DÉCRYPTAGE – Le triangle qui inquiète Israël

DÉCRYPTAGE – Le triangle qui inquiète Israël

Turquie, Arabie, Qatar VS Israel
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

La normalisation comme terrain de rivalité

Benjamin Netanyahu a choisi des mots tranchants : le rapprochement entre l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie serait une menace pour l’expansion des accords d’Abraham et, surtout, un obstacle à toute perspective de normalisation entre Israël et Riyad. Derrière cette formule, il y a un constat politique simple : la normalisation n’est plus un chemin linéaire, mais un champ de forces. Et au Moyen-Orient d’aujourd’hui, chaque nouvelle entente est aussi un message dirigé contre quelqu’un.

Pour Israël, l’idée que Riyad puisse consolider un axe politique avec deux pays perçus comme parmi les plus hostiles à ses choix régionaux signifie une chose : la partie ne se jouera pas seulement sur le dossier palestinien, mais sur la forme même de l’ordre régional. Netanyahu pose donc une condition implicite : qui veut la paix ou la normalisation avec Israël ne peut pas, dans le même temps, participer à des dynamiques qui légitiment des acteurs et des idéologies contestant sa sécurité et sa légitimité.

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Pourquoi Riyad se tourne vers Doha et Ankara

Le mouvement saoudien vers le Qatar et la Turquie n’est pas seulement idéologique. C’est une manœuvre de rééquilibrage dans le Golfe, destinée à contenir la projection des Émirats arabes unis, qui ont construit ces dernières années un réseau d’influence mêlant ports, milices locales, accords de sécurité et leviers économiques dans plusieurs théâtres.

La guerre à Gaza a gelé toute décision saoudienne sur une éventuelle normalisation avec Israël, mais elle n’a pas gelé les rivalités entre alliés et concurrents arabes. Au contraire, elle a rendu plus coûteux, pour Riyad, d’apparaître trop proche d’une architecture régionale perçue comme guidée par Abou Dhabi et trop alignée sur Israël. Le triangle avec Doha et Ankara offre à Riyad une couverture politique et un espace de manœuvre : se présenter comme le barycentre du monde sunnite, et non comme l’appendice d’un projet conçu ailleurs.

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Yémen et Somalie : Le golfe d’Aden comme échiquier

La dimension la plus concrète est géographique : le golfe d’Aden. Corridor maritime vital, il concentre commerce, sécurité et influence. Les tensions entre l’Arabie saoudite et les Émirats ont explosé au Yémen lorsque des forces séparatistes du Sud, soutenues par Abou Dhabi, ont avancé dans des zones sensibles pour Riyad, jusqu’à menacer les frontières saoudienne et omanaise. La réponse saoudienne, selon plusieurs récits, a été à la fois dure et ciblée : frapper les chaînes d’approvisionnement et rappeler que le Yémen ne peut pas devenir un arrière-pays opérationnel émirati.

D’où l’activisme saoudien dans le sud du Yémen : appui à des formations locales, présence de personnels, efforts pour regrouper des factions fragmentées sous une structure plus alignée sur Riyad. Les mouvements sur des îles stratégiques et dans des villes portuaires indiquent une logique de contrôle des nœuds, plus qu’une occupation totale : qui tient les points clés conditionne l’ensemble du théâtre.

Côté africain, la décision de la Somalie d’annuler les accords conclus avec les Émirats, notamment sur des ports et la coopération sécuritaire, s’inscrit dans la même atmosphère. Même si le rôle de Riyad n’est pas explicite, la séquence et le contexte suggèrent une pression visant à réduire l’empreinte émiratie. Le vocabulaire de Mogadiscio, centré sur la souveraineté et l’unité nationale, traduit souvent, dans cette région, une bataille entre parrains extérieurs.

Évaluation militaire : Alliances souples, pression forte

L’éventuelle intégration de la Turquie dans une entente structurée avec l’Arabie saoudite et le Pakistan change la donne sur le plan militaire. Non parce qu’elle créerait automatiquement une coalition prête à intervenir, mais parce qu’elle produit interopérabilité, canaux de planification, entraînement et références doctrinales partagées. Au Moyen-Orient, la force d’une alliance tient souvent à son ambiguïté : elle n’annonce pas la guerre, mais elle fait comprendre qu’il existe un arrière-plan de soutien.

Pour Israël, le risque n’est pas celui d’une attaque conventionnelle. Le risque est l’émergence d’un environnement plus défavorable le long de l’arc qui va de la mer Rouge au Levant : plus de capacité d’influence turque, plus de légitimation politique pour Doha et Ankara, et davantage d’outils saoudiens pour peser sur des théâtres proches des frontières israéliennes.

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Scénarios économiques : Ports, logistique, rentes de sécurité

Cette compétition ne se comprend pas sans l’économie. Les ports et les routes maritimes ne sont pas des infrastructures neutres : ils génèrent des rentes, du contrôle douanier, des contrats, des dispositifs de protection armée, donc du pouvoir. Le Yémen et la Somalie comptent parce qu’ils sont des portes sur le trafic commercial et les flux énergétiques, mais aussi parce qu’ils offrent une profondeur stratégique sans déclarer une politique expansionniste.

Dans ce cadre, la normalisation elle-même devient un paquet économique : investissements, technologie, coopération énergétique, accès aux marchés. Si Riyad estime que ce paquet renforce trop un concurrent régional, elle cherche des options alternatives. Et Doha comme Ankara offrent précisément cela : relais politiques, ressources financières, influence médiatique et capacités militaires, avec un coût réputationnel différent de la ligne émiratie.

Lecture géopolitique et géoéconomique : La fracture du “front sunnite”

Le fond du problème est que le “front sunnite” n’est pas un bloc. C’est une constellation compétitive. Les Émirats ont développé une stratégie de projection pragmatique et sécuritaire ; l’Arabie saoudite veut redevenir le centre de gravité régional ; la Turquie vise un rôle de puissance directrice avec une profondeur idéologique ; le Qatar utilise diplomatie, finance et communication pour multiplier son influence.

En dénonçant le triangle Arabie saoudite-Qatar-Turquie, Netanyahu dit en réalité autre chose : la fenêtre d’une normalisation avec Riyad ne dépend pas seulement d’Israël et de l’Arabie saoudite, mais de la guerre silencieuse entre modèles d’ordre régional. Et lorsque cet ordre se dispute à coups de ports, d’îles, de milices et de corridors maritimes, la normalisation cesse d’être un objectif diplomatique pour devenir une pièce, sans doute la plus visible, d’une partie bien plus vaste.

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