
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Il est un chiffre qui, plus que tout autre, éclaire la face sombre de la guerre en Ukraine et du soutien occidental à Kiev : des centaines de milliers d’armes légères qui, en l’espace de deux ans, ont été perdues ou échappent à tout contrôle comme l’ont enfin révélé les grands médias traditionnels, pourtant habitués jusqu’ici à une grande bienveillance envers le pouvoir de Kiev.
Ce n’est pas un détail technique, mais un indicateur politique et stratégique qui interpelle directement l’Union européenne et ses alliés, au moment même où ils continuent de financer l’effort de guerre ukrainien à coups de milliards.
Selon une ONG suisse spécialisée dans l’étude de la criminalité organisée transnationale, près de 600 000 armes légères auraient été volées ou égarées depuis le début du conflit en 2022. Un chiffre considérable, qui ne surprend guère ceux qui connaissent l’histoire récente de l’Ukraine, depuis longtemps identifiée comme un carrefour sensible du trafic d’armes. La guerre n’a fait que multiplier les occasions, en augmentant les volumes de matériel en circulation tout en réduisant la capacité réelle de contrôle sur le terrain.
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Or même si ce sujet fut mis sous le boisseau depuis février 2022, tout ceci est pourtant un secret de Polichinelle pour les observateurs avisés comme pour Roland Lombardi, géopolitologue et directeur de la rédaction du Diplomate média, qui, dès octobre 2022, évoquait, telle une voix perdue dans le désert et sous les insultes, ce sujet toujours tabou en Europe concernant l’explosion du trafic d’armes à cause du conflit ukrainien et ses dangereuses conséquences pour la sécurité des Européens (« Trafic d’armes en Ukraine : Un aveuglement occidental dangereux », Le Journal de l’Économie, 6 octobre 2022 ; « Peut-on encore parler du trafic d’armes en Ukraine ? », Enderi, 12 octobre 2022 ; « L’inquiétante question du trafic d’armes en Ukraine est-elle devenue un tabou ? », Al Ain, 27 octobre 2022).
Pourtant, la mécanique est connue et se répète dans la plupart des conflits. Une partie des armes livrées aux unités ne retourne jamais dans les dépôts officiels. Des soldats les emportent, en justifiant leur disparition par des pertes au combat ; des officiers, selon plusieurs témoignages, auraient gonflé les effectifs pour obtenir davantage d’équipements, avant d’en détourner une fraction. Rien d’idéologique, rien d’héroïque : simplement l’économie de guerre, où l’arme devient une marchandise.
Le paradoxe est que des systèmes de traçabilité existent. Les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Ukraine ont mis en place dès les premiers mois du conflit des plateformes informatiques pour suivre le flux de l’aide militaire. Mais ces outils sont conçus avant tout pour le matériel lourd, coûteux et symboliquement central : chars, systèmes de missiles, véhicules blindés. Les armes légères, celles qui alimentent réellement les marchés noirs, restent bien plus difficiles à surveiller, surtout dans un contexte de front mouvant et de chaînes de commandement soumises à une pression constante.
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Le problème ne concerne pas seulement le présent de la guerre, mais surtout son après. Les réseaux criminels, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Ukraine, agissent avec une grande efficacité : marchés clandestins, routes bien établies, chaînes d’approvisionnement prêtes à absorber l’offre. Chaque arme qui disparaît aujourd’hui risque de réapparaître demain dans les Balkans, au Moyen-Orient, en Afrique ou au cœur même de l’Europe.
Il existe aussi un second niveau, plus politique. La question des armes détournées est devenue un terrain de guerre informationnelle. Les relais pro-Kremlin l’exagèrent pour fragiliser le soutien occidental à Kiev, transformant un problème réel en récit corrosif. Kiev tente de répondre : réseaux démantelés, saisies, enquêtes. Mais l’ombre demeure, et il sera difficile de l’effacer complètement.
Au fond, la question des armes perdues reflète le dilemme européen. L’Union continue de financer la guerre, y compris par des prêts colossaux, sans disposer d’un contrôle total sur les effets secondaires de ces flux d’armements. Le risque n’est pas seulement moral ou budgétaire. Il est stratégique. Car une guerre ne s’achève pas lorsque les canons se taisent, mais lorsque l’on parvient à maîtriser ce qui reste sur le terrain. Et les armes qui disparaissent aujourd’hui pourraient bien constituer le prix le plus élevé à payer demain.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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