passe alors ; il écrit seulement : « Ce soir-là, nous ne lûmes pas plus loin. »
On retrouve le même procédé dans l’un des plus grands romans de la littérature mondiale, Le Rouge et le Noir. Lorsque le héros, Julien Sorel, séduit Mme de Rênal, le rideau tombe précisément au moment où l’auteur aurait dû commencer à décrire l’immédiateté de l’amour charnel. Dans la littérature classique — ou dans celle qui se respecte — cela relève des choses indicibles.
C’est bien logique. La pudeur protège l’intimité de l’homme, et l’intimité constitue la part la plus étroite, la plus profonde de notre individualité. La sexualité — comme le mot ou la poésie — est originellement mystère. Or le mystère appartient toujours à la personne singulière ; c’est pour cela qu’il est mystère. Dès qu’il devient la propriété de tous, son charme disparaît. La peste de la pornographie a précisément accompli cela : elle a transformé ce qui était sacré et privé en marchandise, en spectacle, en objet que l’on vend et que l’on regarde sans pudeur. Et c’est là la victoire de la décadence : lorsque la sexualité n’est plus le secret de deux êtres, mais un divertissement public pour tous, elle perd sa force, sa profondeur, son sens. Elle devient vide, mécanique, semblable à cette parodie parisienne ou à ce que nous prescrit la dernière « encyclique » du Parlement européen.
La société occidentale contemporaine se trouve à la croisée des chemins : d’un côté, la continuité historique, biologique et culturelle, fondée sur la binarité des sexes, l’amour, l’intimité et le respect du mystère du corps humain ; de l’autre, des institutions, des performances et une culture consumériste qui transforment la sexualité, l’identité et l’intimité en armes publiques, commerciales ou idéologiques.
Comme George Orwell le montre dans 1984 à travers l’équation « 2 + 2 = 5 », lorsque le pouvoir s’arroge la capacité de définir la réalité, les organisateurs de spectacles et les législateurs d’aujourd’hui se trouvent eux aussi dans une position où ils déterminent ce qui est vrai, qui a le droit de définir les notions fondamentales et comment se façonne la compréhension collective de l’être humain.
Si le respect de la fonction originelle de la sexualité — moteur de la vie, fondement de la famille et noyau d’un univers émotionnel intériorisé — vient à disparaître, il ne reste qu’une simulation vide, une provocation ou un produit de consommation. Nous perdons alors non seulement l’intimité individuelle, mais aussi le sens civilisationnel qui, au fil des siècles, a rendu possible la continuité, la beauté et une profonde communion humaine.
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Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne représentent en aucun cas la position éditoriale du Diplomate.
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