DÉCRYPTAGE – Riyad et Ankara, l’entente qui change les équilibres du Moyen-Orient

DÉCRYPTAGE – Riyad et Ankara, l’entente qui change les équilibres du Moyen-Orient

lediplomate.media — imprimé le 14/05/2026
MBS et Erdogan
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)

Le rapprochement entre l’Arabie saoudite et la Turquie n’est pas un simple épisode diplomatique. C’est le signe d’une transformation plus profonde : deux puissances régionales, longtemps rivales pour l’influence, la légitimité politique et la projection dans le monde musulman, comprennent désormais que la saison de la compétition frontale peut devenir trop coûteuse. La guerre avec l’Iran, la pression israélienne, les incertitudes américaines et les fractures dans le Golfe poussent Riyad et Ankara vers une convergence qui n’efface pas les divergences, mais les relègue au second plan.

La rencontre à Ankara entre le ministre saoudien des Affaires étrangères, le prince Faisal ben Farhan, et le ministre turc Hakan Fidan s’inscrit dans ce cadre. Il ne s’agit pas seulement d’une réunion technique du Conseil de coordination turco-saoudien. C’est un passage politique. Le fait que les discussions aient porté sur la sécurité régionale, les connexions infrastructurelles, le commerce et la coopération économique montre que les deux pays cherchent à construire une relation stable, capable de survivre aux crises conjoncturelles.

Après les années de rupture

Pour comprendre le poids de ce tournant, il faut rappeler d’où l’on vient. Ankara et Riyad se sont regardées avec méfiance pendant des années. Les soulèvements arabes de 2011 avaient placé la Turquie du côté des mouvements proches des Frères musulmans, tandis que l’Arabie saoudite voyait dans ces forces une menace pour l’ordre étatique et monarchique du Golfe. La crise provoquée par l’assassinat de Jamal Khashoggi avait ensuite aggravé le gel politique entre les deux pays.

Aujourd’hui, le cadre a changé. La Turquie d’Erdogan a besoin de capitaux, de marchés, d’investissements et de marges diplomatiques. L’Arabie saoudite de Mohammed ben Salmane a besoin de partenaires militaires, industriels et stratégiques dans une région de plus en plus instable. Les deux pays ont compris que nul ne peut plus se permettre une politique étrangère fondée uniquement sur l’idéologie ou sur la compétition symbolique.

Le chiffre commercial est significatif : les échanges bilatéraux ont atteint 8,5 milliards de dollars à la fin de 2025. Nous ne sommes pas encore devant un axe économique comparable aux grands rapports structurels de la région, mais la direction est claire. Le commerce suit la diplomatie, et la diplomatie suit la sécurité.

La défense comme nouveau ciment

Le pilier le plus important de cette nouvelle entente est la coopération militaire. La Turquie est aujourd’hui l’un des acteurs les plus dynamiques dans le secteur de la défense : drones, véhicules blindés, systèmes électroniques, construction navale militaire, capacités de formation et doctrine opérationnelle. Riyad regarde ces capacités avec intérêt, non seulement pour acheter des technologies, mais pour diversifier sa dépendance militaire envers les États-Unis.

La guerre avec l’Iran a rendu encore plus évidente la vulnérabilité des États du Golfe. Raffineries, terminaux énergétiques, ports, bases aériennes et routes maritimes sont des objectifs sensibles. Dans ce contexte, la Turquie offre à l’Arabie saoudite trois éléments précieux : une capacité militaire concrète, une expérience opérationnelle accumulée en Syrie, en Libye, dans le Caucase et en Irak, ainsi qu’une politique étrangère suffisamment autonome pour ne pas dépendre entièrement des oscillations de Washington.

Du point de vue militaire, nous ne sommes toutefois pas devant la naissance d’une véritable alliance défensive sur le modèle occidental. L’hypothèse d’une sorte d’Alliance atlantique musulmane reste davantage rhétorique que substantielle. Les rivalités internes, les différentes priorités stratégiques et la méfiance réciproque entre puissances sunnites empêchent pour l’instant la formation d’une structure contraignante. Il est plus réaliste de parler de coordination sélective : sécurité du Golfe, endiguement iranien, gestion de la mer Rouge, stabilisation syrienne, dossier yéménite et contrôle des réseaux armés non étatiques.

L’Iran comme accélérateur

L’Iran est le grand facteur qui pousse Riyad et Ankara à se parler avec plus d’intensité. Non pas parce que la Turquie et l’Arabie saoudite auraient la même perception de Téhéran. Ankara entretient avec l’Iran une relation complexe, faite de compétition et de coopération : rivalité en Syrie et en Irak, mais aussi commerce, énergie et gestion des frontières. Riyad, au contraire, voit surtout l’Iran comme un défi stratégique direct dans le Golfe, au Yémen, en Irak, au Liban et le long des routes pétrolières.

La guerre a cependant imposé une logique nouvelle. Si les attaques iraniennes ou celles des forces liées à Téhéran frappent le Golfe, ce n’est pas seulement la sécurité saoudienne qui est menacée. C’est toute l’architecture économique régionale qui vacille, de la circulation du pétrole aux couloirs maritimes, de la confiance des investisseurs à la stabilité des monnaies. Ankara ne peut pas rester indifférente, car une crise énergétique dans le Golfe frapperait aussi l’économie turque, déjà fragile sur le plan monétaire et financier.

Le scénario économique : capitaux, énergie et infrastructures

La dimension économique est décisive. L’Arabie saoudite dispose de capitaux, de fonds souverains et d’une capacité d’investissement. La Turquie dispose d’une industrie, d’une main-d’œuvre qualifiée, d’entreprises de construction, d’une technologie militaire et d’une position géographique. La rencontre entre ces deux économies peut produire des résultats importants : investissements saoudiens en Turquie, participation turque aux grands projets d’infrastructure saoudiens, coopération dans les transports, la logistique, l’énergie et la défense.

La possible simplification des visas n’est pas un détail bureaucratique. C’est un signal politique et économique. Cela signifie faciliter la circulation des hommes d’affaires, des techniciens, des fonctionnaires, des militaires, des opérateurs touristiques, des entreprises et des institutions. Les relations entre États ne se consolident pas seulement par les déclarations des ministres, mais aussi par le mouvement quotidien des personnes, des marchandises, des capitaux et des compétences.

Pour Ankara, le rapprochement avec Riyad peut apporter de l’oxygène financier. Pour Riyad, la Turquie peut devenir un partenaire utile dans la diversification économique voulue par Mohammed ben Salmane. La géoéconomie, dans ce cas, précède la géopolitique : celui qui investit construit une dépendance ; celui qui ouvre des marchés construit une influence ; celui qui relie des infrastructures redessine la carte du pouvoir.

Le difficile équilibre avec Abou Dhabi

Le point le plus délicat concerne les Émirats arabes unis. La Turquie ne peut pas choisir Riyad contre Abou Dhabi. Ce serait une erreur stratégique. Les Émirats ont une présence profonde dans l’économie turque : finance, investissements, accords monétaires, marchés des capitaux, entreprises. Abou Dhabi dispose en outre d’une importante capacité d’influence à Washington, qu’Ankara redoute et respecte.

La rivalité entre l’Arabie saoudite et les Émirats, accentuée par les divergences énergétiques et par des visions régionales différentes, ouvre des espaces à la Turquie, mais aussi des risques. Riyad privilégie dans de nombreux dossiers l’idée d’États centraux forts ; Abou Dhabi a souvent soutenu des acteurs locaux capables de conditionner ou d’affaiblir les autorités centrales, de la Libye au Yémen jusqu’à la Corne de l’Afrique. Ankara, qui a pourtant eu des affrontements très durs avec les Émirats, doit aujourd’hui avancer avec prudence.

La politique turque consiste donc à équilibrer : renforcer l’entente avec Riyad sans rompre avec Abou Dhabi ; se rapprocher du Golfe sans devenir subordonnée au Golfe ; utiliser la relation avec Mohammed ben Salmane aussi comme canal indirect vers Donald Trump et Washington.

Géopolitique d’une entente nécessaire

Du point de vue géopolitique, la convergence turco-saoudienne signale une chose très simple : le Moyen-Orient ne croit plus à la protection automatique américaine. Washington reste indispensable, mais n’est plus suffisant. Les États régionaux cherchent donc des réseaux multiples : États-Unis, Chine, Russie, Turquie, Pakistan, Égypte, Golfe. Il ne s’agit pas de remplacer un maître par un autre ; il s’agit de multiplier les options.

Pour la Turquie, l’accord avec l’Arabie saoudite renforce son retour dans le monde arabe après des années d’isolement. Pour Riyad, la coopération avec Ankara permet d’ajouter de la profondeur militaire et politique à sa stratégie. Pour les deux, le message s’adresse à Téhéran, à Israël, aux Émirats et aux États-Unis : le Moyen-Orient n’est plus un espace administré de l’extérieur, mais un système dans lequel les puissances régionales cherchent à écrire elles-mêmes les règles du jeu.

La nouvelle proximité entre l’Arabie saoudite et la Turquie n’est pas encore une alliance. C’est quelque chose de moins formel, mais peut-être de plus utile : une convergence pragmatique, construite sur la peur du chaos, la nécessité des capitaux, la recherche de sécurité et la conscience que, dans la région, personne ne peut plus se permettre le luxe de rester seul.


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