
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
L’annonce et le brouillard de la guerre
Nicolas Maduro a été capturé lors du raid américain sur Caracas puis transféré hors du pays avec son épouse dixit Donald Trump. La nature même de l’affrontement change : on passe d’une campagne punitive à une opération de décapitation du pouvoir. Mais précisément pour cette raison, l’information doit être maniée avec prudence. Dans une guerre qui vit d’images, de messages et de contre-messages, l’annonce présidentielle fait partie de l’opération autant que les explosions. Le fait politique, lui, est déjà clair : Washington veut présenter le Venezuela non comme un État adversaire, mais comme une structure criminelle à démanteler.
Le cadre judiciaire comme arme stratégique
Depuis 2019, les États-Unis ne reconnaissent plus Maduro comme président et le désignent comme le sommet d’un système lié au narcotrafic. La prime, la rhétorique du « cartel », la narration d’un Venezuela devenu menace transnationale construisent une légitimation différente de celle d’une guerre classique entre États. C’est la logique de la « chasse au chef », qui transforme l’intervention en action de police globale. Le paradoxe est évident : si la guerre devient police, la souveraineté de l’autre cesse de compter. Et avec elle sautent les freins diplomatiques traditionnels.
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L’opération : Hélicoptères, forces spéciales, cible politique
Les images diffusées dans les heures du raid évoquent des moyens de transport lourd et des plateformes typiques des opérations spéciales, avec un profil cohérent avec une action visant à extraire une cible plutôt qu’à détruire des infrastructures. La référence implicite est Panama 1989 : à l’époque, on avait frappé un régime fragile, avec un chef isolé et des forces armées divisées. Ici, l’enjeu est plus élevé. Le Venezuela n’est pas seulement un « dossier régional » : c’est un nœud énergétique, un point de friction entre les États-Unis et des puissances rivales, un symbole politique pour une partie de l’Amérique latine.
Scénario économique : Pétrole, sanctions et risque de chaos
Si Maduro est réellement hors-jeu, le premier effet ne sera pas la stabilité mais l’incertitude. Le Venezuela est un pays aux institutions usées, à l’économie déformée, et aux filières énergétiques déjà vulnérables. Une transition brutale peut ouvrir deux voies opposées : un réalignement rapide, avec des ouvertures sur le pétrole et la finance, ou bien une fragmentation du pouvoir rendant ingérables la production et les flux commerciaux. Dans le premier cas, Washington cherchera un gouvernement « normalisable » afin de remettre les ressources dans le circuit et de réduire la pression migratoire. Dans le second, le choc politique risque d’alimenter marché noir, milices, représailles et une nouvelle crise humanitaire, c’est-à-dire exactement ce qui fait exploser l’instabilité et les migrations.
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Évaluation militaire : Décapiter ne signifie pas gagner
Capturer un dirigeant peut offrir un avantage psychologique immense, mais ne ferme pas automatiquement le dossier. La question centrale est : les forces armées vénézuéliennes ont-elles cédé, ont-elles été contournées, ou ont-elles coopéré ? S’il y a effondrement interne, la guerre peut se transformer en lutte de succession. Si l’appareil reste cohérent, la capture devient un détonateur : représailles, guérilla urbaine, sabotages et surtout risque d’un conflit prolongé à « basse intensité », qui épuise le pays et oblige les États-Unis à choisir entre une sortie rapide et une occupation de fait. Et l’Amérique latine connaît bien le prix de ces choix.
Géopolitique et géoéconomie : La réaction des autres
Le sujet n’est pas seulement Caracas. C’est Moscou, Pékin et tout le système d’alliances et de dépendances construit au fil des ans. La Russie et la Chine ont investi dans une présence politique, des accords énergétiques, une coopération technologique, et surtout dans l’idée que le Venezuela constituait un rempart contre la pénétration américaine. Si Washington prouve qu’il peut extraire un chef d’État, il envoie un message qui dépasse largement le cas vénézuélien : il redessine les limites du licite. Mais c’est justement ce qui peut pousser les adversaires à réagir ailleurs, par des moyens indirects : crédit, cyber, renseignement, soutien à des réseaux régionaux, pression diplomatique. La guerre « locale » devient un épisode de compétition globale.
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Le facteur intérieur américain : Le parti de la guerre et la politique du risque
Il existe enfin une variable souvent décisive : la politique intérieure américaine. Une opération d’une telle ampleur, sans passage clair de légitimation politique, crée inévitablement une fracture. Si le résultat est rapide et « propre », Trump revendiquera efficacité et dissuasion. Si apparaissent coûts, victimes, chaos et accusations d’excès, la guerre devient un boomerang. Et le Venezuela, d’ennemi marginal, se transforme en test de crédibilité américaine dans l’hémisphère occidental.
Le nœud final : L’après Maduro ?
La question n’est pas seulement si Maduro tombe, mais ce qui se passe autour de lui. Car l’histoire enseigne qu’enlever le sommet est relativement simple, construire un ordre est difficile. Et lorsque la guerre se présente comme moralisation, le risque est qu’elle se termine en déstabilisation. En Amérique latine, ce n’est pas une menace théorique : c’est une mémoire politique encore vive.
Quoi qu’il en soit, pour Roland Lombardi, géopolitologue et directeur de la rédaction du Diplomate média : « Il n’y a aucune raison de s’offusquer et encore moins d’être étonné. Trump a encore fait exactement ce qu’il avait dit qu’il ferait. Nous ne sommes plus habitués, nous en Europe, à avoir des hommes d’État, et encore moins des politiciens qui tiennent leurs promesses et surtout qui défendent en priorité les intérêts de leur peuple et de leur pays contre les vraies menaces. Et puis, nous sommes en pleine doctrine Monroe réaffirmée par le président américain. Cette opération au Venezuela a des précédents et nous rappelle l’invasion de la Grenade en 1983 sous Reagan ou encore l’Opération Just Cause lancé au Panama en 1989 par Bush père pour exfiltrer Noriega. Au final, derrière les indignations officielles de Moscou et de Pékin, il n’y aura évidemment aucune réaction après cette opération américaine au Venezuela et la capture de Maduro : chacun garde son pré carré, respecte la zone d’influence de l’autre, et dans ce western géopolitique, les grands principes servent surtout de décor à un cynisme tranquille où seuls comptent les rapports de force ».
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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