DÉCRYPTAGE – L’Amérique découvre-t-elle les limites de sa puissance ?

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Iran, Ukraine et la facture que Washington présente à l’Europe
La guerre contre l’Iran devient le théâtre où les États-Unis ne mesurent plus leur toute-puissance, mais leurs limites. L’idée centrale est brutale dans sa simplicité : Washington et Israël sont entrés dans le conflit avec des objectifs maximaux et, pour l’instant, n’en ont atteint aucun. Le régime iranien n’est pas tombé, la capacité nucléaire n’a pas été effacée, les missiles à longue portée n’ont pas été éliminés, le soutien de Téhéran au Hamas, au Hezbollah et aux Houthis n’a pas cessé. En revanche, l’Iran a gagné un levier qu’il ne possédait pas auparavant avec une telle évidence : le contrôle politique et militaire du détroit d’Ormuz.
C’est ici que se mesure l’échec de la stratégie américaine. La puissance aérienne, utilisée comme instrument principal depuis le 28 février, n’a pas fait plier l’Iran. L’option terrestre est impraticable : trop peu de troupes, un coût politique trop élevé, une opinion publique américaine trop peu disposée à accepter des pertes dans une guerre d’invasion. Il reste la carte navale, c’est-à-dire le blocus. Mais celle-ci non plus ne permet pas de gagner. Elle peut blesser, ralentir, provoquer une souffrance économique, mais elle ne peut pas contraindre Téhéran à capituler. Au contraire, elle produit des représailles symétriques : saisies de navires contre saisies de navires, pression sur le Golfe contre pression sur le commerce mondial.
Ormuz comme arme géopolitique
Le point décisif est que l’Iran dispose aujourd’hui d’une réponse stratégique supérieure au dommage qu’il peut subir. Si les États-Unis recommençaient à bombarder des infrastructures énergétiques, des ponts, des villes et des installations vitales, Téhéran aurait la possibilité de fermer complètement le Golfe Persique, d’enflammer la mer Rouge, de frapper les installations énergétiques et les usines de dessalement des pays du Golfe. Ce serait une logique de ruine partagée : si l’Iran est poussé vers la destruction, il entraîne avec lui l’économie régionale et une partie essentielle de l’économie mondiale.
C’est le scénario économique le plus grave. Il ne concerne pas seulement le pétrole et le gaz, mais aussi les engrais, l’aluminium, l’hélium, les chaînes logistiques, les assurances maritimes, les transports, les prix alimentaires. Une crise prolongée dans le détroit d’Ormuz ne serait pas une simple flambée du prix du brut. Ce serait un choc systémique capable de frapper la production agricole, l’inflation, les budgets publics et la stabilité sociale. C’est pourquoi Trump aurait besoin d’un accord. Mais son administration semble prisonnière de deux forces opposées : d’un côté la nécessité de sauver l’économie mondiale et de trouver une issue ; de l’autre la pression israélienne et celle de ses soutiens américains, déterminés à poursuivre la guerre jusqu’à la soumission ou à la dévastation de l’Iran.
À lire aussi : TRIBUNE – À la recherche du droit international perdu !
La guerre déléguée aux Européens
Le second front est l’Ukraine. Le discours d’Elbridge Colby apparaît ici comme un signal de rupture. Les États-Unis ne demandent pas seulement aux Européens de dépenser davantage. Ils leur disent que les réserves américaines sont vides. Les armes consommées au Moyen-Orient, des missiles aux systèmes antimissiles, des bombes guidées aux Tomahawk, réduisent la capacité américaine à soutenir Kiev et, surtout, à se préparer à la compétition avec la Chine en Asie orientale.
La conséquence est claire : Washington tend à transférer à l’Europe le poids conventionnel de la guerre ukrainienne. Non pour y mettre fin, mais pour la déléguer. C’est un passage historique. Les États-Unis restent une puissance immense, mais ils ne peuvent plus être partout avec la même intensité. Si la priorité stratégique devient la Chine, alors le Moyen-Orient et l’Europe deviennent des théâtres à alléger, à externaliser, à confier aux alliés. Le problème est que l’Europe reçoit le poids de la guerre précisément au moment où elle perd la garantie pleine et entière du parapluie américain.
Cela produit un scénario militaire dangereux. Sans approvisionnements américains illimités, Kiev s’affaiblit. Les Européens, au lieu de chercher un compromis, pourraient réagir par l’escalade : davantage de drones, davantage de renseignement, un usage accru des territoires frontaliers, une pression plus forte sur la Baltique, la Finlande, la Pologne, peut-être la Moldavie et la mer Noire. Mais une Russie qui perçoit le désengagement américain pourrait se sentir moins contrainte dans sa réponse. Le risque n’est pas une invasion générale de l’Europe, mais une série de crises locales capables d’embraser le système : Baltique, Arctique, Kaliningrad, Biélorussie, Moldavie, mer Noire, pays baltes.
L’ancien ordre ne reviendra plus
L’évaluation géopolitique est nette : le monde unipolaire est terminé. Les États-Unis ne se sont pas effondrés, mais ils ont perdu le monopole politique de la sécurité mondiale. La Chine est le principal concurrent, la Russie reste un adversaire militaire et territorial en Europe, l’Iran devient le pivot d’une résistance régionale que l’on ne peut plus réduire par des bombardements. Dans ce cadre, les alliances deviennent moins rigides, plus mobiles, plus opportunistes. L’Arabie saoudite, la Turquie, les pays du Golfe et même certains alliés asiatiques regardent la protection américaine avec une méfiance croissante : elle offre de la sécurité, mais elle attire aussi des représailles.
Le constat géoéconomique est tout aussi important. Si les pays du Golfe commencent à douter de la capacité américaine à garantir la stabilité, ils peuvent diversifier les monnaies, les routes, les clients, les protections militaires. Le dollar, les bases, les systèmes d’armes et les alliances deviennent les pièces d’une même négociation. L’Iran, en contrôlant Ormuz, peut transformer le passage maritime en instrument de dissuasion permanent, peut-être même en forme indirecte de compensation pour les sanctions et les destructions.
La conclusion est amère. L’Amérique voudrait sortir du Moyen-Orient sans perdre la face, contenir la Chine sans s’épuiser, laisser à l’Europe la guerre ukrainienne sans assumer la responsabilité de la défaite. Mais l’histoire accorde rarement de telles élégances. Lorsqu’une puissance hégémonique commence à répartir les coûts de son recul, les alliés découvrent qu’ils sont moins protégés et les adversaires qu’ils disposent de davantage d’espace. C’est là que naît le désordre. Non pas dans l’effondrement soudain de l’empire, mais dans sa difficulté croissante à décider où combattre, où se retirer et qui sacrifier en chemin.
À lire aussi : TRIBUNE — Détroit d’Ormuz : Le cessez-le-feu de Trump ou l’illusion de la puissance ?
#geopolitique,#EtatsUnis,#Iran,#Ukraine,#Ormuz,#puissanceamericaine,#strategie,#guerre,#MoyenOrient,#Russie,#Chine,#Europe,#OTAN,#energie,#petrole,#criseglobale,#inflation,#securiteinternationale,#defense,#analyse,#conflit,#relationsinternationales,#hegemonie,#declin,#geoeconomie,#detroitdormuz,#maritime,#blocus,#missiles,#equilibremondial,#ordremondial,#strategieamericaine,#risquegeopolitique,#tensions,#alliances,#politiqueinternationale,#instabilite,#guerremoderne,#puissance,#crisemondiale
