DÉCRYPTAGE – La Chine, le Venezuela et le retour de l’ordre impérial

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Washington juge du monde, Pékin oppose son veto politique
La capture de Nicolás Maduro par les États-Unis n’est pas seulement un acte judiciaire présenté comme une lutte contre le narcotrafic. C’est un geste politique qui redéfinit brutalement les rapports de force internationaux. C’est ce qu’affirme sans détour Wang Yi, accusant Washington de se comporter en « juge du monde », un rôle que la Chine déclare ne reconnaître à aucun État.
La ligne chinoise est claire : aucune légitimité pour des opérations militaires ou de police internationale menées sans mandat du Conseil de sécurité des Nations unies. Cette position est cohérente avec la doctrine de non-ingérence, mais elle constitue aussi un message politique direct adressé aux États-Unis : l’« ordre fondé sur des règles » invoqué par Washington apparaît, aux yeux de Pékin, comme un ordre sélectif, au service exclusif des intérêts américains.
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Un coup porté au cœur de la projection chinoise en Amérique latine
Le Venezuela n’est pas un pays quelconque pour la Chine. Depuis la reconnaissance de la République populaire en 1974, et surtout depuis l’ère Hugo Chávez, Caracas est devenue un pivot de la présence stratégique chinoise en Amérique latine. Investissements énergétiques, infrastructures pétrolières, lignes de crédit et échanges commerciaux ont fait de la relation sino-vénézuélienne un lien structurel, et non idéologique.
L’arrestation de Maduro constitue donc un choc direct pour cette architecture. Moins par la valeur immédiate des échanges – pourtant significatifs, avec le pétrole comme axe central – que par le message politique envoyé : aucun allié des États-Unis n’est intouchable, aucun partenaire stratégique de la Chine n’est à l’abri s’il entre dans le viseur américain.
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Le front onusien et la bataille de la légitimité
La réponse de Pékin se déplace sur le terrain multilatéral. La réunion du Conseil de sécurité, demandée par la Colombie avec le soutien de la Chine et de la Russie, traduit la volonté de transformer le cas Maduro en une question de principe : souveraineté, droit international, limites de l’usage de la force.
Ce n’est pas un hasard si le secrétaire général de l’ONU a lui aussi évoqué le risque d’un « dangereux précédent ». Pour Pékin, l’occasion est idéale de se présenter comme une puissance responsable, gardienne des règles communes, face à une Amérique perçue comme l’arbitre unilatéral du système international.
Rhétorique, puissance et limites de l’action chinoise
La Chine sait parfaitement que ses marges de manœuvre matérielles sont limitées. Elle ne peut ni ne veut défier militairement les États-Unis dans leur « arrière-cour ». Sa force, à ce stade, est avant tout rhétorique et diplomatique : mobiliser le Sud global, consolider des soutiens, renforcer l’idée que l’hégémonie américaine produit de l’instabilité plutôt que de l’ordre.
C’est une stratégie déjà observée dans d’autres contextes de sanctions occidentales : commerce ciblé, investissements sélectifs, soutien politique constant. Non pas pour sauver un dirigeant, mais pour défendre un principe : aucune puissance ne devrait pouvoir décider seule qui gouverne et qui doit être renversé.
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Taïwan, le fantôme qui revient
L’écho vénézuélien résonne jusqu’au détroit de Taïwan. Analystes et responsables politiques s’interrogent sur la possibilité que l’action américaine offre à Pékin un précédent exploitable pour renforcer ses revendications territoriales. La réponse dominante reste prudente : Taïwan demeure, pour la Chine, un dossier interne, lié à ses capacités militaires et à ses calculs politiques propres, et non à ce qui se déroule en Amérique latine.
Pourtant, l’épisode fournit à Xi Jinping un argument puissant sur le plan narratif : opposer la force américaine à la modération affichée par la Chine, l’intervention armée à la défense de la souveraineté, l’arbitraire à la légalité internationale.
Un monde plus instable, non plus ordonné
L’arrestation de Maduro marque un point de non-retour. Les États-Unis réaffirment une logique impériale sans médiation, tandis que la Chine saisit l’occasion pour consolider son rôle de pôle alternatif sur les plans politique et symbolique. Il ne s’agit pas du début d’une nouvelle guerre froide, mais de la confirmation d’un système international de plus en plus fragmenté, où la force précède la norme et où la légitimité devient un champ de bataille.
Dans ce contexte, le Venezuela est moins une cause qu’un prétexte. La véritable confrontation porte sur l’idée même d’ordre mondial : qui le définit, qui l’impose, et qui, de plus en plus souvent, le subit.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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