DÉCRYPTAGE – Retour sur la Stratégie américaine de 2026 : Une doctrine de puissance qui se présente comme une comptabilité des priorités

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Il y a une manière américaine d’écrire les stratégies : les faire passer pour des photographies objectives du monde alors qu’elles sont surtout des miroirs d’une idée de soi. La Stratégie de défense nationale 2026 avance exactement sur cette ligne de crête. Elle se dit réaliste, pratique, concentrée sur les menaces les plus importantes. Mais le mot clé, même quand il n’est pas répété, n’en reste pas moins unique : hiérarchie. Hiérarchie des théâtres, des ennemis, des alliés. Et, en filigrane, hiérarchie des dépenses et de l’industrie, car la puissance n’est pas seulement ce que l’on déploie : c’est ce que l’on produit, à quel rythme, avec quelle autonomie et avec quelles chaînes d’approvisionnement.
Le texte s’ouvre sur une auto-absolution politique : le système précédent aurait laissé le chaos grandir, aurait « lié les mains » d’Israël après l’attaque du 7 octobre, aurait encouragé l’Europe à vivre de rente sur la sécurité garantie par les États-Unis, aurait toléré l’affaiblissement de la base industrielle de défense. À ce diagnostic succède le remède : la paix par la force, avec un ajout décisif. La force ne doit pas se disperser. Elle doit se concentrer là où comptent les intérêts américains : la défense du territoire national et la compétition dans l’Indo-Pacifique. Le reste, de l’Europe au Moyen-Orient, est ramené à une logique de soutien critique mais plus limité.
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Du monde « un et indivisible » au monde à cercles concentriques
Le changement de paradigme est là : toutes les menaces ne pèsent pas du même poids et ne méritent pas le même investissement politique et militaire. C’est un retour à l’ancienne grammaire des grandes puissances : d’abord la maison, puis le voisinage, puis les routes décisives du commerce et de la technologie. C’est pourquoi la stratégie assemble trois éléments qui, pris séparément, paraîtraient incohérents : contrôle des frontières, pression sur les alliés, compétition industrielle. En réalité, ce sont trois faces d’une même idée : réduire les vulnérabilités internes pour soutenir la projection externe.
La sécurité du « territoire et de l’hémisphère » est décrite sur un ton d’urgence : migration illégale, trafic de drogue, criminalité transnationale qui se soude à des formes de terrorisme. C’est un discours qui transforme une question de police et de cohésion sociale en question stratégique. Si l’ennemi est hybride, la réponse doit l’être aussi : forces armées, renseignement, technologie, instruments de pression sur les pays voisins. C’est là que réapparaît, explicitement, l’écho de la doctrine Monroe, mise à jour dans un contexte où le défi n’est pas seulement politique mais aussi infrastructurel : accès à des nœuds comme le canal de Panama, contrôle des espaces maritimes, et même le rappel du Groenland comme terrain clé.
Le Dôme d’or et la militarisation du ciel du quotidien
Sur le plan opérationnel, la stratégie insiste sur une défense du territoire qui n’est plus seulement nucléaire. À côté de la dissuasion atomique, la défense aérienne et antimissile redevient centrale, mais adaptée à l’époque des systèmes sans pilote et des menaces à bas coût. L’idée d’un « Dôme d’or pour l’Amérique » est un signal : protéger l’espace aérien devient une politique intérieure autant qu’une politique militaire. Ce n’est pas seulement une affaire de missiles intercontinentaux : ce sont les drones, les attaques contre les infrastructures, les incursions capables de paralyser logistique et économie.
Ici, le point militaire devient économique. Défendre le territoire, c’est défendre ports, réseaux énergétiques, centres de données, nœuds ferroviaires, chaînes de distribution. Dans une guerre contemporaine, la première cible n’est pas l’armée adverse : c’est la normalité d’un pays. Et la normalité, ce sont des flux.
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Chine : Dissuasion par déni et géoéconomie de l’Indo-Pacifique
La Chine est traitée comme le centre de gravité stratégique. La logique affichée est « force, pas confrontation » : dialogue militaire à militaire pour la stabilité et la désescalade, mais sans illusions sur le rythme et la qualité du réarmement chinois. La formule est importante : il ne s’agirait pas de dominer, d’étrangler ou d’humilier Pékin, mais de l’empêcher de dominer les États-Unis et leurs alliés. Autrement dit : on ne cherche pas la reddition de l’adversaire, on cherche un équilibre de puissance permettant aux États-Unis de négocier depuis une position supérieure.
Le pivot opérationnel est la « dissuasion par déni » le long de la première chaîne d’îles. C’est un choix stratégique précis : rendre trop coûteux, trop incertain, trop risqué tout saut en avant chinois, surtout dans les zones qui comptent pour Taïwan et pour le contrôle des routes. C’est aussi un choix industriel : une stratégie de déni exige de gros volumes de munitions, de capteurs, des capacités navales et aériennes distribuées, des bases, de la logistique, de la maintenance. Autrement dit : elle exige une production continue.
Et voici l’articulation économique : l’Indo-Pacifique est défini comme le futur centre de gravité de l’économie mondiale, avec un poids supérieur à la moitié du produit global. Si la Chine dominait la région, elle pourrait de fait opposer un veto à l’accès américain aux marchés et aux échanges, avec des effets directs sur la prospérité et la réindustrialisation. En d’autres termes : la compétition militaire est présentée comme une assurance sur la politique industrielle.
Russie : Menace persistante, mais « gérable » si l’Europe paie la facture
La Russie est décrite comme une menace durable mais « gérable ». On reconnaît ses réserves de puissance industrielle et militaire, sa capacité à soutenir une guerre longue dans son voisinage, et surtout la dimension nucléaire, ainsi que les capacités sous-marines, spatiales et cyber. Mais la conclusion politique est nette : l’Europe, en termes économiques et démographiques, est plus forte que la Russie. Donc l’Europe doit assumer la responsabilité principale de sa défense conventionnelle et du soutien à l’Ukraine, avec un appui américain essentiel mais plus limité.
C’est ici que la stratégie devient aussi un document de négociation vis-à-vis des alliés. Le message est : les États-Unis restent dans l’OTAN, mais l’OTAN doit changer de nature. Plus de dépendances, mais des partenaires qui dépensent et qui produisent. D’où le nouvel étalon : une dépense globale égale à cinq pour cent du produit intérieur brut, avec une part principale en capacités militaires et une autre en dépenses liées à la sécurité. C’est un seuil qui, même s’il n’était pas atteint intégralement, sert de levier politique : fixer la barre pour transformer chaque budget national européen en discussion transatlantique.
Iran et Moyen-Orient : La force comme démonstration, la stabilisation comme effet collatéral
Au Moyen-Orient, la stratégie revendique des résultats opérationnels : une action décisive contre le programme nucléaire iranien, le soutien à la défense israélienne dans une guerre brève mais intense, l’affaiblissement de l’axe de milices liées à Téhéran, et une campagne contre la capacité de frappe des Houthis qui aurait réduit la menace pour la navigation. Le récit est triomphaliste et sert un objectif : montrer que la paix par la force n’est pas un slogan mais une pratique, et que les États-Unis peuvent frapper en profondeur quand ils le veulent.
Mais il y a un sous-texte : le Moyen-Orient reste un théâtre qui draine ressources et attention. C’est pourquoi le document tend à le présenter comme un problème réductible, presque administrable par des opérations ciblées et la dissuasion, tandis que l’Indo-Pacifique demeure le véritable front de long terme.
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Le problème de la simultanéité : La guerre qui arrive sur plusieurs théâtres à la fois
Le point stratégique le plus sérieux, et le moins propagandiste, est le « problème de la simultanéité » : des adversaires qui agissent ensemble ou profitent de fenêtres d’opportunité sur des théâtres différents. C’est le diagnostic qui justifie tout le reste. Si le monde peut s’embraser en même temps en Europe, au Moyen-Orient et en Asie, alors les États-Unis ne peuvent plus se charger de tout de la même manière. Ils doivent sélectionner et surtout obliger les alliés à couvrir des portions de risque.
Ici le document est brutal : pendant des décennies, beaucoup d’alliés auraient préféré dépenser pour des programmes internes, laissant aux Américains la défense. Désormais cette saison doit finir, d’autant que le réseau d’alliances est décrit comme un « périmètre défensif » autour de l’Eurasie : une géographie favorable et, surtout, une richesse globale supérieure à celle des adversaires. Si les alliés investissent vraiment, on peut produire la masse nécessaire pour dissuader plusieurs crises simultanées.
Scénarios économiques : Réarmement, réindustrialisation et guerre des capacités productives
Le chapitre industriel est le plus révélateur. « Renforcer la base industrielle de défense » signifie rapatrier des productions stratégiques, étendre les capacités, libérer l’innovation, utiliser l’intelligence artificielle et lever les contraintes réglementaires qui ralentissent la production. C’est un programme de politique économique déguisé en stratégie militaire. Et il ouvre trois scénarios.
Premier scénario : un nouveau cycle de dépenses et d’investissements qui peut soutenir la croissance dans les secteurs de haute technologie, mais aussi créer des goulets d’étranglement, de l’inflation dans certains compartiments et une compétition féroce pour les matières premières critiques.
Deuxième scénario : une restructuration des chaînes d’approvisionnement transatlantiques. Si les alliés sont poussés à produire davantage et mieux, une partie de la production pourra être partagée, mais à des conditions américaines : normes, interopérabilité, priorité de livraison. C’est de la coopération, oui, mais au sein d’une hiérarchie.
Troisième scénario : la guerre des stocks et des munitions devient structurelle. Les guerres récentes ont montré que la consommation réelle dépasse les prévisions. Celui qui gagne n’est pas seulement celui qui possède les systèmes les plus avancés, mais celui qui peut les soutenir par un flux industriel continu.
Évaluation géopolitique et géoéconomique : L’alliance comme levier, l’autonomie comme illusion contrôlée
Le document redessine l’ordre occidental sur un mode transactionnel : les alliés comptent s’ils paient et s’ils produisent. C’est un modèle qui peut réellement renforcer certaines capacités européennes, mais au prix d’une dépendance différente : non plus seulement le parapluie américain, mais une intégration industrielle pilotée par Washington. Pour l’Europe, le choix implicite est de transformer l’augmentation des dépenses en autonomie stratégique réelle, ou de se limiter à acheter et à suivre.
À l’échelle mondiale, la stratégie met clairement en lumière que la compétition avec la Chine n’est pas seulement militaire : c’est une lutte pour le contrôle des espaces économiques décisifs, des routes, des normes technologiques et de la capacité productive. La défense du territoire, la pression sur les alliés et le relèvement industriel sont trois instruments d’une même guerre : celle qui vise à préserver l’accès et la primauté au cœur économique du siècle.
Au fond, la Stratégie 2026 est un texte qui veut clore l’époque de l’universalisme américain et ouvrir celle de la sélection. Elle ne promet pas de résoudre les problèmes du monde. Elle promet de choisir quels problèmes comptent. Et surtout de faire payer à d’autres une part croissante du coût de la puissance.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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