
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Des silos à la dissuasion de masse
L’information selon laquelle la Chine aurait chargé plus d’une centaine de missiles balistiques intercontinentaux DF-31 à propergol solide dans des silos proches de la frontière avec la Mongolie doit être lue avec prudence sur le plan technique, mais avec une attention extrême sur le plan stratégique. Au-delà de la confirmation définitive des chiffres, le fait politique est clair : Pékin accélère la transformation de son arsenal nucléaire, passant d’un instrument de dissuasion minimale à une capacité de dissuasion crédible à l’échelle mondiale.
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Le DF-31 et la nouvelle posture nucléaire
Le DF-31 n’est pas une arme symbolique. Il s’agit d’un missile intercontinental à trois étages, mobile dans sa conception initiale mais aujourd’hui intégré dans un réseau de silos qui accroît sa survivabilité et sa disponibilité opérationnelle. Avec une portée suffisante pour frapper le territoire continental des États-Unis et une charge de plusieurs centaines de kilotonnes, le DF-31 marque le passage d’une dissuasion de simple représailles à une posture plus structurée, capable de soutenir une confrontation prolongée entre grandes puissances.
Le choix des silos, en particulier, indique une doctrine qui accepte le risque de l’exposition afin de multiplier les vecteurs disponibles. C’est une logique déjà observée pendant la guerre froide, mais nouvelle pour Pékin, qui avait historiquement privilégié l’opacité et l’ambiguïté.
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Le refus du contrôle des armements
Le contexte diplomatique est tout aussi significatif. La Chine continue de rejeter l’idée de négociations sur le contrôle des armements, promues par le président Donald Trump également à l’égard de Moscou et de Pyongyang. Du point de vue chinois, entrer dans des régimes de contrôle reviendrait à figer un rapport de forces encore défavorable face aux États-Unis et à la Russie. Pékin préfère achever son cycle de modernisation et, éventuellement seulement ensuite, s’asseoir à une table de négociation.
Les accusations américaines concernant de supposés essais nucléaires secrets, immédiatement rejetées par Pékin, s’inscrivent dans cette dynamique de pression et de contre-pression, où la transparence n’est pas une valeur partagée mais une arme politique.
Chiffres, opacité et accélération de la course
Les estimations évoquent environ 600 ogives nucléaires aujourd’hui, avec une possible augmentation au-delà du seuil des mille d’ici 2030. Même en admettant une marge d’erreur significative, la tendance est sans équivoque. La Chine est l’arsenal nucléaire qui croît le plus rapidement au monde, et elle le fait en maintenant un niveau élevé de secret sur les infrastructures, les modalités de déploiement et la chaîne de commandement.
Cette opacité n’est pas accidentelle : elle vise à compliquer le calcul stratégique des adversaires et à accroître l’incertitude en cas de crise. En matière de dissuasion, l’incertitude est une forme de pouvoir.
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Taïwan, le Japon et la régionalisation de la dissuasion
La dimension nucléaire s’entrelace avec la dimension régionale. Les tensions avec le Japon et Taïwan montrent que la dissuasion chinoise ne s’adresse pas uniquement à Washington, mais vise aussi à dissuader une implication directe des partenaires asiatiques des États-Unis dans un scénario de crise dans le détroit de Taïwan. Les déclarations de la direction japonaise sur une possible réponse militaire à une attaque chinoise ont marqué un changement de ton à Tokyo, que Pékin interprète comme une menace stratégique à neutraliser également sur le plan nucléaire.
Évaluation stratégique
Le chargement massif d’ICBM dans les silos n’est pas un geste tactique, mais une déclaration de statut. La Chine affirme au monde qu’elle n’accepte plus une position subordonnée dans l’ordre nucléaire global. Elle ne recherche pas la parité numérique avec les États-Unis et la Russie, mais un seuil de crédibilité tel qu’il rende toute coercition stratégique impensable.
Le résultat est une tripolarisation nucléaire instable, dans laquelle les anciens mécanismes de contrôle ne fonctionnent plus et où les nouveaux n’existent pas encore. Dans ce contexte, l’Asie orientale n’est pas seulement un théâtre régional de tensions, mais l’un des centres décisifs du nouvel équilibre mondial. Et la course chinoise aux silos en est l’un des signaux les plus éloquents.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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