TRIBUNE – L’Union européenne, complice des talibans criminels

Par Elizabeth Cazaux
Ceux que nous avons trahi
Je suis ce dossier depuis 1998. Vingt-huit ans. À l’époque, les talibans venaient d’interdire aux filles d’aller à l’école, aux femmes de travailler, de sortir sans mahram, de rire trop fort derrière leurs murs. Le monde regardait, mal à l’aise, sans trop savoir quoi faire de cette information. Moi, j’essayais de comprendre ce que c’était que de vivre sous ce régime, ce que signifiait concrètement cette architecture de l’effacement, édit après édit, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien d’une femme dans l’espace public.
Depuis 1998, j’ai vu des hommes et des femmes donner leur vie pour que cela cesse.
Ahmad Shah Massoud est mort le 9 septembre 2001, deux jours avant que le monde entier découvre ce qu’il savait depuis des années : que l’idéologie portée par les talibans et leurs alliés était une menace non seulement pour les Afghans, mais pour tous. Il avait tout dit, tout averti. Il avait traversé l’Europe en avril 2001, il avait parlé au Parlement européen, il avait demandé de l’aide. On l’avait écouté poliment. Et deux jours après son assassinat par deux kamikazes se faisant passer pour des journalistes, l’Europe s’était souvenue trop tard qu’il avait raison.
Autour de lui, avec lui, après lui : des dizaines d’hommes et de femmes qui ont choisi de résister plutôt que de fuir ou de se taire. Des commandants tombés dans les vallées du Panjshir et du Badakhshan. Des journalistes afghans assassinés pour avoir filmé ce que le régime voulait cacher. Des avocates, des enseignantes, des militantes qui ont continué à se battre pendant les vingt ans de reconstruction fragile, sachant que tout pouvait s’effondrer, et qui ont quand même continué. Beaucoup ne sont plus là. Certains sont morts les armes à la main. D’autres ont été exécutés, torturés, disparus. D’autres encore se sont éteints en exil, rongés par l’impuissance de voir leur pays retomber dans les mains de ceux qu’ils avaient combattus toute leur vie.
Je pense à eux aujourd’hui. Je pense à ce qu’ils diraient s’ils apprenaient ce que la Commission européenne est en train de faire.
L’invitation
En mai 2026, la Commission européenne a confirmé son intention d’inviter des représentants talibans à Bruxelles. Pas pour les juger. Pas pour leur signifier les mandats d’arrêt émis par la Cour pénale internationale contre leurs dirigeants. Pour négocier avec eux le renvoi de migrants afghans en situation irrégulière sur le sol européen.
Ce régime vient de légaliser l’esclavage. Il vient d’autoriser le mariage des fillettes sans limite d’âge, par le Décret 18. Il a adopté un code de procédure pénale qui criminalise les femmes qui fuient les violences domestiques. Il a flagellé publiquement au moins 170 femmes en 2025. Il efface depuis 2021, édit après édit, tout ce que des générations d’Afghans et d’Afghanes ont construit au prix de leur vie.
Et l’Europe lui déroule le tapis rouge à Bruxelles pour parler de laissez-passer consulaires.
Je ne sais pas exactement quel mot employer. La trahison est peut-être trop fort pour une décision qui se présente comme purement technique. Mais je ne trouve pas de mot plus juste. Ce que la Commission est en train de faire, c’est tourner le dos à tout ce pour quoi Massoud et ses compagnons sont morts. C’est reconnaître de facto un régime criminel. C’est envoyer aux femmes afghanes le message que leur sort est, pour l’Europe, une variable d’ajustement.
Le calcul qui ne tient pas
On nous explique que l’enjeu est migratoire. Que des dizaines de pays membres réclament des solutions pour renvoyer les Afghans déboutés du droit d’asile ou condamnés par la justice européenne. Soit. Mais regardons les chiffres dans les yeux : en Belgique, quatre Afghans ont été retournés volontairement en Afghanistan en 2025. Quatre. Onze l’année d’avant. Ce ne sont pas des milliers qui attendent dans les limbes administratifs et qui repartiraient dès demain si seulement on avait un accord avec Kaboul. La réalité est que renvoyer des gens vers un pays en guerre ouverte avec le Pakistan, dirigé par un régime qui exécute les anciens militaires à leur retour, qui vend des enfants et réduit des femmes à l’esclavage, ce n’est pas une politique migratoire. C’est une condamnation.
Le rapport trimestriel de la MANUA pour janvier-mars 2026 documente ce que signifie concrètement rentrer en Afghanistan : cinq anciens membres des forces de sécurité assassinés, 23 détentions arbitraires, neuf cas de torture. Un homme rentré d’Iran abattu chez lui le lendemain de son retour, dans la province de Jawzjan. Le HCR demande la suspension des expulsions. La Cour de justice européenne a rejeté l’expulsion des femmes afghanes. L’article 33 de la Convention de Genève interdit le refoulement là où la vie est en danger.
On le sait. La Commission le sait. Et pourtant.
La bonne conscience à bon marché
Il faut aussi nommer l’hypocrisie de ceux qui ont monté cette opération. Ces députés et commissaires qui se drapent dans la rhétorique du courage politique, qui expliquent qu’ils travaillent pour le bien des Européens, qu’ils prennent enfin le problème migratoire à bras-le-corps, savent pertinemment que renvoyer quelques dizaines d’Afghans par an ne changera rien à la réalité des flux migratoires en Europe. Ils le savent, et ils le font quand même, parce que l’image vaut plus que le résultat. Parce que dans certains électorats, serrer la main d’un responsable taliban pour lui signifier qu’on ne veut plus de ses ressortissants chez nous passe pour de la fermeté. Parce que la simplification grossière selon laquelle il suffirait de renvoyer tout le monde chez soi pour que la crise migratoire disparaisse trouve toujours preneur, même quand elle est factuellement absurde.
La crise migratoire en Europe n’a pas de solution simple. Elle en a des complexes, des coûteuses, des lentes, qui supposent de travailler sur les causes plutôt que de gérer les symptômes avec des annonces spectaculaires. Ceux qui prétendent la résoudre en négociant des laissez-passer avec Kaboul ne cherchent pas une solution. Ils cherchent une tribune. Et ils ont trouvé, au passage, le moyen de se payer cette tribune au prix de la dignité des femmes afghanes et de la mémoire de tous ceux qui sont morts pour que ce régime ne soit jamais reconnu comme un interlocuteur acceptable.
Ce que cette visite dit vraiment
Ce qui me révolte le plus n’est pas l’inefficacité de la mesure. C’est ce qu’elle signifie symboliquement, et ce que ce symbole coûtera à ceux qui n’ont pas voix au chapitre.
Un responsable taliban recevant un visa européen et franchissant les portes de la Commission, c’est une image. Cette image circulera en Afghanistan. Elle dira aux femmes qui vivent là-bas, cloîtrées, interdites d’école, de travail, de rue, de visage découvert, que l’Europe a choisi. Qu’elle a pesé leur sort dans la balance et qu’elle a trouvé que la gestion de quelques dossiers migratoires valait plus.
Je pense à Massoud expliquant devant le Parlement européen en 2001 que le régime taliban n’était pas seulement un problème afghan. Personne ne l’avait vraiment entendu. Vingt-cinq ans plus tard, l’Europe s’apprête à inviter ce même régime, plus brutal encore qu’en 2001 puisqu’il a maintenant légalisé ce qu’il pratiquait autrefois dans l’ombre, à venir s’asseoir confortablement dans ses institutions.
Il y a quelque chose d’obscène dans cette continuité.
Ce qui devrait primer
Le vrai combat n’est pas là où la Commission cherche à le mener. Il est du côté des femmes et des filles afghanes soumises à ce que le Parlement européen lui-même, dans sa résolution du 21 mai 2026 adoptée à 480 voix, a nommé apartheid de genre. Un système construit pour effacer la moitié d’un peuple. Un crime contre l’humanité, reconnu comme tel, qui devrait dicter chaque position européenne sur l’Afghanistan, chaque décision de financement, chaque conversation diplomatique avec les pays de la région.
Au lieu de cela, on négocie des laissez-passer.
Tous ceux qui sont morts en combattant cette idéologie, depuis les premières résistances dans les années quatre-vingt-dix jusqu’aux jeunes soldats de l’ANA tombés lors de l’effondrement d’août 2021, méritaient mieux que cette capitulation administrative. Massoud avait compris avant tout le monde que face à ce régime, il n’y avait pas de terrain médian possible. Pas de pragmatisme acceptable. Pas de technique qui justifie qu’on s’assoie en face d’esclavagistes pour parler de formulaires de réadmission.
Je continue cette lettre depuis vingt-huit ans parce que je crois que les mots ont un poids, que témoigner compte, que nommer ce qui se passe en Afghanistan est une façon modeste mais réelle de ne pas abandonner ceux qui y vivent et ceux qui y sont morts.
Alors je le dis clairement : ce que la Commission européenne est en train de faire est indigne. Indigne des engagements de l’Union. Indigne de la mémoire de tous ceux qui ont lutté contre ce régime. Et indigne des femmes afghanes qui regardent l’Europe décider, depuis Bruxelles, que leur liberté ne vaut pas grand-chose face à quelques statistiques migratoires.
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Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
SOURCES :
Commission européenne / AFP L’UE confirme l’invitation de représentants talibans à Bruxelles pour évoquer le renvoi de migrants vers l’Afghanistan InfoMigrants, 11 mai 2026 https://www.infomigrants.net/fr/post/71336/lue-confirme-linvitation-de-representants-talibans-a-bruxelles-pour-evoquer-le-renvoi-de-migrants-vers-lafghanistan
InfoMigrants À Bruxelles, l’accueil de responsables taliban par l’UE pour parler du renvoi d’Afghans crée la controverse InfoMigrants, 1er mai 2026 https://www.infomigrants.net/fr/post/71180/a-bruxelles-laccueil-de-responsables-taliban-par-lue-pour-parler-du-renvoi-dafghans-cree-la-controverse
La Libre Belgique Une délégation de Talibans attendue à Bruxelles crée l’embarras La Libre, 22 avril 2026 https://www.lalibre.be/belgique/2026/04/22/une-delegation-de-talibans-attendue-a-bruxelles-cree-lembarras-FLTXHZSDCFCBZPJZI6JDOBYT2I/
Parlement européen Résolution TA-10-2026-0186 sur la situation en Afghanistan 480 voix pour, 5 contre, 83 abstentions, 21 mai 2026 https://www.europarl.europa.eu/news/fr/press-room/
Renew Europe Welcoming persecutors: the Commission’s Afghan mistake Groupe Renew Europe, 21 mai 2026 https://www.reneweuropegroup.eu/news/2026-05-21/welcoming-persecutors-the-commissions-afghan-mistake
CAP Freedom of Conscience Afghanistan: the European Parliament confronts institutionalised gender apartheid Analyse juridique, mai 2026 https://freedomofconscience.eu/afghanistan-the-european-parliament-confronts-institutionalised-gender-apartheid/
Kabul Now European Parliament condemns Taliban rights abuses, opposes Brussels talks Kabul Now, 22 mai 2026 https://kabulnow.com/2026/05/european-parliament-condemns-taliban-rights-abuses-opposes-brussels-talks/
Parliamentarians for Global Action Afghanistan : lettre ouverte sur la proposition de rencontre avec des représentants talibans à Bruxelles 83 organisations signataires, 27 mai 2026 https://www.pgaction.org/fr/news/afghanistan-open-letter-taliban-brussels.html
MANUA / Nations Unies Mise à jour sur la situation des droits humains en Afghanistan, janvier-mars 2026 Mission d’assistance des Nations Unies en Afghanistan, 12 mai 2026 https://unama.unmissions.org
Amnesty International Belgique Renvoyer des Afghans dans les griffes des talibans, c’est non Amnesty International, avril 2026 https://www.amnesty.be/infos/blogs/blog-carine-thibaut/negocier-avec-talibans
Reporterre Règlement Retours : vote de la honte au Parlement européen Reporterre, 26 mars 2026 https://reporterre.net/Vote-de-la-honte-au-Parlement-europeen-Ce-qui-va-se-passer-pour-les-personnes-migrantes-est-effroyable
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