TRIBUNE – La (dé)civilisation de l’homme seul (PARTIE 1)

Par Julien Aubert
Dans la Nouvelle Revue Politique, Marcel Gauchet identifie une dynamique à l’œuvre : l’individualisation radicale des sociétés occidentales. Pour lui, les individus n’ont plus de « généalogie collective assurée ». Ils bricolent des identités, ils les reconstruisent de manière plus ou moins imaginaire. Il en conclut : « Nous faisons aujourd’hui l’épreuve d’une société qui consacre l’essentiel de ses moyens à produire des individus qui ne reconnaissent pas la société qui les fait exister ».
C’est sur ce constat anthropologique que je voudrais rebondir. Cette autonomisation de l’individu trouve aujourd’hui un prolongement technologique radical : l’écran comme substitut au lien social.
En trois ans, ChatGPT (né fin 2022) et ses consœurs ont pris une place inédite. En novembre dernier, un jeune homme de 23 ans s’est donné la mort après avoir dialogué avec un chatbot. Ses parents ont déposé plainte et accusent l’intelligence artificielle de « détruire des vies ».
Au Japon, une femme de 32 ans s’est mariée avec un dénommé Lune Klaus Verdure, personnage inspiré d’un héros de jeu vidéo et généré par ChatGPT. La cérémonie a eu lieu fin octobre 2025 à Okayama, a rapporté Japan Today le vendredi 19 décembre.
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Plus largement, le soutien psychique et le compagnonnage constituent désormais la première utilisation de l’IA, selon un article publié dans la Harvard Business Review en avril 2025, qui établit un classement des usages à partir des récits des utilisateurs, extraits notamment de forums comme Reddit.
Pour ma génération — la dernière-née sans Internet (c’est-à-dire au tournant de la fin des années 1970-1980) — et celles qui l’ont précédée, tout cela peut sembler ridicule. Pourtant, j’aimerais mettre sur la table trois données généralement présentées de manière disjointe pour montrer que ces faits constituent en réalité la partie émergée d’un iceberg rarement analysé dans sa globalité.
La première donnée est l’effondrement du taux de natalité et de nuptialité dans les sociétés occidentales. Aujourd’hui dans l’Union européenne, le taux de natalité est en moyenne d’environ 1,4 enfant par femme, bien en dessous du seuil de renouvellement des générations ; aux États-Unis, il oscille entre 1,6 et 1,7. Le taux de nuptialité a été divisé par deux depuis 1970 : moins de couples mariés va de pair avec une plus grande instabilité des structures familiales et affectives. Le phénomène est d’autant plus frappant que, parallèlement, l’augmentation du pouvoir d’achat, l’essor des transports et l’apparition des réseaux n’ont jamais offert autant d’opportunités de rencontrer quelqu’un. Autrefois, les individus vivaient dans des communautés plus petites et plus stables — villages, quartiers, paroisses — où la circulation des personnes était limitée par les distances, la lenteur des transports et les structures sociales locales.
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Toutes ces limites ont disparu. Et toutes les institutions — famille, mais aussi église, syndicats, partis, etc. — c’est-à-dire les machines capables de produire de la continuité, de la loyauté et du sens, se sont effacées au profit de l’hyperbolisation du moi. Tocqueville avait raison : la démocratie produit de la solitude sociale, non par misère mais par autonomie.
L’homme moderne est un homme seul. Les chiffres, issus d’études et de sondages qu’il faut manier avec prudence, convergent : le taux de célibataires est élevé — 54 % à Berlin, 50 à 55 % à Paris, 60 % à Stockholm, 35 à 40 % à Londres, 45 à 48 % à Washington. Le célibat est particulièrement concentré dans les grandes métropoles. Or, si le célibat n’engendre pas nécessairement une solitude intérieure ou sentimentale, il réduit les formes d’accompagnement affectif. Dans Le Suicide (1897), Durkheim distinguait trois formes de suicide : égoïste (manque d’intégration), altruiste (surinvestissement dans le groupe), et anomique (perte des repères normatifs). C’est cette dernière forme qui nous intéresse ici : l’« anomie », c’est-à-dire l’effacement des règles collectives qui permettaient aux individus de se situer et de donner du sens à leur existence. La solitude moderne n’est donc pas un état psychologique mais une condition sociale, produite par le délitement des cadres normatifs.
Le second facteur est l’explosion de la consommation de drogues, dont on peut se demander si elle ne vient pas compenser une solitude subie. Les expériences devenues célèbres de Bruce Alexander (Rat Park) ont montré que des rats élevés dans un environnement social riche consommaient moins de drogues que des rats isolés, suggérant l’importance des conditions sociales dans le développement des comportements addictifs. Une étude de R. Wesselmann et L. Parris (2021), « Exploring the links between social exclusion and substance use, misuse, and addiction », confirme que les patients socialement isolés présentent des taux plus élevés d’abus d’alcool, de cannabis, de stimulants, d’opioïdes et de tabac que les non-isolés. Il existe donc une relation entre exclusion sociale, usage et addiction. On comprend alors que l’isolement social conduit à la consommation de drogues, qui elle-même isole. Une étude de 2014 d’Hosseinbor et al. (« Loneliness and social/emotional loneliness in substance-dependent vs non-dependent individuals ») précise que les scores de solitude sociale et émotionnelle sont significativement plus élevés chez les personnes dépendantes.
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Le troisième facteur est l’émergence de ce que certains analystes appellent des phénomènes de « décivilisation » : violences gratuites, agressions sans mobile apparent, érosion des codes de civilité dans l’espace public. En France, les violences contre les forces de l’ordre ont augmenté de 55 % (pour les gendarmes) entre 2015 et 2025 (rapport IGN). Les agressions dans les transports en commun se multiplient et les professionnels de première ligne (enseignants, soignants, pompiers) témoignent d’une détérioration du rapport à l’autorité et aux règles collectives.
Ces violences ne relèvent ni de la délinquance acquisitive classique ni d’une révolte politique structurée, mais semblent traduire une perte des inhibitions sociales fondamentales. Les avancées scientifiques sur le cerveau suggèrent un lien neurobiologique : les altérations du développement cortical induites par la violence infantile ou le manque d’encadrement affectif précoce pourraient favoriser l’agression.
Une synthèse pluridisciplinaire (Cleaver, Unell & Aldgate, 1999), commandée par le gouvernement britannique pour comprendre l’impact de certains facteurs parentaux sur la sécurité et le développement des enfants, montre que les familles suivies pour addiction ont un taux de maltraitance multiplié par trois à cinq par rapport à la population générale — signal indépendant du niveau socio-économique. Des travaux plus récents (Stith et al., 2009 ; Kepple, 2018) confirment cette corrélation tout en soulignant le rôle aggravant de l’isolement social : les familles toxicomanes socialement isolées présentent des risques encore supérieurs.
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D’autres travaux montrent que ces altérations du développement cortical peuvent se traduire à l’âge adulte par des niveaux plus élevés d’agression physique. La boucle se referme, car le cortex préfrontal (PFC) est l’une des régions les plus importantes du cerveau pour contrôler et moduler le système dopaminergique et, par conséquent, la motivation, le contrôle des impulsions, la prise de décision et l’addiction. Si le cortex est appauvri, immature ou atrophié, il inhibe moins, ce qui peut donner trop de dopamine ailleurs et pas assez au cortex. Une étude de 2004 (Volkow et al., American Journal of Psychiatry) a montré que le déficit frontal facilite la transition vers la consommation compulsive de drogue. La drogue inonde le circuit dopaminergique à des niveaux que la vie normale ne peut pas offrir : une prise de cocaïne libère trois fois plus de dopamine qu’un acte sexuel ; les amphétamines dix fois plus.
Ces trois phénomènes (solitude, drogue, violence) s’alimentent mutuellement dans un contexte de délitement des structures d’encadrement (famille, école, communauté religieuse, associations, etc.). On peut y voir une chaîne de causalité ou les conséquences parallèles d’un facteur tiers qui s’autonourrirait.
À cet égard, l’exemple japonais est éclairant : l’exposition à la solitude ne s’y traduit pas par une explosion de violence apparente (quoique l’imaginaire manga hyperviolent contraste avec la sérénité sociale). Le Japon connaît pourtant des taux de solitude parmi les plus élevés au monde : phénomène des « hikikomori » (ces centaines de milliers de jeunes cloîtrés chez eux), multiplication des « kodokushi » (morts solitaires non découvertes pendant des semaines), déclin du mariage et essor des relations avec des personnages virtuels (waifus).
Mais le Japon se caractérise par une société où persistent des structures rituelles fortes : respect des codes de civilité, sens aigu de la hiérarchie, communautés professionnelles encore relativement stables, rituels collectifs (festivals, célébrations). Le résultat est paradoxal : un taux de suicide plus élevé que la moyenne occidentale, mais un recours à la drogue nettement plus faible et une violence dans l’espace public quasi inexistante.
Cet exemple suggère que la solitude ne produit pas partout les mêmes pathologies. Ce n’est pas tant l’isolement en soi que « l’absence de cadres normatifs partagés » qui détermine la nature du malaise social. Au Japon, la souffrance se retourne vers l’intérieur (suicide, retrait social) plutôt que vers l’extérieur (violence, agressivité). En Occident, l’effacement simultané des structures communautaires et des codes collectifs laisse place à une anomie qui peut s’exprimer par la violence.
Cette dissolution des cadres normatifs ne s’opère pas en vase clos. Elle s’inscrit dans un contexte économique qui l’accompagne et la renforce.
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Julien Aubert est ancien député de Vaucluse, vice-président des Républicains et président d’Oser la France, mouvement d’inspiration gaulliste.
