DÉCRYPTAGE – Philippines et Japon, la nouvelle ceinture asiatique contre Pékin

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Le retour de l’endiguement
En mer de Chine méridionale, ce ne sont pas seulement des navires, des patrouilleurs et des avions de reconnaissance qui se déplacent. C’est une ligne stratégique beaucoup plus ancienne qui réapparaît : celle de l’endiguement de la Chine, héritière actualisée de la doctrine par laquelle les États-Unis, pendant la guerre froide, avaient tenté de contenir l’expansion soviétique et communiste en Asie. Les acteurs changent, les mots changent, mais la logique demeure : bâtir une ceinture d’alliances, de bases, d’accords militaires et d’ententes maritimes capable de limiter la liberté de manœuvre de l’adversaire.
Le rapprochement de plus en plus étroit entre les Philippines et le Japon s’inscrit pleinement dans ce schéma. Manille et Tokyo, autrefois ennemis féroces dans le théâtre du Pacifique, se retrouvent aujourd’hui du même côté de la barricade, tous deux liés aux États-Unis, tous deux inquiets face à l’ascension chinoise, tous deux conscients que le contrôle de la mer est devenu le véritable centre de la compétition asiatique.
La rencontre entre Ferdinand Marcos Jr. et la Première ministre japonaise Sanae Takaichi ne doit donc pas être lue comme un simple sommet bilatéral. C’est un passage politique de grande importance, car il place les Philippines dans un réseau stratégique toujours plus vaste, qui comprend le Japon, les États-Unis, l’Australie et, indirectement, tous les pays asiatiques qui voient dans la croissance chinoise non seulement une opportunité commerciale, mais aussi une pression géopolitique.
Les îles comme porte-avions immobiles
En Asie orientale, la géographie est un destin. Taïwan, les Senkaku, les Ryukyu, Okinawa, les récifs disputés de la mer de Chine méridionale, les archipels philippins : tout semble fragmenté, secondaire, presque marginal. En réalité, ces îles et ces rochers sont des plateformes de contrôle, des points d’observation, des bases potentielles, des nœuds juridiques et militaires.
La première chaîne d’îles, qui va du Japon aux Philippines en passant par Taïwan, représente pour Washington et ses alliés une barrière naturelle contre la projection navale chinoise vers le Pacifique. Pour Pékin, au contraire, elle constitue une cage stratégique. Tant que cette ligne demeure contrôlée par des puissances hostiles ou méfiantes, la marine chinoise reste exposée, surveillée, contrainte de se déplacer à travers des passages vulnérables.
C’est pourquoi la délimitation des zones économiques exclusives entre le Japon et les Philippines prend une signification qui dépasse largement le droit de la mer. Officiellement, il est question de frontières maritimes, de plateaux continentaux, de ressources naturelles, de pêche, de fonds marins et de compétences administratives. En réalité, il s’agit de liberté opérationnelle, de patrouilles, de présence militaire et de capacité de contrôle de l’espace maritime à l’est de Taïwan.
La ligne rouge de Pékin
La réaction chinoise était prévisible. Pour Pékin, tout accord renforçant la coordination entre le Japon et les Philippines dans la zone de Taïwan n’est pas un fait technique, mais un acte politique hostile. La Chine considère Taïwan comme une partie intégrante de son espace national et interprète tout renforcement militaire ou juridique autour de l’île comme une tentative d’internationaliser une question qui, selon la narration chinoise, devrait rester interne.
C’est de là que vient l’irritation du ministère chinois des Affaires étrangères. Le problème n’est pas seulement que Tokyo et Manille puissent mieux définir leurs zones économiques exclusives respectives. Le problème est qu’une fois ces frontières fixées, les deux capitales pourraient justifier une présence plus stable dans les eaux situées à l’est de Taïwan : patrouilles, contrôles, activités de sécurité, coopération militaire, exercices conjoints. En cas de crise dans le détroit, tout cela deviendrait une partie intégrante d’un dispositif de pression sur la Chine.
Du point de vue chinois, l’accord risque donc de transformer le droit maritime en instrument d’endiguement stratégique. Non pas une simple carte nautique, mais une carte d’interdiction.
À lire aussi : DÉCRYPTAGE – Philippines, France et nouvelle militarisation de l’Asie maritime
Le scénario militaire
Sur le plan militaire, le sens de cette entente est évident. Le Japon dispose d’une marine technologiquement avancée, de bases stratégiques, de capacités de lutte antisous-marine et d’un rapport structurel avec les États-Unis. Les Philippines, bien que dotées de forces armées plus faibles, possèdent une position géographique décisive : elles contrôlent l’accès méridional à la première chaîne d’îles et offrent une profondeur opérationnelle aux Américains en cas de crise autour de Taïwan.
Washington n’a pas besoin de transformer Manille en superpuissance militaire. Il lui suffit d’en faire un pivot logistique, une plateforme avancée, une arrière-base utile pour surveiller, ravitailler et contenir. Le Japon complète le dispositif au nord, les Philippines le ferment au sud. Au milieu se trouve Taïwan, le nœud le plus dangereux de tout le système asiatique.
Pour Pékin, cela signifie qu’une éventuelle opération contre Taïwan ne devrait pas seulement tenir compte de la résistance de l’île et de l’intervention américaine, mais aussi d’un réseau régional plus dense, capable d’entraver les mouvements navals, les lignes d’approvisionnement et l’accès au Pacifique.
Les intérêts économiques derrière la stratégie
Derrière la dimension militaire se trouve naturellement la dimension économique. La mer de Chine méridionale est l’une des artères fondamentales du commerce mondial. Par ces routes passent une part considérable des marchandises, de l’énergie et des chaînes industrielles qui alimentent le Japon, la Corée du Sud, la Chine, Taïwan et l’Asie du Sud-Est.
Celui qui contrôle ces eaux ne contrôle pas seulement le passage des flottes, mais aussi le rythme de l’économie régionale. Pétrole, gaz, semi-conducteurs, composants industriels, matières premières, porte-conteneurs : tout dépend de la stabilité de ces corridors maritimes. C’est précisément pourquoi la compétition n’est jamais purement militaire. Elle est géoéconomique.
Le Japon redoute une Chine capable d’imposer ses conditions sur les routes énergétiques et commerciales. Les Philippines craignent de perdre leur souveraineté effective sur leurs propres eaux et sur leurs ressources. Les États-Unis redoutent que Pékin devienne la puissance régulatrice de l’Asie orientale, marginalisant le système d’alliances construit après 1945.
Okinawa et le risque de la riposte chinoise
La question des Ryukyu et d’Okinawa montre à quel point tout l’édifice est fragile. Pékin n’a pas formulé de revendication officielle sur Okinawa, mais le thème est parfois évoqué dans le débat chinois pour faire pression sur le Japon. C’est une forme de guerre politique : si Tokyo soutient la cause philippine ou taïwanaise, Pékin peut rappeler que la souveraineté japonaise sur certaines zones peut, elle aussi, devenir matière à discussion.
C’est le jeu classique du miroir : si tu mets en question mon espace stratégique, j’ouvre un doute sur le tien. Il n’est pas nécessaire d’arriver à une revendication formelle. Il suffit d’introduire le doute, d’alimenter le contentieux, d’utiliser l’histoire comme arme diplomatique.
Une crise qui peut s’élargir
Le véritable enjeu reste Taïwan. La mer de Chine méridionale, les Philippines, le Japon, Okinawa et les Senkaku sont les pièces d’une même mosaïque. Aucune crise locale ne resterait vraiment locale. Un incident naval, une patrouille contestée, une manœuvre militaire trop agressive pourraient engendrer une spirale difficilement contrôlable.
En ce sens, l’accord entre Manille et Tokyo n’est pas seulement un renforcement de l’axe antichinois. Il est aussi le signe de la transformation de l’Asie orientale en un système de blocs de plus en plus rigide. D’un côté, la Chine, convaincue que son espace vital maritime a été comprimé par l’ordre américain. De l’autre, les États-Unis et leurs alliés, déterminés à empêcher Pékin de devenir la puissance hégémonique de l’Indo-Pacifique.
La mer comme frontière du nouveau siècle
La guerre en Ukraine et les tensions au Moyen-Orient ont temporairement déplacé ailleurs l’attention internationale. Mais le centre de la compétition mondiale reste l’Asie. C’est là que se croisent puissance industrielle, technologie, routes commerciales, force navale, énergie et souveraineté.
Le pacte entre les Philippines et le Japon confirme que la confrontation avec la Chine ne se jouera pas seulement sur les droits de douane, les semi-conducteurs ou les chaînes de production. Elle se jouera aussi sur les cartes nautiques, les fonds marins, les archipels, les bases et les lignes invisibles tracées sur la mer.
L’ancien endiguement n’est pas mort. Il a seulement changé de nom, de langage et de géographie. Aujourd’hui, il ne passe plus par les jungles du Vietnam, mais par les détroits, les îles et les récifs de l’Asie orientale. Et c’est précisément pour cela qu’il est peut-être encore plus dangereux.
À lire aussi : TRIBUNE – Philippine n’aura jamais 20 ans
#Philippines, #Japon, #Chine, #Pékin, #IndoPacifique, #MerDeChineMéridionale, #Taïwan, #Endiguement, #Géopolitique, #AsiePacifique, #SécuritéMaritime, #PremièreChaîneDÎles, #Washington, #Tokyo, #Manille, #Senkaku, #Okinawa, #Ryukyu, #USNavy, #MarineChinoise, #DétroitDeTaïwan, #ConflitTaïwan, #AllianceMilitaire, #DéfenseJaponaise, #PhilippinesJapon, #StratégieChinoise, #ExpansionChinoise, #RoutesMaritimes, #Géoéconomie, #CommerceMondial, #SemiConducteurs, #BasesMilitaires, #AUKUS, #Quad, #AsieOrientale, #RivalitéSinoAméricaine, #SouverainetéMaritime, #DroitDeLaMer, #UNCLOS, #NouvelleGuerreFroide
