
Par Olivier d’Auzon – Découvrez son dernier ouvrage chez Erick Bonnier : AFRIQUE 3.0
La nuit tombe tôt sur Téhéran en hiver. Dans les rues du sud de la ville, l’air est sec, chargé d’électricité et de colère contenue. Les rideaux de fer des bazars claquent comme des verdicts. Ce ne sont plus seulement des commerçants ruinés par l’inflation qui ferment boutique : c’est un peuple qui, par gestes successifs, retire son consentement. L’Iran bruisse. Et ce bruissement, de Moscou à Pékin, n’a rien d’anodin.
Car lorsque l’Iran tremble, ce ne sont pas seulement ses mollahs qui vacillent. Ce sont les équilibres du monde.
L’Iran, ce vieux compagnon de route de Moscou
À Moscou, on connaît la musique des révoltes. On en a vu l’ivresse et l’effondrement. On en a payé le prix. Alors le Kremlin regarde Téhéran avec une gravité presque fraternelle. L’Iran n’est pas un allié de circonstance : c’est un frère d’armes dans la longue bataille contre l’ordre occidental, un État sanctionné, encerclé, soupçonné, mais debout.
La Russie sait ce que vaut un régime assiégé. Elle sait aussi ce qu’il en coûte de laisser la rue décider seule de l’avenir. Pour Vladimir Poutine, le soulèvement iranien n’est ni romantique ni progressiste : il est dangereux. Le chaos n’a jamais servi les puissances installées. Il profite aux aventuriers, aux extrêmes, aux puissances rivales.
Moscou n’encourage donc pas. Moscou retient. Elle appelle au calme, à la restauration de l’ordre, à ce dialogue minimal qui permet au pouvoir de respirer sans céder l’essentiel. Si le régime iranien tient par la répression, la Russie restera. Si le régime se réforme à la marge, Moscou s’adaptera. Mais si l’État s’effondre, la Russie se retirera à pas comptés, refusant d’entrer dans une guerre civile qu’elle n’a ni les moyens ni l’intérêt de conduire.
La Russie ne parie jamais sur la foule. Elle parie sur la durée.
À lire aussi : ANALYSE – Groenland : Trump rallume la mèche avec le Danemark
La Chine, ou la patience millénaire
À Pékin, l’émotion n’a pas cours. Le dragon observe, immobile, derrière ses paupières mi-closes. Pour la Chine, l’Iran n’est pas une cause : c’est une artère. Une route de pétrole, de gaz, de marchandises et de contrats signés dans le silence des chancelleries.
Les cris de Téhéran inquiètent Pékin moins pour leur sens politique que pour leurs conséquences concrètes. Une grève bloque un port, une émeute perturbe un pipeline, une guerre civile ferme le détroit d’Ormuz : voilà ce qui hante les stratèges chinois.
La doctrine est claire : non-ingérence absolue. Pas un mot sur la légitimité du régime. Pas une larme pour les manifestants. Pékin soutiendra tout pouvoir capable de garantir la stabilité et la continuité des flux énergétiques. Le reste est littérature.
Si le régime réprime et survit, la Chine continuera d’acheter. Si le régime tombe mais que l’État demeure, Pékin traitera avec les nouveaux maîtres. Si l’Iran se fragmente, la Chine se détournera, froide, pragmatique, cherchant ailleurs ce qu’elle ne peut plus sécuriser ici.
La Chine n’aime pas les révolutions. Elle les considère comme des maladies infantiles des nations.
À lire aussi : DÉCRYPTAGE – Yémen, la guerre au sein de la coalition
Et si le régime tombait ?
C’est là que Moscou et Pékin, pour une fois, se rejoignent dans l’inquiétude. Une révolution iranienne victorieuse, portée par la jeunesse urbaine, pourrait produire un pouvoir nationaliste, laïc, fier — et tenté par un rapprochement avec l’Occident. Ce serait pour eux une défaite silencieuse, mais réelle.
Alors, en coulisses, on imagine déjà les scénarios :
— Soutenir des figures de transition acceptables.
— Préserver l’appareil d’État, l’armée, les services.
— Éviter à tout prix une libanisation ou une « syrisation » de l’Iran.
Ni Moscou ni Pékin ne sauveront l’idéologie des mollahs. Mais tous deux feront tout pour sauver l’État iranien.
La leçon des empires
Dans cette crise iranienne, il y a une vérité brutale : le courage des peuples ne coïncide pas toujours avec les intérêts des puissants. L’Iran souffre, proteste, se dresse. Mais autour de lui, les empires calculent.
Pour Moscou et Pékin, l’Iran n’est pas un rêve, c’est une pièce d’échiquier. Et sur cet échiquier, le pire n’est pas la tyrannie : c’est le vide.
Car le vide, en géopolitique, attire toujours les tempêtes.
En attendant, pour Roland Lombardi, spécialiste du Moyen-Orient et directeur de la rédaction du Diplomate, « même s’il faut rester prudent car le régime des mollahs a déjà montré sa résilience et sa férocité dans la répression, et que les oppositions ont encore du mal à s’entendre, Poutine et Xi sont des pragmatiques et des cyniques. Ils savent pertinemment que ce régime corrompu est aux abois et que sa chute est juste une question de temps. Surtout que la stratégie de Trump d’asphyxie financière absolue et la pression des services spéciaux israéliens semblent s’avérer efficaces. Le silence de la Chine et de la Russie est assez révélateur… Ils ne lèveront pas le petit doigt pour cet « allié » à bout de souffle. D’ailleurs, ils ne le peuvent pas. Certes, Moscou envoie des armes mais ça c’est du business. Or Russes et Chinois sont sûrement déjà en train de négocier en coulisses avec Israéliens et Américains sur la suite et une alternative sérieuse. Peut-être une révolution de palais plutôt qu’un effondrement total du pouvoir actuel, en s’assurant bien sûr de préserver leurs futures parts de gâteaux… »
À lire aussi : DÉCRYPTAGE – Iran : Le réveil du bazar et la crise profonde de la République islamique
#Iran, #SoulèvementIran, #RévolteIranienne, #Géopolitique, #Russie, #Chine, #Moscou, #Pékin, #OrdreMondial, #Multipolarité, #CriseIran, #MoyenOrient, #Énergie, #DétroitOrmuz, #Sanctions, #AntiOccident, #BRICS, #Autoritarisme, #Révolution, #Stabilité, #SécuritéÉnergétique, #Realpolitik, #NonIngérence, #Puissances, #Empire, #Stratégie, #AnalyseGéopolitique, #Iran2025, #Protestations, #Inflation, #Pouvoir, #État, #Chaos, #GuerreCivile, #RussieChine, #ÉchiquierMondial, #PolitiqueInternationale, #Afrique30, #ErickBonnier

Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).
