TRIBUNE – Bons baisers de Rhodes

Par Julien Aubert
En 1480, Mehmed II envoie cent mille hommes assiéger Rhodes. En face : six cents chevaliers. Le rapport de forces est écrasant. Le conquérant de Constantinople, l’homme qui avait mis fin à l’Empire byzantin, celui que l’Europe appelait en tremblant « le Grand Turc » — cet homme-là ne peut pas perdre contre une poignée de moines-soldats sur un rocher méditerranéen. Et pourtant, au bout de trois mois, les Ottomans lèvent le camp. Mehmed n’a pas été vaincu militairement. Il a épuisé sa capacité à attaquer. Les défenseurs, eux, n’avaient besoin que d’une chose : tenir.
Ce paradoxe de la stratégie asymétrique n’a pas vieilli. Il s’applique aujourd’hui, avec une précision presque clinique, au duel entre Washington et Téhéran.
Trump ressemble à Mehmed par un trait décisif : ce sont deux hommes dont l’image personnelle est indissociable de la victoire. Mehmed était le Fatih, le Conquérant — une défaite n’était pas seulement une retraite militaire, c’était une contradiction ontologique. Trump est le dealmaker absolu, l’homme qui gagne toujours, qui humilie ses adversaires et rentre en triomphateur. Pour l’un comme pour l’autre, ne pas gagner, c’est perdre — et perdre, c’est cesser d’exister politiquement.
Cette psychologie du tout-ou-rien est une force en apparence. Elle est, en réalité, une vulnérabilité stratégique majeure : elle interdit le compromis discret, la sortie honorable, la paix sans trophée.
Pour gagner, Trump a donc besoin d’un signal fort — reddition formelle, démantèlement nucléaire vérifiable, effondrement du régime, quelque chose de visible, de photographiable, de vendable à ses électeurs. Son objectif est maximaliste par construction.
Pour gagner, l’Iran n’a besoin de rien de tel. Il lui suffit de ne pas s’effondrer. Pas de victoire. Pas de conquête. Juste la persistance.
Les théoriciens des jeux appellent la confrontation actuelle un chicken game — le jeu de la poule mouillée. Deux conducteurs foncent l’un vers l’autre sur la même route : le premier qui dévie a perdu. La logique du jeu n’est pas celle de la force brute, mais celle des nerfs. Et dans ce jeu-là, l’asymétrie des enjeux crée une asymétrie des résistances : celui pour qui dévier est une catastrophe existentielle tient plus longtemps que celui pour qui dévier est simplement une déception. L’Iran, régime de survie habitué aux sanctions et aux guerres, a psychologiquement plus à perdre à céder qu’à souffrir. Trump, lui, a des mid-terms.
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Car les deux camps ont une horloge — mais elles ne tournent pas à la même vitesse. Du côté iranien, l’horloge est pétrolière. Les exportations de brut représentent la principale source de devises étrangères du pays, qui pourrait maintenir sa production actuelle encore deux à trois mois avant que les problèmes de stockage ne deviennent une contrainte majeure. Les Very Large Crude Carriers encore disponibles — une vingtaine de navires de deux millions de barils chacun — peuvent être reconvertis en stockage flottant et prolonger cette capacité de quelques semaines supplémentaires. Après quoi, les puits devront fermer, avec un risque d’endommagement irréversible des réservoirs.
Du côté américain, l’horloge est constitutionnelle. La War Powers Resolution de 1973 impose au président de cesser toute opération militaire au bout de soixante jours si le Congrès n’a pas voté d’autorisation — cette échéance est tombée le 1er mai. Au-delà, le président peut obtenir une prolongation de trente jours, mais uniquement en certifiant par écrit au Congrès que la poursuite des opérations résulte d’une nécessité militaire inévitable — et pour organiser un retrait ordonné, non pour continuer une guerre non autorisée. Au moins deux sénateurs républicains, Thom Tillis et Susan Collins, ont déjà indiqué qu’ils ne voteraient pas pour approuver de nouvelles opérations au-delà de cette limite. Il suffirait de quelques défections supplémentaires dans les rangs de la majorité pour qu’une résolution mettant fin au conflit soit adoptée et envoyée sur le bureau présidentiel.
À cette contrainte institutionnelle s’ajoute une érosion électorale que Trump ne peut ignorer. Un sondage AP-NORC place sa cote de popularité à 33 %, en recul depuis les 38 % de mars, nouveau plancher depuis le début de son second mandat ; un sondage Reuters/Ipsos fait état de 36 % d’approbation, tandis que l’agrégat CNN affiche un taux de désapprobation moyen de 62 %. Les élections de mi-mandat du 3 novembre 2026 entrent désormais dans le calcul politique. Chaque mois de guerre supplémentaire réduit la capacité de la Maison-Blanche à transformer le conflit en épisode de puissance réussie.
La question décisive n’est donc pas militaire. Elle est calendaire : l’Iran court-il à court de stockage avant que Trump soit contraint de passer devant le Congrès — ou l’inverse ? La compagnie nationale iranienne a déjà traversé deux cycles similaires, en 2012-2013 et en 2019-2020, sans dommage durable pour ses champs pétroliers, et dispose d’un savoir-faire éprouvé en matière de gestion sous sanctions. Le calcul de Téhéran semble être que Trump clignera des yeux le premier — que l’Iran peut outlast la patience du président et celle du peuple américain.
Pour la petite histoire, Mehmed II mourut en 1481 en préparant sa revanche sur Rhodes. Ce siège et cet échec lui furent quelque part fatals. Il n’avait pas compris que les chevaliers hospitaliers n’avaient pas eu besoin de le vaincre — il leur avait suffi de ne pas mourir. Dans le chicken game, celui qui a le plus besoin de gagner est structurellement le plus fragile. Trump veut une capitulation. Téhéran veut vivre demain. Et dans ce duel, c’est l’horizon le plus court qui risque de perdre…
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