ANALYSE – Somaliland : L’allié israélien qui embarrasse Washington

Par Olivier d’Auzon – Découvrez son dernier ouvrage chez Erick Bonnier : AFRIQUE 3.0
Par sa décision de reconnaître le Somaliland comme État indépendant et souverain, Israël vient de faire voler en éclats un tabou diplomatique vieux de plus de trente ans. Jusqu’ici ignorée par la communauté internationale, cette entité sécessionniste de la Corne de l’Afrique, stable mais juridiquement invisible, accède soudain à une reconnaissance lourde de conséquences. À Hargueisa, on célèbre une victoire historique ; à Mogadiscio, on dénonce une atteinte directe à la souveraineté nationale ; à Washington, on temporise ; à Ankara, on fulmine. Rarement un territoire aussi peu connu aura provoqué un tel tumulte stratégique…
Le Somaliland, un État de facto devenu enjeu global
Né en 1991 de l’effondrement de la Somalie post-Siad Barre, le Somaliland s’est construit dans l’ombre : institutions fonctionnelles, élections régulières, monnaie, forces de sécurité, contrôle territorial effectif. Tout ce qui fait un État, à l’exception de la reconnaissance internationale. Son isolement n’a jamais été juridique mais politique.
Sa valeur géostratégique, en revanche, est évidente : situé à l’entrée du détroit de Bab el-Mandeb, verrou maritime entre l’océan Indien et la mer Rouge, le Somaliland occupe l’un des points névralgiques du commerce mondial et des équilibres sécuritaires contemporains. Dans un contexte de menaces houthistes, de piraterie résurgente et de militarisation croissante de la région, cette façade côtière est devenue un actif stratégique majeur.
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Israël : Sécuriser la mer Rouge et élargir les accords d’Abraham
Pour Israël, la reconnaissance du Somaliland répond à une logique froide : sécuritaire, maritime et diplomatique. Face aux Houthis soutenus par l’Iran, capables de perturber le trafic en mer Rouge, disposer d’un partenaire stable sur la rive africaine constitue un avantage décisif. L’initiative s’inscrit aussi dans la dynamique des accords d’Abraham, que le Somaliland ambitionne de rejoindre, renforçant ainsi l’axe israélo-américano-arabe au détriment des équilibres traditionnels africains.
En reconnaissant Hargueisa, Israël envoie également un message : l’Afrique de l’Est est désormais pleinement intégrée à sa profondeur stratégique.
Washington : Prudence tactique et cynisme assumé
La réaction américaine est plus ambivalente. Donald Trump, fidèle à son style, a publiquement refusé de suivre Israël tout en laissant la porte entrouverte : « Nous allons étudier ça », a-t-il déclaré, feignant l’ignorance – « Est-ce que quelqu’un sait vraiment ce qu’est le Somaliland ? » – tout en conservant une marge de manœuvre stratégique.
Washington reste tiraillé entre plusieurs impératifs contradictoires : préserver l’unité formelle de la Somalie, partenaire dans la lutte antiterroriste contre Al-Shabaab ; soutenir Israël sans provoquer une rupture régionale ; et contenir l’influence croissante de la Chine, de la Turquie et des Émirats dans la Corne de l’Afrique. La prudence américaine n’est donc pas un refus de principe, mais un calcul de timing.
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Turquie et Égypte : Défense de l’ordre étatique africain
La Turquie, très implantée en Somalie – bases militaires, coopération sécuritaire, investissements – a immédiatement dénoncé une « ingérence manifeste » et une politique « expansionniste » israélienne. Ankara voit dans cette reconnaissance une menace directe à son influence régionale et à sa doctrine de soutien aux États centraux contre les fragmentations territoriales.
L’Égypte, tout aussi hostile, craint une remise en cause des équilibres sécuritaires de la mer Rouge, déjà fragilisés par la guerre à Gaza et la crise yéménite. Djibouti partage ces inquiétudes, redoutant une concurrence stratégique accrue dans un espace qu’il considère vital.
Et l’Éthiopie ? Le grand bénéficiaire silencieux
Étrangement silencieuse, l’Éthiopie est pourtant l’un des acteurs clés de cette équation. Pays enclavé depuis l’indépendance de l’Érythrée, Addis-Abeba cherche désespérément un accès souverain ou privilégié à la mer. Le Somaliland représente pour elle une opportunité stratégique majeure, notamment via le port de Berbera.
Une reconnaissance internationale progressive du Somaliland servirait directement les intérêts éthiopiens, en affaiblissant Mogadiscio et en redessinant la carte politique de la Corne de l’Afrique. Le silence d’Addis-Abeba n’est pas une neutralité : c’est une attente calculée.
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Un précédent dangereux ou une réalité assumée ?
L’Union africaine a dénoncé un « dangereux précédent », fidèle à son dogme de l’intangibilité des frontières héritées de la décolonisation. Mais cette position défensive se heurte à une réalité : le Somaliland fonctionne mieux que nombre d’États reconnus, tandis que la Somalie demeure fragile, fragmentée et dépendante d’une présence internationale massive.
En reconnaissant le Somaliland, Israël pose une question que la diplomatie africaine évite depuis trente ans : faut-il continuer à nier des États de facto au nom d’un ordre juridique vidé de substance ?
Ce choix, qu’on l’approuve ou qu’on le condamne, marque peut-être le début d’une recomposition profonde de la Corne de l’Afrique. Une région où la géographie, plus que le droit, continue de dicter la loi.
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Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).
