DÉCRYPTAGE – Le multilatéralisme sous les coups de Trump

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
La décision du président Donald Trump d’ordonner le retrait des États-Unis de 66 organisations internationales marque une rupture nette avec l’ordre libéral construit après la Seconde Guerre mondiale. Le multilatéralisme, pilier pendant des décennies de la projection de puissance américaine, est désormais redéfini comme une contrainte plutôt que comme une ressource. Le Presidential Memorandum signé à la Maison-Blanche prévoit le retrait immédiat de 35 organisations non liées au système des Nations unies et de 31 entités onusiennes, accusées de promouvoir des agendas jugés incompatibles avec les intérêts nationaux américains.
La logique “America First” et le coût de la coopération
Selon l’administration Trump, nombre de ces structures constituent un gaspillage de ressources sans retombées tangibles. Le langage employé est explicite : agendas globalistes, dilution de l’argent public, atteintes à la souveraineté nationale. La coopération multilatérale est relue à travers un prisme comptable et politique, comme un investissement déficitaire qui détourne des fonds de priorités internes telles que les infrastructures, la défense et le contrôle des frontières. Dans cette logique s’inscrivent également des décisions déjà annoncées ou engagées, comme le retrait de l’Accord de Paris sur le climat, de l’Organisation mondiale de la santé et du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, ainsi que le gel des financements à l’agence onusienne pour les réfugiés palestiniens et le refus de l’accord fiscal global promu par l’OCDE.
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Le coup porté à la gouvernance climatique mondiale
L’abandon d’organismes centraux de la coopération climatique internationale, tels que la Convention-cadre sur les changements climatiques et le panel scientifique qui la soutient, revêt une portée particulière. La rupture est à la fois politique et symbolique. Politique, car les États-Unis renoncent à influencer de l’intérieur des règles et des standards qui continueront malgré tout à orienter les marchés, les investissements et les politiques industrielles mondiales. Symbolique, parce que le message envoyé est celui d’un désengagement volontaire de la gestion collective des biens publics mondiaux, au profit d’une souveraineté énergétique et industrielle définie en termes strictement nationaux.
Implications stratégiques et militaires
Le retrait ne se limite pas aux domaines civils ou environnementaux. Parmi les organisations concernées figurent également des centres de coopération en matière de sécurité et de menaces hybrides, dont certains opèrent dans l’espace euro-atlantique. La sortie de forums dédiés à la résilience des infrastructures, à la recherche et à la lutte contre les menaces non conventionnelles traduit une réduction de l’engagement américain dans des formes de coordination qui ne sont pas directement contrôlées par Washington. Sur le plan stratégique et militaire, cette orientation renforce une tendance déjà perceptible : privilégier les alliances bilatérales et les instruments de puissance directe au détriment d’architectures multilatérales jugées dispersives ou politiquement hostiles.
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L’Europe et les alliés face à un vide
La présence, parmi les organisations abandonnées, de plusieurs entités à forte empreinte européenne est particulièrement révélatrice. Le signal adressé à Bruxelles et aux capitales du continent est clair : l’implication américaine dans des espaces de coopération essentiellement européens n’est plus acquise. Il en résulte un double effet. D’une part, l’Europe est poussée à s’interroger sur la réalité de son autonomie stratégique, non plus comme un slogan mais comme une nécessité opérationnelle. D’autre part, le risque de fragmentation des normes et des politiques communes s’accentue, en l’absence d’un acteur hégémonique disposé à en assumer les coûts.
Géopolitique du désengagement
Dans son ensemble, le retrait de 66 organisations internationales ne constitue pas un geste isolé, mais s’inscrit dans une vision cohérente du monde. Les États-Unis de Trump ne renoncent pas à la puissance, ils en modifient la forme : moins de règles partagées, plus de décisions unilatérales ; moins d’institutions, davantage de rapports de force. C’est un pari risqué. Il réduit les contraintes, mais aussi les leviers d’influence indirecte. Il démonte des éléments de l’ordre libéral sans proposer d’alternative stable. Dans ce vide, d’autres acteurs – puissances émergentes et rivaux stratégiques – sont prêts à s’engouffrer, redéfinissant équilibres, normes et institutions à leur avantage.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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