DÉFENSE – Russie : L’effet Burevestnik, quand le temps devient une arme

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Un missile qui change la géométrie de la dissuasion
L’annonce russe de l’essai de longue durée du Burevestnik ne vaut pas seulement comme information technique. Elle vaut comme message stratégique : si un missile peut rester en vol des heures et, demain, des jours, l’attaque n’est plus seulement une trajectoire dans l’espace, mais une menace qui s’étire dans le temps. La dissuasion, d’équilibre entre arsenaux, tend à se transformer en inquiétude permanente : on ne sait pas d’où cela vient, mais surtout on ne sait pas quand. Et s’il vole bas, la vieille promesse des radars, voir à temps pour réagir, devient moins rassurante.
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La fierté du Kremlin et la politique de la mémoire
Poutine a cousu l’arme nouvelle sur un calendrier ancien : décorer les concepteurs le jour de l’Unité nationale signifie relier le réarmement nucléaire à un récit d’encerclement, avec l’Occident comme source récurrente de danger. C’est une façon de dire que l’arsenal n’est pas un choix, c’est un destin : garantie de survie de l’empire, réponse aux défenses antimissiles américaines, et, en même temps, preuve d’autosuffisance technologique. Ce n’est pas un hasard si le Kremlin insiste sur des composants « entièrement russes » et sur les retombées civiles : petits réacteurs pour l’Arctique, espace, jusqu’à évoquer une base lunaire. La propagande fait ici quelque chose d’efficace : elle transforme la dépense militaire en politique industrielle, donc en emplois, en filières, en prestige scientifique.
Une innovation qui met la surveillance en difficulté
L’inquiétude atlantique, telle qu’elle apparaît dans les indiscrétions, n’est pas tant l’apocalypse elle-même que l’asymétrie pratique : un vecteur à très grande autonomie et à basse altitude défie les systèmes de détection et de suivi, surtout dans les zones polaires où la couverture est plus fragile. Il n’a pas besoin d’être extrêmement rapide : il suffit qu’il soit difficile à voir et capable de changer de route, obligeant à une surveillance continue, coûteuse, usante. C’est la logique de la saturation : je ne te bats pas avec un coup, je t’épuise avec l’attente.
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Poseidon, Oreshnik et la « famille » de la pression stratégique
Le Burevestnik n’est pas présenté comme une pièce isolée mais comme un élément d’un ensemble : drone sous-marin Poseidon, systèmes hypersoniques, nouveaux missiles de portée intermédiaire. Le sens politique est clair : la Russie revendique la capacité de créer des problèmes insolubles, ou du moins impossibles à résoudre rapidement. Et quand l’adversaire n’a pas de contre-mesures prêtes, la valeur de l’arme n’est pas seulement militaire : elle devient un levier diplomatique.
Washington répond, mais mélange les plans et les langages
La réaction américaine annoncée par Trump, la reprise d’essais nucléaires, introduit un court-circuit : on met dans le même sac les essais de vecteurs et les détonations d’ogives. Ici encore, l’effet compte plus que la précision : l’idée est de faire comprendre que les États-Unis n’entendent pas rester dans l’enclos de la retenue si les autres relèvent la mise. Le problème est que chaque mot déclenche une chaîne : si l’un parle de détonations, l’autre promet de répondre ; et, pendant ce temps, le seuil psychologique du « on ne le fait plus » s’abaisse.
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Le traité qui expire et la guerre des budgets
En arrière-plan se trouve le vrai rendez-vous : le 5 février 2026, le traité New START arrive à échéance, dernier rempart symbolique limitant les ogives stratégiques. Moscou propose une prorogation courte et conditionnelle ; Washington évalue, mais raisonne déjà en termes de modernisation. Et c’est là qu’entrent les scénarios économiques : ce n’est pas seulement une course aux missiles, c’est une course à la dépense. Aux États-Unis, les coûts estimés pour le renouvellement et l’entretien de l’arsenal sur la prochaine décennie deviennent un poste structurel : argent, industries, contrats, consensus. En Russie, le réarmement est aussi une démonstration de résilience technologique et de capacité à faire vivre des filières de très haute complexité malgré sanctions et isolement.
Scénarios géopolitiques et géoéconomiques : Vers un monde plus instable et plus coûteux
Si le traité n’est pas renouvelé, la conséquence la plus probable n’est pas la multiplication immédiate des ogives, mais l’augmentation de l’incertitude : davantage de patrouilles, davantage d’alerte, davantage d’investissements dans la surveillance, la défense aérienne, la lutte anti-sous-marine, l’espace. L’Europe est le maillon nerveux : plus proche, plus exposée, plus contrainte de dépenser pour combler des lacunes qui apparaissent aujourd’hui avec brutalité. Et la Chine reste l’invité de pierre : les États-Unis voudraient des accords élargis, mais Pékin n’a aucun intérêt à se laisser enfermer pendant qu’il monte en puissance.
En somme, le Burevestnik « fonctionne » même s’il n’est jamais utilisé en guerre : il suffit qu’il oblige les autres à repenser radars, routes, temps de réaction et, surtout, budgets. La dissuasion du XXIe siècle ressemble de moins en moins à une balance et de plus en plus à un compte d’exploitation : celui qui supporte la dépense tient l’ordre. Celui qui ne la supporte pas découvre que l’instabilité n’est pas un accident, c’est le nouveau prix de la sécurité.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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