DÉCRYPTAGE – Les scribes de l’Apocalypse technologique : Quand la souveraineté change de maître

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
De Davos à la Silicon Valley : la souveraineté change de maître
Notre époque a cessé de cacher ce qu’elle préparait depuis des années. La souveraineté ne disparaît pas : elle change de domicile. Elle ne passe plus seulement des parlements aux gouvernements, des États aux organisations internationales, des chancelleries aux marchés. Elle migre désormais vers les plateformes, les algorithmes, les infrastructures de calcul, les entreprises capables de décider qui voit, qui parle, qui produit, qui combat et qui reste exclu.
La scène est déjà sous nos yeux. D’un côté Davos, avec son langage doux, inclusif, rassurant : innovation, durabilité, gouvernance partagée, transformation numérique. De l’autre, la Silicon Valley militaire, qui ne parle plus de progrès universel mais de puissance, de sécurité, de guerre, de supériorité occidentale. Klaus Schwab et Alexander Karp semblent être deux figures éloignées, presque opposées. Le premier habille la révolution technologique des vêtements du bien commun. Le second la présente pour ce qu’elle est devenue : une question de force, de domination, de capacité à infliger la violence.
Et pourtant, la doctrine est la même. Schwab avait annoncé la fusion entre le monde physique, numérique et biologique, décrivant le transfert des capacités décisionnelles des États vers les acteurs privés comme un destin presque naturel. Karp franchit l’étape suivante : il ne suffit plus que le secteur privé conduise la transformation, il doit le faire dans une nouvelle alliance organique avec l’appareil militaire et sécuritaire. La technologie n’est plus l’instrument de la politique. Elle devient le lieu où la politique est réécrite.
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La révolution passive des élites
Le Forum économique mondial a eu une fonction précise : rendre acceptable l’inacceptable. Il a transformé la cession de souveraineté en modernisation, la concentration du pouvoir en efficacité, la dépendance technologique en adaptation inévitable à l’avenir. Il n’a pas imposé un coup d’État classique. Il a construit un sens commun.
La grande habileté de Davos a été celle-ci : présenter la révolution venue d’en haut comme une nécessité neutre. Ceux qui s’y opposaient étaient décrits comme arriérés, provinciaux, incapables de comprendre la vitesse du monde. Mais derrière le lexique de la collaboration s’est consolidée une nouvelle hiérarchie. Les États régulent de moins en moins, les entreprises d’infrastructure décident de plus en plus. Les gouvernements poursuivent, les plateformes anticipent. Les parlements discutent, les algorithmes classent.
Sur le plan économique, le résultat est une concentration sans précédent. La finance mondiale contrôle des capitaux supérieurs aux budgets de nombreux États. Les grandes entreprises numériques dominent les données, les réseaux, les communications, l’intelligence artificielle, les nuages informatiques et les systèmes de sécurité. Ceux qui possèdent ces infrastructures ne vendent pas seulement des services : ils conditionnent la production, la guerre, la diplomatie, la connaissance. Le capitalisme technologique n’est plus un secteur de l’économie. Il est l’environnement dans lequel l’économie, la politique et la société sont contraintes d’évoluer.
Karp et la république armée des ingénieurs
Avec Alexander Karp, le voile tombe. La Silicon Valley, selon sa lecture, aurait trahi la nation en se perdant dans les applications commerciales, la publicité, la consommation, le divertissement. Elle devrait maintenant revenir à sa vraie mission : servir la puissance américaine. Il ne s’agit plus du jeune génie inventant des outils pour connecter le monde, mais de l’ingénieur enrôlé dans la compétition stratégique mondiale.
Ici, le discours devient militaire. L’intelligence artificielle n’est pas envisagée comme une technologie civile à réguler démocratiquement, mais comme le levier décisif de la suprématie occidentale. Les drones, les systèmes prédictifs, la surveillance, l’analyse des données, la sélection des cibles, la logistique automatisée, la guerre cognitive : tout converge vers une nouvelle forme de conflit où la frontière entre industrie privée et appareil d’État se dissout.
Du point de vue stratégique et militaire, cette transformation est immense. La supériorité ne dépend plus seulement des porte-avions, des missiles, des chars ou des bases avancées. Elle dépend de la capacité à intégrer données, capteurs, satellites, réseaux, calcul et décision automatisée. Celui qui contrôle le cycle de l’information contrôle le champ de bataille. Celui qui contrôle l’intelligence artificielle appliquée à la défense peut réduire les délais de décision, anticiper les mouvements de l’adversaire, frapper avec plus de précision, rendre la surveillance permanente.
Mais le prix politique est très élevé. Si l’exception, la menace et la réponse sont définies par des systèmes privés, alors une partie de la souveraineté militaire est privatisée. L’État demeure le visage public de la décision, mais derrière lui agissent des entreprises qui possèdent les instruments, les données et les architectures opérationnelles sans être soumises à un véritable contrôle démocratique.
Pékin et Aix-la-Chapelle : deux images du même monde
La passerelle de Pékin, avec le président américain accompagné des grands dirigeants de la technologie et de la finance, montre plastiquement la nouvelle réalité. Ce ne sont pas de simples entrepreneurs suivant la diplomatie. Ils sont porteurs de souveraineté économique, technologique et stratégique. Le pouvoir politique les accompagne parce qu’il ne peut plus s’en passer. L’Amérique négocie avec la Chine en emmenant avec elle ses véritables actifs : processeurs, plateformes, capitaux, réseaux, industries aérospatiales, systèmes numériques.
Dans le même temps, à Aix-la-Chapelle, Mario Draghi avertit l’Europe que le monde sur lequel elle avait construit sa prospérité n’existe plus. Il a raison. L’Europe a vécu pendant des décennies protégée militairement par les États-Unis, approvisionnée énergétiquement de l’extérieur, commercialement ouverte au monde et technologiquement dépendante d’autrui. Elle a cru que le marché pouvait remplacer la puissance. Elle découvre maintenant que sans énergie, défense, données, industrie et capacité de calcul, il n’existe pas de souveraineté.
Le diagnostic européen est juste. Le remède, en revanche, est plus problématique. Chercher à rattraper les États-Unis et la Chine sur leur propre terrain risque de transformer la dépendance en accélération de la dépendance. Construire des centres de données en utilisant des technologies étrangères, financer l’intelligence artificielle à l’intérieur de plateformes non européennes, se réarmer sans base industrielle autonome signifie changer d’échelle, non changer de destin.
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La Chine et la leçon inversée
Ce serait une erreur de lire cette scène comme un drame à sens unique dans lequel seul l’Occident abandonnerait sa souveraineté à ses oligarchies privées. La Chine observe cette transformation à partir d’un autre point de vue. Pékin ne permet pas à ses géants numériques de devenir des pouvoirs autonomes face à l’État. Le Parti peut utiliser les entreprises, les favoriser, les projeter à l’extérieur, mais il ne leur reconnaît pas le droit de devenir souveraines. C’est là une différence décisive. En Occident, le pouvoir privé tend à capturer l’État. En Chine, l’État capture et discipline le pouvoir privé.
Cela ne rend pas le modèle chinois démocratique ni désirable. Mais cela le rend stratégiquement cohérent. Pékin a compris que les données, les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, les batteries, les terres rares, les ports, les chemins de fer et les infrastructures numériques sont des instruments de puissance. Il ne les laisse pas flotter dans l’idéologie du marché. Il les intègre dans une stratégie nationale.
La partie géoéconomique se joue ici. Les États-Unis et la Chine se disputent le contrôle des technologies structurantes. L’Europe risque de devenir le terrain de conquête, le marché réglementaire, le client riche mais dépendant. Elle achète du gaz naturel liquéfié aux États-Unis, des panneaux et des batteries à la Chine, des plateformes numériques américaines, des composants asiatiques, des capacités de calcul extérieures. Son ouverture, qui fut autrefois une force, devient une vulnérabilité.
L’Europe entre cage et autonomie
La question n’est pas de refuser la technologie. Ce serait absurde. La question est de savoir qui la gouverne, avec quels objectifs, sous quel contrôle et dans quel projet politique. Une société qui délègue ses infrastructures décisives à des acteurs privés mondiaux perd la capacité de décider de son propre destin. Une défense fondée sur des systèmes opaques produits par des entreprises incontrôlables risque de livrer la guerre à des pouvoirs irresponsables. Une économie qui importe ce avec quoi elle pense, communique et combat reste une économie subordonnée.
L’Europe aurait besoin d’une voie propre : souveraineté énergétique, industrie stratégique, capacité autonome de calcul, protection des données, défense commune réelle, investissements publics orientés, coopération méditerranéenne, contrôle démocratique des plateformes, politique étrangère non réduite à un réflexe atlantique. Il ne suffit pas de dépenser davantage. Il faut savoir pour qui, pour quoi et avec quels instruments.
La leçon de Mattei et de Moro demeure actuelle non par nostalgie, mais par méthode. Un pays moyen ne survit pas en copiant les grands empires. Il survit en ouvrant des espaces autonomes, en négociant avec intelligence, en diversifiant ses dépendances, en construisant des marges de manœuvre. Aujourd’hui, cela vaut pour l’Italie comme pour l’Europe. La souveraineté ne se proclame pas. Elle s’organise.
La nouvelle Apocalypse ne tombe pas du ciel
Les scribes de l’Apocalypse n’annoncent pas la fin du monde. Ils écrivent les règles du monde qui vient. Schwab l’a fait avec le langage de la transformation globale. Karp le fait avec celui de la mobilisation technologique et militaire. Tous deux décrivent une réalité dans laquelle la souveraineté démocratique recule devant des pouvoirs privés capables de gouverner des infrastructures essentielles.
La tragédie est que tout cela est présenté comme inévitable. Cela ne l’est pas. C’est un choix politique, économique et stratégique. Et comme tout choix, il peut être contesté, corrigé, renversé. Mais pour y parvenir, il faut d’abord appeler les choses par leur nom : non pas progrès neutre, mais transfert de pouvoir ; non pas simple innovation, mais nouvelle hiérarchie mondiale ; non pas modernisation, mais lutte pour la souveraineté.
Le XXIe siècle ne sera pas décidé seulement par les chars, les monnaies ou les traités. Il sera décidé par les données, les processeurs, les algorithmes, l’énergie et les réseaux. Celui qui les contrôle commandera. Celui qui les loue obéira.
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