DÉCRYPTAGE – La mort du général Al-Haddad et la prolongation du mandat turc : Analyse des enjeux militaires et géopolitiques en Libye

DÉCRYPTAGE – La mort du général Al-Haddad et la prolongation du mandat turc : Analyse des enjeux militaires et géopolitiques en Libye

lediplomate.media — imprimé le 29/12/2025
 général Al-Haddad
Photo: Ministère turc de la Défense : Le chef d’état-major général libyen, le général Mohamed Ahmed al-Haddad, lors de sa rencontre avec le ministre turc de la Défense à Ankara, le mardi 23 décembre

Par Imen Chaanbi

La Libye traverse une période de profonde incertitude après le tragique crash d’un jet privé près d’Ankara, le 24 décembre 2025. À son bord se trouvait le général Mohamed Ali Ahmed Al-Haddad, chef d’état-major général des armées libyennes, accompagné de plusieurs hauts responsables militaires, dont le brigadier‑général Mahmoud Al‑Qatawi directeur de l’Autorité de l’industrie militaire[1].

 La mort de ces figures clés, en particulier d’Al-Haddad, perçu comme un garant de l’unification militaire et de la souveraineté nationale, soulève une question centrale : comment la disparition d’un acteur stratégique, combinée à la prolongation d’un mandat militaire étranger, influence-t-elle les équilibres institutionnels, sécuritaires et géopolitiques en Libye ?

Cette analyse examine le rôle d’Al-Haddad, l’impact de la présence turque, les fragilités institutionnelles et les scénarios prospectifs pour évaluer leurs conséquences sur la stabilité et l’avenir du pays

À lire aussi : DÉCRYPTAGE – Numérique : Pourquoi les États-Unis sanctionnent Thierry Breton et des figures européennes ?

Contexte et rôle stratégique du général Al-Haddad

Nommé chef d’état-major général en 2021, le général Al-Haddad occupait une position centrale. Il était l’un des rares acteurs capables de concilier les intérêts de l’Est et de l’Ouest. Il jouait également un rôle clé au sein de la Commission militaire conjointe 5+5, créée après le cessez-le-feu d’octobre 2020[2]. Cette commission rassemblait cinq représentants militaires de chaque côté, avec pour mission de coordonner les retraits, rapprocher les forces opposées et poser les bases d’une future unification de l’armée libyenne.

Al-Haddad a mené plusieurs initiatives stratégiques. Il a entrepris la réorganisation et l’intégration des milices locales dans les structures officielles de l’armée. Il supervisait aussi la formation des forces spéciales libyennes pour renforcer leur efficacité opérationnelle.

Parallèlement, il coordonnait avec des partenaires internationaux[3] des opérations conjointes, incluant la sécurisation des frontières et la planification d’exercices militaires visant à améliorer l’interopérabilité des forces libyennes avec leurs alliés.

Al-Haddad maintenait également une neutralité politique, dialoguant avec le maréchal Khalifa Haftar et le président de la Chambre des représentants, Aguila Saleh, jouant ainsi un rôle de médiateur impartial. Sur le plan sécuritaire, il assurait la protection des infrastructures critiques de l’Ouest, comme les centrales électriques, les installations pétrolières et les ports de Tripoli et Misrata. Il supervisait la surveillance des frontières terrestres et maritimes. Enfin, il s’opposait à une présence militaire étrangère permanente, consolidant son image de symbole de souveraineté nationale.

La mort d’Al-Haddad constitue donc une perte stratégique car son rôle dépassait le cadre militaire. Celui-ci englobait la stabilisation politique et institutionnelle ainsi que la coordination internationale.

La présence turque et ses implications

En décembre 2025, le parlement turc a prorogé le mandat de ses forces en Libye pour deux ans[4]. Officiellement, il s’agit de soutenir le gouvernement d’unité nationale et de consolider le cessez-le-feu de 2020. Mais cette décision révèle aussi les ambitions géopolitiques d’Ankara. La Turquie cherche à protéger ses intérêts en Méditerranée orientale et en Afrique du Nord, notamment la sécurisation des routes maritimes et des infrastructures économiques.

La Turquie dispose de positions militaires dans l’Ouest libyen. La base aérienne d’Al Watiya, reconquise en 2020, sert pour les opérations aériennes et de défense. À Misrata, l’armée turque contrôle des installations navales et terrestres stratégiques. D’autres sites incluent le centre d’entraînement de Tajoura, le centre des forces spéciales de Khoms et l’aéroport de Mitiga. Cette présence consolide le contrôle turc sur la sécurité et l’encadrement des forces locales.

La prorogation du mandat turc divise la scène politique libyenne. Certains acteurs y voient un soutien à la stabilité et au renforcement des forces locales. D’autres dénoncent une atteinte à la souveraineté et une « imposition d’un fait accompli par une puissance étrangère »[5].

À lire aussi : HISTOIRE – Entre Washington et Rome : L’intelligence italienne à l’épreuve de l’autonomie (1959–1966)

Analyse institutionnelle et sécuritaire

La disparition d’Al-Haddad accentue les fragilités institutionnelles et sécuritaires. Le ministère de la Défense se retrouve particulièrement vulnérable. Le chef adjoint d’état-major, Salah Al-Nimroush, tente de maintenir la continuité, mais la coordination entre les branches de l’armée reste limitée. Les relations avec les partenaires internationaux sont également affectées.

Dans ce contexte, les milices locales renforcent leur influence. Les brigades de Tripoli, les forces de Misrata et certaines factions de Zawiya et Tarhuna, soutenues par des acteurs extérieurs, accroissent leur poids dans les institutions et les forces armées. Elles contribuent à la sécurité des institutions et des zones stratégiques. La présence turque, qui apporte un appui sécuritaire et logistique, accentue la perception d’une dépendance à un acteur extérieur et réduit la souveraineté nationale.

L’absence d’un commandement central fort accroît les risques de conflits interarmées et de luttes d’influence. Elle ouvre également la porte aux ingérences étrangères. Cette situation compromet l’unification et la professionnalisation des forces armées libyennes.

Scénarios prospectifs 

Plusieurs scénarios se dessinent après la disparition d’Al-Haddad, chacun mettant en évidence des risques pour la stabilité de la Libye. Le premier scénario concerne la montée des tensions internes. En effet, le ministère de l’Intérieur pourrait exploiter le vide stratégique pour renforcer le rôle des milices locales et des groupes islamistes. Cette situation accentuerait la paralysie sécuritaire et la vulnérabilité de l’État. 

Le deuxième scénario envisage une initiative militaire de l’Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal Khalifa Haftar, soutenue par la Russie, l’Égypte, les Émirats et certains pays occidentaux. La nouvelle configuration géopolitique en Méditerranée, notamment autour l’alliance tripartite[6], pourrait également inciter à la formation de nouvelles alliances régionales, influençant les choix stratégiques et militaires en Libye. Cette force pourrait lancer une offensive limitée, testant la réaction des forces gouvernementales. Cette situation offrirait à la Turquie un prétexte pour renforcer sa présence dans l’Ouest.

Le troisième scénario quant à lui porte sur une déstabilisation interne du gouvernement de l’Ouest, à travers des luttes de pouvoir et des règlements de comptes entre factions politiques et armées. L’absence de hauts responsables militaires risque de fragiliser l’autorité du gouvernement, d’affaiblir sa capacité à contrôler les institutions clés et d’accroître sa dépendance vis-à-vis des soutiens étrangers. Ce scénario pourrait prolonger la crise politique et sécuritaire, rendant les négociations avec des partenaires internationaux plus complexes.

Enfin Le quatrième scénario concerne une mobilisation populaire contre l’ingérence étrangère. La disparition d’Al-Haddad, symbole de souveraineté nationale, pourrait provoquer des mouvements de contestation contre les milices et la présence étrangère. Cette situation pourrait favoriser des alliances tactiques entre certains groupes islamistes, ancien du régime et acteurs étrangers pour protéger leurs intérêts dans un contexte de réalignement stratégique.

L’absence d’Al-Haddad crée un vide stratégique et sécuritaire capable de redéfinir les rapports de force internes et régionaux. L’avenir de la Libye repose sur la capacité des acteurs locaux à gérer les tensions internes et à maintenir la stabilité institutionnelle. Les partenaires internationaux doivent également jouer un rôle constructif en soutenant la mise en œuvre de la feuille de route définie par les Nations unies. Sans cette coordination, le pays risque de replonger dans une autre guerre civile. La mise en œuvre de ce plan reste donc un enjeu clé pour préserver la souveraineté, renforcer les institutions et garantir une stabilité durable en Libye[7].

À lire aussi : DÉCRYPTAGE – Néoconservateurs, cartes et paris : Quand l’analyse militaire devient un signal de marché


[1] Mahmoud Al‑Qatawi était à la tête de l’Autorité de l’industrie militaire, l’organisme chargé de la gestion et du développement des capacités industrielles de l’armée libyenne, notamment la production et la maintenance d’équipements militaires.

[2] La Commission militaire conjointe 5+5 a été créée en Libye dans le cadre de l’accord de cessez-le-feu signé en octobre 2020. Son nom, 5+5, fait référence à sa composition : cinq représentants des forces de l’Est (commandées par Khalifa Haftar) et cinq représentants des forces de l’Ouest (affiliées au gouvernement d’unité nationale).

[3] Turquie, Italie, États-Unis et Égypte.

[4] Le Parlement turc a approuvé une motion prolongeant pour deux ans le mandat de déploiement des forces armées turques en Libye, autorisant ainsi la poursuite de la présence militaire de la Turquie dans le pays et en Afrique du nord. Cette décision a été adoptée par l’Assemblée nationale turque à une large majorité, étendant le mandat à partir de janvier 2026 pour une période de 24 mois afin de soutenir le cessez le feu et la coopération sécuritaire- https://www.turkiyetoday.com/nation/turkish-parliament-extends-military-mission-in-libya-for-24-months-3211785

[5] Experts politiques libyens.

[6] L’alliance défensive entre Israël, la Grèce et Chypre destinée à stabiliser la région. Cette alliance est perçue par la Turquie comme une menace pour la sauvegarde de ses intérêts en méditerranée orientale.

[7] La feuille de route inclut l’unification des forces armées, la réduction de l’influence des milices et la tenue d’élections crédibles.


#Libye, #GeopolitiqueLibye, #AlHaddad, #TurquieLibye, #PresenceTurque, #MandatMilitaireTurc, #ArmeeLibyenne, #CriseLibyenne, #InstabiliteLibye, #SouveraineteLibyenne, #MediterraneeOrientale, #ConflitsArmes, #MilicesLibyennes, #Haftar, #ANL, #ONU, #Commission55, #Tripoli, #Misrata, #AlWatiya, #InfluenceTurque, #AfriqueDuNord, #StrategieMilitaire, #EquilibresRegionaux, #GuerreCivileLibye, #PolitiqueEtrangere, #AnalyseGeopolitique, #Defense, #SecuriteRegionale, #InterventionEtrangere, #CrisePolitique, #EtatFailli, #PouvoirMilitaire, #RivalitesInternationales, #ProjectionDePuissance, #Realpolitik, #InstabiliteRegionale, #Geostrategie, #Mediterranee

Retour en haut