PORTRAIT – Graham Allison et le piège de Thucydide : États-Unis contre Chine, le compte à rebours d’une rivalité qui menace le monde

Par la rédaction du Diplomate Media
Il y a vingt-cinq siècles, Thucydide posait la question que l’histoire n’a jamais cessé de reposer : que se passe-t-il quand une puissance montante défie une puissance dominante ? Sa réponse était sombre. Sur seize confrontations de ce type recensées en cinq siècles d’histoire moderne, douze ont débouché sur la guerre. C’est ce vertige que le politologue américain Graham Allison a mis en formule dans son livre Vers la guerre, et c’est ce même vertige qui hante aujourd’hui la rivalité entre Washington et Pékin. En mai 2026, au sommet de Pékin, Xi Jinping posait directement la question à Donald Trump : nos deux nations peuvent-elles échapper au piège ? Roland Lombardi, fondateur du Diplomate média et géopolitologue, n’est pas loin de penser que Trump, avec son anti-interventionnisme forcé et son gout du deal, représente peut-être la dernière chance d’éviter que le piège ne se referme.
De Sparte à Washington : quand l’histoire bégaie
L’histoire commence au Ve siècle avant notre ère, dans une Grèce fracturée entre deux puissances qui ne pouvaient plus coexister. Sparte, puissance terrestre, austère et militaire, dominait le monde grec depuis des générations. Athènes, puissance maritime, commerçante et rayonnante, montait en puissance avec une vitesse qui effrayait autant qu’elle fascinait. Pendant des décennies, les deux cités avaient coexisté, se ménageant mutuellement, conscientes que la guerre serait ruineuse pour chacune. Et puis le basculement. Thucydide l’a consigné avec une précision clinique : « Ce qui rendait la guerre inévitable, c’était la croissance de la puissance athénienne et la peur qu’elle inspirait à Sparte. » Pas la haine. Pas l’idéologie. La peur structurelle d’une puissance qui voit une autre la dépasser.
C’est cette mécanique que Graham Allison, professeur à Harvard et ancien sous-secrétaire à la Défense, a exhumée et projetée sur le XXIe siècle dans son livre majeur publie en 2017, traduit en français sous le titre Vers la guerre. Son enquête est monumentale : il recensait seize cas, depuis le XVe siècle, ou une puissance émergente avait défié une puissance établie. Dans douze cas sur seize, le résultat fut la guerre. Les quatre exceptions sont le Portugal et l’Espagne au XVe siècle, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis au XIXe, et quelques autres, qui constituent autant de leçons sur les conditions du miracle, des ajustements graduels, des cessions de territoire d’influence, une volonté partagée de ménager l’amour-propre de chacun. Des conditions qui paraissent aujourd’hui bien rares.
La Chine qu’Allison décrit n’est pas une puissance ordinaire en ascension. C’est une civilisation millénaire qui vit sa renaissance après deux siècles d’humiliation, notamment avec les guerres de l’opium, le sac du Palais d’Été, les « Cinquante-cinq jours de Pékin », la colonisation rampante. Xi Jinping ne se contente pas de vouloir la puissance : il veut la revanche de l’histoire. « En 2049, pour le centenaire de la République populaire, la Chine sera la première puissance mondiale », telle est la formule du rêve chinois. Et ce rêve, note Allison, est en train de se matérialiser a une vitesse que Washington a longtemps refusée de voir.
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Le livre d’Allison : anatomie d’un affrontement annonce
Vers la guerre n’est pas un livre alarmiste. C’est un diagnostic lucide sur les mécanismes qui conduisent deux puissances à la collision même quand aucune des deux ne la désire. Allison montre que la guerre de Thucydide n’est pas inévitable par la mauvaise volonté des acteurs, mais par la dynamique structurelle qu’elle génère, la peur de la puissance montante pousse la puissance établie à des actions préventives ; ces actions sont perçues comme hostiles par la puissance montante, qui répond ; et la spirale s’emballe, entrainant les deux dans un conflit que ni l’une ni l’autre n’avait programmé.
Les chiffres qu’il aligne sont vertigineux. En 1980, la Chine représentait 2% du PIB mondial. En 2016, 18%. Elle surpasse désormais les Etats-Unis dans la production d’acier, de navires, d’aluminium, de semi-conducteurs, de brevets déposés. Son armée, en dix ans, a accompli une modernisation que l’Occident a mis cinquante ans à réaliser. Ses routes de la soie étendent ses réseaux d’influence sur quatre continents. Et pendant ce temps, Washington oscille entre la tentation de l’endiguement, les restrictions technologiques, les alliances indo-pacifiques, le renforcement de la présence militaire en mer de Chine, et le vertige d’une interdépendance économique qu’il ne peut pas se permettre de rompre brutalement.
Car c’est là le paradoxe central qu’Allison met en lumière avec une acuité saisissante : les États-Unis et la Chine sont à la fois rivaux stratégiques et partenaires économiques indispensables. Les restrictions américaines sur les semi-conducteurs, analysent plusieurs experts, pourraient finalement accélérer l’autonomie technologique chinoise plutôt que de la freiner, en obligeant Pékin à investir massivement dans ses propres capacités. La dépendance est telle qu’une rupture franche serait dévastatrice pour les deux économies. Et c’est précisément ce que Thucydide n’avait pas : Athènes et Sparte n’étaient pas liées par des chaines d’approvisionnement mondiales.
Trump, Xi et le deal impossible : peut-on encore désamorcer le piège ?
C’est ici que la lecture de Roland Lombardi apporte un éclairage particulièrement stimulant. Le géopolitologue et fondateur du Diplomate, qui suit depuis des années les évolutions de la politique américaine, refuse le catastrophisme. Pour lui, le piège de Thucydide tel qu’Allison le formule est « quelque peu biaisé par l’arme nucléaire, comme on l’a vu pendant la Guerre froide entre l’URSS et les États-Unis », la dissuasion atomique constituant une variable que les Grecs anciens n’avaient pas à leur disposition, et qui change fondamentalement le calcul de la confrontation. Mais surtout, Lombardi pointe vers Trump lui-même, surtout après son erreur en Iran, comme facteur de désamorçage potentiel : anti-guerre assumé, non-interventionniste forcené, adversaire du complexe militaro-industriel américain, et avant tout homme du deal.
Cette lecture est confortée par la scène sidérante du sommet de Pékin en mai 2026 : Xi Jinping demandant à Donald Trump si leurs deux nations pouvaient échapper au piège de Thucydide. L’interpellation est d’une densité stratégique rare. En convoquant Allison devant Trump, Xi ne faisait pas de la philosophie : il envoyait un signal. Celui d’une Chine qui connait ses classiques, qui mesure exactement la dynamique dans laquelle les deux puissances sont engagées, et qui préfère, pour l’instant, le deal à la déflagration. Roland Lombardi l’avait anticipé : Trump représente « un adversaire avéré du puissant complexe militaro-industriel américain » et un adepte « d’un partage du monde ».
Mais l’histoire est cruelle avec les sursauts. Lombardi lui-même posait la question en 2024 : « Donald Trump sera-t-il le Justinien de l’Empire américain ? » La comparaison n’est pas flatteuse. Justinien ralentit le déclin de Rome pendant quarante ans. Napoléon prolongea la suprématie française quinze années. Les grands hommes des empires déclinants ne les sauvent pas, ils en retardent, parfois avec certes du génie, la chute. Si Trump est Justinien, alors le piège de Thucydide n’est pas désamorcé, il est simplement différé. Et une confrontation différée, dans un monde ou la Chine gagne du temps chaque année qui passe, n’est peut-être qu’une confrontation plus redoutable encore.
Ce que Graham Allison et Thucydide lui-même nous enseignent, au fond, c’est que les grandes guerres de l’histoire ne naissent pas de la folie des hommes. Elles naissent de la logique des puissances, de cette mécanique cynique et implacable qui transforme la peur en action, l’action en réaction, et la réaction en désastre. L’arme nucléaire change la physique de l’affrontement, mais pas sa chimie. Et tant que Washington et Pékin n’auront pas trouvé le chemin d’un partage du monde que chacun puisse accepter sans perdre la face, le piège reste armé. L’histoire, comme Thucydide nous l’a appris, ne pardonne pas ceux qui la lisent sans la comprendre.
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