
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Un voyage qui déplace le centre de gravité régional ?
La visite de Mohammed ben Salmane il y a plusieurs jours aux États-Unis avait, en apparence, un objectif classique : investissements massifs, coopération énergétique, accords stratégiques. Mais derrière les annonces officielles, un fait a pris de court les observateurs. Selon plusieurs sources régionales, le prince héritier saoudien aurait remis à Donald Trump un message personnel du président iranien Massoud Pezeshkian. Un geste inattendu, qui place Riyad au cœur d’une possible médiation entre Washington et Téhéran au moment même où les tensions nucléaires atteignent à nouveau un point critique.
L’épisode intervient alors que Trump, fidèle à sa rhétorique, a multiplié les déclarations célébrant l’alliance avec Riyad, allant jusqu’à relativiser l’importance stratégique d’Israël pour les États-Unis. Un signal d’autant plus significatif que, dans le même temps, Washington a donné son feu vert à la vente d’avions F-35 à l’Arabie saoudite, malgré l’opposition israélienne. Une décision qui marque un rééquilibrage visible du triangle États-Unis–Israël–Arabie saoudite.
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Israël contrarié, Riyad renforcé ?
Pour Tel-Aviv, le problème n’est pas seulement la livraison des F-35. Ce qui inquiète surtout les responsables israéliens est l’indépendance affichée par Trump vis-à -vis de leurs objections, ainsi que la volonté saoudienne de maintenir son refus des Accords d’Abraham tant qu’aucune garantie sérieuse n’existe pour la création d’un État palestinien. Le prince héritier a obtenu l’écoute attentive de Washington sans céder sur cette ligne rouge, démontrant une fois encore que l’influence israélienne sur certains dossiers stratégiques n’était plus absolue.
Un message iranien qui ouvre une brèche diplomatique
La surprise géopolitique majeure concerne la lettre transmise par MBS de la part du président iranien. Officiellement, il ne s’agissait que d’un remerciement pour l’assistance accordée aux pèlerins iraniens lors du Hajj. Mais les médias iraniens proches du gouvernement ont relayé l’information en première page, soulignant qu’elle pourrait avoir une portée politique. Plusieurs journaux évoquent même l’idée que Riyad pourrait jouer un rôle d’intermédiaire dans la relance des discussions nucléaires entre Téhéran et Washington.
Un scénario d’autant plus crédible que l’Arabie saoudite est l’un des rares États à maintenir des relations fonctionnelles avec les deux adversaires, et qu’elle a déjà servi de pont diplomatique dans la région, notamment dans la réconciliation irano-saoudienne de 2023.
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Pendant que Riyad ouvre, l’Europe ferme
Au moment même où un signal d’apaisement semblait arriver de Téhéran via Riyad, les États européens garants du JCPOA — France, Royaume-Uni, Allemagne — ont adressé à l’Iran un ultimatum exigeant l’accès immédiat de l’AIEA à ses sites nucléaires. Une initiative soutenue par la délégation américaine à l’AIEA, dominée par les faucons néoconservateurs. L’Iran a répliqué avec irritation, déclarant caduques les ententes du Caire de septembre, par lesquelles il avait accepté la reprise des inspections suspendues après l’attaque israélienne de juin dernier.
Cette attaque, rappelons-le, avait suscité une polémique majeure à Téhéran, qui accusait les inspecteurs de l’AIEA d’avoir fourni à Israël des informations ayant permis de cibler des scientifiques et des installations sensibles.
La médiation saoudienne prise en étau
Dans ce contexte, toute tentative de réouverture des canaux diplomatiques risque d’être torpillée par les tensions internes au camp occidental : d’un côté un Trump prêt à explorer une voie bilatérale pragmatique avec Téhéran, de l’autre des gouvernements européens alignés sur les positions israéliennes les plus dures. Cette dynamique rappelle les divergences transatlantiques observées sur le dossier ukrainien, où plusieurs initiatives américaines ont été entravées par les positions plus rigides de la Commission européenne et de certains États membres.
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Le dossier soudanais : Un test pour l’influence de Riyad
Un autre volet crucial de la visite concerne la guerre au Soudan. MBS a plaidé auprès de Trump pour une intervention diplomatique américaine destinée à arrêter un conflit qui dégénère en massacres de civils, comme l’ont montré les atrocités commises à El-Fasher. Le prince saoudien cherche à consolider son statut d’acteur incontournable dans la gestion des crises régionales, alors que Riyad soutient une partie des forces engagées dans la guerre soudanaise.
Trump a accepté de s’impliquer, et son intervention, si elle se concrétise, pourrait modifier l’équilibre d’un conflit où interviennent de multiples puissances régionales et internationales.
Vers une recomposition stratégique tripartite ?
La séquence qui se joue autour de cette visite dessine trois lignes de force :
Riyad se positionne comme médiateur régional, capable de parler à Israël, à l’Iran et aux États-Unis.
Washington teste une approche plus flexible, moins dépendante des priorités israéliennes.
Téhéran explore une ouverture prudente, cherchant à éviter un isolement diplomatique total alors que son dossier nucléaire est à nouveau sous pression.
La combinaison de ces éléments pourrait ouvrir une période d’ajustements stratégiques importante, où l’Arabie saoudite devient, paradoxalement, l’un des principaux vecteurs possibles d’un dialogue indirect entre les États-Unis et l’Iran.
Une perspective fragile, contestée, mais qui illustre la profonde recomposition en cours au Moyen-Orient.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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