
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
La fiction stratégique de Kiev face au terrain
Les derniers jours ont confirmé ce qu’indiquaient déjà depuis des semaines les cartes, les rapports d’experts indépendants et les témoignages des soldats eux-mêmes : l’armée russe progresse, patiemment mais inexorablement, le long d’un front qui s’étire sur plus de 1 300 kilomètres. Dans la région de Kharkiv, autour de l’Oskol, à Donetsk et à Zaporijia, localités et nœuds logistiques tombent les unes après les autres, tandis que les forces ukrainiennes se retrouvent prises au piège dans des poches de plus en plus étroites…
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C’est dans ce contexte qu’éclate la bataille de Pokrovsk et de Mirnograd, présentée pendant des mois comme une forteresse imprenable et un pivot de la défense ukrainienne. Or, selon les données convergentes issues à la fois des sources russes et des analyses produites par des centres occidentaux comme l’Institute for the Study of War, l’encerclement autour de la garnison ukrainienne est désormais bouclé. Les soldats de Kiev combattent dans des villes réduites à l’état de ruines, soumis à un feu continu, sans corridors de ravitaillement crédibles ni voies d’évacuation fiables.
Face à cette situation, les déclarations du président Volodymyr Zelensky paraissent décalées, parfois en rupture totale avec les réalités du terrain. Lors d’un entretien, le président ukrainien a affirmé que la décision de se retirer revenait aux commandants sur place et que personne « n’oblige nos soldats à mourir pour des ruines ». Pourtant, tout indique que la possibilité d’un retrait organisé a disparu depuis longtemps. Durant près d’un mois, la seule échappatoire consistait en un passage nocturne, à pied, sous les drones et l’artillerie russes. Présenter aujourd’hui le retrait comme une option encore ouverte relève de la rhétorique politique, pas de l’analyse militaire.
Cette dissonance est d’autant plus frappante que Pokrovsk n’est qu’un épisode parmi d’autres. Bakhmout, Avdiïvka, Soledar, Vougledar: autant de villes défendues jusqu’à l’autodestruction, où des brigades entières ont été saignées à blanc pour tenir quelques quartiers dévastés. L’idée que « personne » ne force les soldats à mourir pour des ruines est contredite par des mois de combats acharnés menés dans des conditions désespérées.
La tentation est forte, pour le pouvoir politique, de renvoyer la responsabilité des défaites sur l’état-major. La mise à l’écart du général Valery Zaloujny, accusé de vouloir préserver ses unités plutôt que de les sacrifier dans des batailles perdues d’avance, et sa substitution par Oleksandr Syrsky, réputé plus docile politiquement, s’inscrivent dans cette logique. Il devient commode d’expliquer après coup que les décisions appartiennent aux militaires, alors même que toute la conduite stratégique est centralisée à Kiev.
Mais ce récit commence à se fissurer. La crise de confiance en Ukraine est tangible : scandales de corruption à répétition dans les ministères, exaspération d’une société épuisée, multiplication des désertions et refus d’incorporation. Plusieurs voix, au sein même des forces armées, appellent ouvertement à éviter de transformer chaque ville en Stalingrad inutile, dans un conflit où l’usure frappe désormais plus fort du côté ukrainien que du côté russe.
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Sur le plan international, la rupture est palpable. Après le retrait américain décidé par Donald Trump, les Européens tentent de maintenir à flot un soutien militaire et financier dont eux-mêmes mesurent les limites. Dans les faits, la stratégie occidentale semble reposer sur l’idée que l’Ukraine doit continuer la lutte pour « gagner du temps » et espérer un affaiblissement progressif de la Russie. Une approche qui place toute la charge du sacrifice sur les soldats ukrainiens, tandis que les chancelleries européennes se contentent d’attendre un retournement hypothétique.
Dans ce climat, les déclarations du général Syrsky – qui nie l’encerclement de Pokrovsk et attribue les avancées russes à la simple « brume » gênant les drones ukrainiens – relèvent de la communication politique plus que de l’appréciation tactique. Les cartes indépendantes montrent que les forces russes étaient présentes dans la ville depuis des semaines. Accuser la météo d’expliquer une percée ennemie revient à insulter non seulement l’intelligence de l’opinion publique, mais aussi la mémoire des soldats tombés pour défendre des positions depuis longtemps intenables.
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Des témoignages d’officiers ukrainiens, relayés par la presse anglo-saxonne, décrivent d’ailleurs une culture de la dissimulation : pertes minimisées, positions évacuées annoncées tardivement, état réel des unités caché, performances exagérées des drones ou de l’artillerie. Un système où la communication politique supplante l’analyse militaire, et où chaque défaite devient un mensonge en attente d’être corrigé.
La crise ukrainienne n’est donc plus uniquement une confrontation militaire. Elle est devenue une crise narrative, une bataille pour imposer une version des faits qui ne résiste plus à l’épreuve du terrain. Pokrovsk en est le symbole le plus récent : une ville sacrifiée, des soldats encerclés, un commandement qui nie l’évidence, et une opinion internationale de plus en plus perplexe.
La guerre, elle, ne se laisse pas réécrire. Et dans ce duel entre récit et réalité, ce sont les cartes, les pertes et la démoralisation croissante qui, tôt ou tard, imposeront leur vérité.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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