RECENSION – Leçons de diplomatie ou discours de la méthode ?

Couverture du livre Leçons de diplomatie de Gérard Araud, présentée dans une élégante bibliothèque en bois ancien, symbolisant réflexion, géopolitique et expertise diplomatique.
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques

« En diplomatie, il faut toujours écrire, ne sût-on rien ou ne voulût-on rien dire Â» (Alexis de Tocqueville). C’est peut-être ce que l’on qualifie aujourd’hui de langue de bois diplomatique épaisse. Ce travers touche bon nombre de nos excellences à plume blanche à qui, le temps de la retraite sonné, vient l’idée de publier leurs Mémoires ou, plus rarement, de réfléchir à l’évolution des relations internationales, de la géopolitique, de la diplomatie dans un monde en pleine mutation. Exercice aussi ambitieux que périlleux tant il conduit à se confronter au réel et à quitter la posture commode du déni ! C’est ce défi que tente de relever – avec un succès certain – la coqueluche des chaînes d’abrutissement en continu (LCI, BFMTV) et des hebdomadaires (Le Point), Gérard Araud, ambassadeur de France dignitaire. Il vient de publier un remarquable essai intitulé Leçons de diplomatie. La France face au monde qui vient[1]qui fait suite à cinq autres ouvrages d’intérêt varié. 

Peut-on, dès lors, le classer dans la catégorie très recherchée des écrivains-diplomates dans la lignée des Claudel, Saint-John Perse, Giraudoux, Morand, Gary ? Cela est une autre question. Toujours est-il que Gérard Araud entre dans la catégorie des ambassadeurs de qualités aux analyses de qualité.

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Un ambassadeur de qualité 

L’homme n’est pas le premier venu de la Carrière. Il possède, d’abord, de beaux passeports pour une belle aventure de très haut fonctionnaire, de grand serviteur de l’État : ancien élève de Polytechnique puis de feu l’ENA[2]. Il possède, ensuite, l’un des plus beaux palmarès du Quai d’Orsay tant comme jeune diplomate (ambassade de France en Israël, CAP, affaires européennes) que comme diplomate plus chenu (délégation de la France auprès de l’OTAN, directeur des Affaires stratégiques, directeur général des Affaires politiques) ou comme ambassadeur dans les meilleurs postes du circuit diplomatique (auprès de l’ONU à New York puis auprès des États-Unis à Washington). Cette Carrière hors-norme est couronnée, tout à fait légitiment, par l’élévation à la dignité d’ambassadeur de France, l’équivalent du maréchalat pour les militaires hauts gradés. Dans la Maison des bords de Seine, l’homme est connu pour son franc parler, peu porté sur la litote diplomatique, catalogué comme atlantiste, néo-con. Depuis qu’il n’est plus en fonction, Gérard Araud manie régulièrement la plume alerte dans de multiples ouvrages et le langage vérité dans les médias. On l’aura compris, l’homme n’est pas porté à se croiser les bras et à rester inactif pour ses vieux jours. Il pense, il réfléchit, il écrit et il se fait publier au rythme d’un livre par an. Revenons à sa dernière prose qui est de très bonne facture tranchant avec la banalité ou la médiocrité des poulets de certains de ses collègues qu’ils soient ambassadeurs de France dignitaires ou pas !

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Une analyse de qualité 

La formation scientifique de Gérard Araud sous-tend sa démarche analytique, rigoureuse, problématique et prospective dans ses Leçons de diplomatie. Nous sommes à cent lieues des vagabondages de l’esprit et de la plume de nombre de ses collègues diplomuches. Pour s’en convaincre, il suffit de suivre le cheminement intellectuel de l’auteur autour de son voyage au bout de la diplomatie dans un monde déboussolé, en transition, porteur de tous les risques. Après avoir posé les termes du débat de tout chercheur en relations internationales (état du monde nécessitant un réarmement intellectuel autour d’une réflexion sur l’originalité et la pertinence de la méthode diplomatique), l’ambassadeur procède à une revue relativement exhaustive et réaliste, bannissant les approches émotionnelles, morales, idéalistes et instantanée, des grandes questions auxquelles il faut apporter des réponses crédibles pour réussir la transition à laquelle nous assistons au niveau de la France, de la relation franco-allemande, de la crise du multilatéralisme. Vient ensuite l’explication des grands défis du XXIe siècle qu’il s’agisse des États-Unis de Donald Trump, du déclin de l’Occident, de la nouvelle guerre froide avec la Chine et de la guerre en Ukraine, du conflit au Moyen-Orient. À titre de conclusion, Gérard Araud, qui croit à l’utilité d’une diplomatie modernisée, « renouvelée Â», ébauche, à la manière d’un expert de la prospective, quelques pistes d’action pour surmonter ces différents défis de manière raisonnable et réaliste. Nous avons été conquis par les longs développement que l’auteur consacre à toutes les étapes, les méandres d’une négociation (pages 71 à 88) en allant de sa pratique (européenne, otanienne et onusienne) à une théorie du réel mais en se méfiant comme de la peste des approches idéalistes et irréalistes ayant cours dans les allées du pouvoir.

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Ses appréciations sur les circuits décisionnels parisiens sonnent vrais tant l’auteur connait à merveille leurs rouages à l’expérience de sa longue pratique. Idem pour les invariants des relations internationales (« En relations internationales, les problèmes n’ont donc pas de solution parfaite et permanente. Tout peut être remis en cause à tout moment, et tout État le sait et doit s’en prémunir Â» ou bien « Il s’agit d’opérer, pour un moment, une distinction entre analyse et jugement Â» voire « En relations internationales, il est vain de décider qui a tort ou a raison Â») qu’il expose avec la clarté d’un scientifique. Et l’on pourrait multiplier à l’infini les règles de bon sens, énoncées tout au long de ses développements, qui découlent d’une longue pratique diplomatique sur le terrain L’aller et retour entre pratique et théorie est utile à plus d’un titre.

Pour éclairer le lecteur sur la densité de la réflexion de Gérard Araud, citons in extenso quelques-unes de ses phrases conclusives qui illustrent parfaitement la méthodologie « scientifique Â» – à la manière d’un Claude Bernard – retenue dans ce cadre :

« Dans un monde multipolaire, il faut plus que jamais parler à tout le monde, concevoir des compromis et naviguer à vue. Parler à l’autre dans sa langue et pas dans la nôtre ; négocier avec toute la patience et la prudence nécessaires ; refuser l’aventure par conscience des risques ; se contenter d’un compromis médiocre plutôt qu’exiger l’impossible ; être convaincu que la force ne doit être qu’un dernier recours plein de dangers. C’est un métier fait de connaissances et d’expérience, de discrétion et de patience. Le brouhaha émotionnel de nos sociétés en est la négation. L’activisme des dirigeants en brouille la démarche … Â». 

Une pierre dans le jardin du « maitre des horloges Â», du « Mozart de la diplomatie Â», en vérité ! Ce que décrit Gérard Araud se trouve à l’opposé de la pratique quotidienne de notre « faiseur de pluies Â»[3] dont la voix sur la scène internationale est presqu’inaudible et peu ou pas crédible en raison également de la dégradation accélérée de la situation intérieure de notre pays (Cf. dégradation de la note de la France par Standard & Poors, vol spectaculaire de bijoux précieux en plein jour au Musée du Louvre …).

En dernière analyse, cet ouvrage constitue une boussole utile, pour ne pas dire incontournable, pour toutes celles et tous ceux qui ont à connaître à un titre ou à un autre des relations internationales dans l’exercice de leurs fonctions.

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Une lecture vivement recommandée

« Quand il écrit, tout diplomate digne de ce nom, sait que, pour convaincre, il faut non seulement dire des choses pertinentes, mais les dire en agençant au mieux des mots bien choisis Â» (Daniel Rondeau, 2011.) Le moins que l’on soit autorisé à dire que Gérard Araud a pleinement réussi son pari avec ses Leçons de diplomatie, sujet aussi complexe s’il en est. Ses analyses sont pertinentes, frappées au coin du bon sens et d’un réalisme de bon aloi, évitant la langue de bois et la brosse à reluire. À cet égard, il tranche avec le conformisme et l’absence de hauteur du dernier ouvrage de notre ex-ambassadeur à Moscou, Pierre Lévy (Au cÅ“ur de la Russie en guerre), lui aussi ambassadeur de France dignitaire[4]. De notre modeste point de vue, l’ouvrage de Gérard Araud est à mettre entre les mains de tous les apprentis diplomates, au sens propre et figuré du terme. Il devrait servir de livre de chevet, de viatique à tous nos experts autoproclamés es-diplomatie des deux rives de la Seine. Cela leur éviterait déconvenues et impasses telles que nous les vivons actuellement, à notre plus grand regret. Bravo monsieur l’ambassadeur pour cet exercice de lucidité qui tombe à pic dans le contexte actuel d’un monde de tous les dangers. Saluons ces véritables leçons de diplomatie, authentiques discours de la méthode !

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Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur


[1] Gérard Araud, Leçons de diplomatie. La France face au monde qui vient, Tallandier, octobre 2025.

[2] Gérard Araud, Passeport diplomatique. Trente-Sept ans au Quai d’Orsay, Grasset, 2019.

[3] Bertrand Renouvin, La nudité du faiseur de pluie, www.bertrand-renouvin.fr , 20 octobre 2025.

[4] Jean Daspry, Bons baisers de Russie … vu par un ambassadeur dignitaire, www.lediplomate.media , 21 octobre 2025.


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