
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Entre Washington et Rome : l’intelligence italienne à l’épreuve de l’autonomie (1959–1966)
Entre 1959 et 1966, les relations entre les services de renseignement italiens et américains entrent dans une phase de réajustement profond, qui coïncide avec l’un des moments les plus délicats de l’histoire politique de la République italienne. Il ne s’agit ni d’une rupture brutale avec les États-Unis, ni d’une simple continuité déguisée. C’est un processus graduel, marqué par l’évolution des priorités stratégiques de Washington, par les transformations de la politique intérieure italienne et par une redéfinition du rôle même du renseignement comme instrument de pouvoir.
Au cœur de cette évolution se trouve le SIFAR, le Service d’information des forces armées, c’est-à-dire le service de renseignement militaire italien actif jusqu’en 1965. Placé sous l’autorité de l’état-major de la Défense, le SIFAR avait pour mission officielle la protection de la sécurité nationale dans le domaine militaire. Dans les premières années de la guerre froide, son activité était principalement tournée vers les menaces extérieures liées au bloc soviétique. À la fin des années cinquante, cette approche commence toutefois à se transformer.
Le contexte politique est déterminant. L’Italie engage le processus dit d’« ouverture à gauche », qui conduit progressivement le Parti socialiste à entrer dans la sphère gouvernementale après une longue exclusion. Dans un pays qui abrite le plus grand Parti communiste d’Europe occidentale, cette évolution est perçue par de larges secteurs de l’État comme un risque structurel. La sécurité n’est plus seulement une question de frontières, mais devient une question d’équilibre politique interne.
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C’est dans ce cadre que, entre 1958 et 1960, sous la direction du général Giovanni De Lorenzo, le SIFAR entame un processus que les historiens qualifient de « politisation ». Le centre de gravité du service se déplace des menaces militaires vers la sécurité intérieure. Les dangers potentiels ne sont plus uniquement des armées étrangères, mais aussi des partis politiques, des syndicats, des mouvements sociaux, des secteurs économiques et culturels jugés susceptibles de déstabiliser l’État.
Le SIFAR met alors en place un système de fichage étendu et systématique. Des informations sont collectées sur des responsables politiques, des syndicalistes, des entrepreneurs, des journalistes, des intellectuels et des religieux. Les dossiers incluent des données personnelles, des relations familiales, des réseaux sociaux et des orientations idéologiques. La logique est préventive : tout connaître pour pouvoir intervenir avant que la crise ne devienne ouverte.
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Dans un premier temps, cette évolution ne rencontre pas l’opposition des États-Unis. La CIA, la Central Intelligence Agency, considère le renforcement du SIFAR comme un élément utile au maintien de l’Italie dans le camp occidental. Toutefois, à partir de la fin des années cinquante, la stratégie américaine évolue. Washington réduit son interventionnisme direct en Europe occidentale, notamment après les échecs des opérations clandestines et dans un climat politique intérieur plus prudent.
En Italie, ce changement se traduit par le déclin progressif de la DAR, la Division des affaires réservées, structure historiquement liée aux services américains. Parallèlement, les États-Unis exercent des pressions sur le programme Gladio, le réseau clandestin de type stay-behind, de plus en plus perçu comme un facteur de risque dans un contexte politique mouvant.
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Le SIFAR interprète cette phase comme une opportunité d’autonomisation. La diminution du soutien direct américain pousse le service italien à renforcer ses capacités propres. Cette autonomie croissante s’accompagne cependant d’une confusion dangereuse entre sécurité de l’État et contrôle politique, qui atteint son apogée avec le Plan Solo de 1964, conçu sous la direction de De Lorenzo.
La coopération avec la CIA ne disparaît pas, mais devient plus sélective. On passe d’une relation asymétrique à un rapport plus équilibré, dans lequel l’intelligence italienne dispose de marges de manœuvre accrues, mais aussi de moins de protections extérieures. Les commissions parlementaires de la fin des années soixante, notamment celle présidée par Luigi Brodolini, mettront en lumière l’usage politique du renseignement et l’ampleur des pratiques illégitimes.
La période 1959–1966 apparaît ainsi comme une phase charnière. C’est le moment où l’Italie cherche à s’émanciper de la tutelle américaine, profitant d’un moindre activisme des États-Unis, mais aussi celui où cette autonomie débouche sur des dérives internes profondes. Un héritage ambigu, qui marquera durablement l’histoire du renseignement et de la démocratie italienne.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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