ANALYSE – Starmer, Macron et l’illusion stratégique européenne

Par Olivier d’Auzon
L’Europe persiste à se raconter des histoires. À chaque crise majeure, elle s’invente un sursaut stratégique, une autonomie retrouvée, un destin de puissance qu’elle aurait seulement oublié d’exercer. L’annonce conjointe de Keir Starmer et d’Emmanuel Macron, promettant l’envoi de 15 000 soldats franco-britanniques en Ukraine en cas de cessez-le-feu, relève de cette vieille tradition européenne, souligne volontiers Martin Ivens, Bloomberg, le 12 janvier 2026 : le verbe fort pour masquer la faiblesse des faits.
L’histoire, pourtant, ne trompe jamais longtemps. En 1864, au sommet de sa gloire impériale, la Grande-Bretagne menaçait d’intervenir pour défendre le Danemark face à la Prusse montante. Bismarck, stratège implacable, se contenta d’un trait d’ironie : il enverrait quelques policiers pour arrêter l’expédition britannique. L’affaire fut entendue. La Royal Navy dominait les océans, mais sur le continent, la réalité appartenait aux armées de masse. La puissance n’est jamais là où on la proclame.
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Une Europe désarmée dans un monde brutal
En 2026, le décalage entre discours et capacités est plus cruel encore. L’armée britannique compte 71 000 soldats, effectif historiquement bas. À titre de comparaison, le seul corps des Marines américains approche les 190 000 hommes. La France conserve une armée professionnelle de qualité, mais conçue pour des opérations extérieures ponctuelles, non pour un engagement durable de haute intensité face à une puissance nucléaire comme la Russie.
Quinze mille hommes, même aguerris, ne constituent ni une force de stabilisation crédible, ni un outil de dissuasion. Ils sont un symbole, rien de plus. Dans une guerre d’attrition, le symbole ne pèse rien face aux stocks de munitions, à la profondeur industrielle et à la capacité de mobilisation humaine.
L’illusion persistante de l’autonomie stratégique
Depuis le début de la guerre en Ukraine, l’Union européenne navigue entre incantation et déni. Elle parle d’autonomie stratégique tout en dépendant des États-Unis pour son renseignement, sa logistique, sa défense aérienne et, en dernière instance, sa survie militaire. Elle proclame sa solidarité avec Kiev mais peine à produire des obus en quantité suffisante. Elle se veut puissance géopolitique sans accepter les sacrifices qu’exige toute puissance réelle.
Le plan Starmer-Macron n’échappe pas à cette contradiction. Il est politiquement habile, diplomatiquement utile, mais stratégiquement creux. Il ne remplace ni une garantie américaine, ni une capacité européenne autonome digne de ce nom. Il ne fait que repousser la question centrale : l’Europe veut-elle encore se défendre elle-même ?
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La leçon que l’Europe refuse d’apprendre
Renaud Girard l’a souvent écrit : la géopolitique est l’art tragique des rapports de force. Elle ne pardonne ni l’improvisation, ni la naïveté, ni l’illusion morale. Le monde de 2026 est celui des empires qui reviennent, des frontières qui comptent, des nations qui s’arment. Dans ce monde, l’Europe continue de raisonner comme si le droit, à lui seul, pouvait tenir lieu de bouclier.
La vérité est brutale : sans réarmement massif, sans volonté politique assumée, sans rupture avec trente ans de confort stratégique, l’Europe restera un protectorat volontaire. Elle commentera les conflits au lieu de les façonner, subira les décisions au lieu de les prendre, et confondra encore longtemps la vertu proclamée avec la puissance réelle.
Le crépuscule stratégique européen
L’Ukraine agit comme un révélateur impitoyable. Elle expose ce que l’Europe est devenue : un continent riche, cultivé, bavard — mais stratégiquement vulnérable. Le plan franco-britannique, loin d’annoncer un réveil, illustre au contraire une fin de cycle : celle d’une Europe qui veut compter sans payer le prix de la puissance.
À force de différer le choix entre autonomie réelle et dépendance assumée, l’Europe risque de se réveiller trop tard. En géopolitique, les réveils sont toujours brutaux. Et les nations qui tardent à se défendre finissent, invariablement, par être défendues — ou abandonnées — par d’autres.
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Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).
