
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Le Strategic Defence Review (SDR) de 2025, dévoilé par le gouvernement britannique le 2 juin sous l’égide du Premier ministre Keir Starmer, marque un tournant décisif pour la politique de défense et de sécurité du Royaume-Uni.
Ce document, qui s’étend sur 144 pages et s’accompagne de 62 recommandations, toutes validées par le gouvernement, ne se contente pas de réviser les capacités militaires britanniques. Il ambitionne de redessiner le rôle du Royaume-Uni dans un monde en proie à une instabilité croissante. Dans un contexte géopolitique dominé par la guerre en Ukraine, les tensions avec la Chine et une Amérique qui, selon les termes prudents du document, « ajuste ses priorités régionales », Londres se prépare à une posture de « préparation au combat » (warfighting readiness).
Mais derrière ce discours de résilience et de leadership au sein de l’OTAN, se profile une réalité plus complexe : celle d’une nation qui lutte pour préserver son influence mondiale avec des ressources limitées, tout en s’alignant étroitement sur les États-Unis et l’Europe dans une croisade anti-russe aux accents de Guerre Froide. Dans cet article, inspiré par l’approche lucide et critique d’un regard journalistique affûté, nous explorons les détails du SDR 2025, son contexte géopolitique et ses implications pour le Royaume-Uni et le monde.
Un monde plus sombre, une stratégie plus belliqueuse
Le SDR 2025 se présente comme une réponse à un environnement global décrit comme « plus contesté et volatil » que celui dépeint par l’Integrated Review de 2021 et son actualisation de 2023. La guerre en Ukraine, qui a célébré son troisième anniversaire le 24 février 2025, reste au cœur des préoccupations britanniques. La Russie y est à nouveau désignée comme la « menace la plus aiguë et immédiate » pour la sécurité européenne, une formule qui fait écho non seulement aux documents stratégiques britanniques, mais aussi aux prises de position de figures comme le sénateur américain Lindsey Graham, dont l’activisme pro-ukrainien semble trouver une résonance dans la stratégie de Londres.
Le document ne se limite toutefois pas à pointer du doigt Moscou. Il brosse le portrait d’un monde où les dangers se multiplient : de la prolifération des technologies militaires, comme les drones, l’intelligence artificielle ou les cyberattaques, aux tensions croissantes avec la Chine dans la région indo-pacifique, en passant par les défis posés par l’Iran et la Corée du Nord. Dans ce contexte, le ton du SDR 2025 se fait plus sombre que celui de ses prédécesseurs, insistant sur la nécessité d’une « approche impliquant l’ensemble de la société » pour garantir la sécurité nationale. Une section particulièrement troublante, à la page 31, esquisse les « effets potentiels d’une guerre sur le mode de vie britannique », évoquant des scénarios de conflit entre États où le Royaume-Uni pourrait être impliqué en tant que membre de l’OTAN.
Les fondations du SDR 2025 : Guerre, résilience et innovation
Le SDR 2025 s’articule autour de cinq ambitions majeures, qui traduisent une vision stratégique visant à préparer le Royaume-Uni aux menaces de demain :
Tout d’abord, la « préparation au combat ». Le document met l’accent sur la création d’une « force intégrée et létale », capable de s’engager dans des conflits de haute intensité. Cela passe par un renforcement des défenses nationales et une modernisation des forces armées pour répondre aux défis futurs.
Ensuite, la défense est présentée comme un moteur de croissance économique. En s’appuyant sur des partenariats avec l’industrie, des réformes dans l’acquisition d’équipements militaires et un soutien aux entreprises locales, le gouvernement cherche à transformer la dépense militaire en un levier pour l’emploi et l’innovation.
Le troisième axe est celui de la primauté de l’OTAN. Le SDR 2025 réaffirme une approche centrée sur l’Alliance atlantique, avec un accent particulier sur la sécurité européenne. Alors que les États-Unis semblent réévaluer leur engagement en Europe, le Royaume-Uni aspire à devenir un leader au sein de l’OTAN, en renforçant ses capacités nucléaires et conventionnelles.
Le quatrième objectif s’inspire directement du conflit ukrainien : l’innovation technologique. Les leçons tirées de l’usage des drones, des données et de la guerre numérique par l’Ukraine sont au cœur de la stratégie britannique, qui vise à intégrer ces technologies pour rendre ses forces armées « plus fortes et plus sûres ».
Enfin, la résilience nationale. Le concept de « sécurité par la résilience » imprègne le document, avec une insistance sur la nécessité de préparer la société britannique à des crises futures, en mobilisant davantage les civils et en renouvelant le « contrat » avec ceux qui servent dans les forces armées.
Ces ambitions, bien que séduisantes sur le papier, se heurtent à une réalité économique et politique complexe. Le SDR 2025 annonce une augmentation de 5 milliards de livres du budget de la défense sur les deux prochaines années, dont 3 milliards pour le programme nucléaire, notamment dans le cadre du partenariat AUKUS avec les États-Unis et l’Australie, et 2 milliards pour reconstituer les stocks de munitions. Mais cette enveloppe reste bien en deçà des 10 milliards réclamés par l’ancien ministre de la Défense Ben Wallace, et encore plus loin des objectifs ambitieux fixés par le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte (3,5 % du PIB), ou par le président américain Donald Trump (5 %).
La Russie au cœur des préoccupations, mais à quel prix ?
La place centrale accordée à la Russie comme menace dans le SDR 2025 n’étonne guère. Le document s’inscrit dans une posture occidentale de plus en plus offensive face à Moscou, amplifiée par l’Opération Web, l’attaque ukrainienne de 2025 contre cinq bases aériennes russes ayant visé des bombardiers stratégiques Tupolev. Bien que Kiev ait revendiqué cette opération comme une prouesse autonome, les soupçons d’une implication, même indirecte, de l’OTAN et des États-Unis persistent. La présence du sénateur Lindsey Graham à Kiev quelques heures avant l’attaque, suivie de son déplacement à Bruxelles pour rencontrer Ursula von der Leyen, suggère une coordination transatlantique que le SDR 2025 soutient implicitement.
Le Royaume-Uni a intensifié son soutien militaire à l’Ukraine, fournissant missiles, drones et formations. Mais cet engagement n’est pas sans risques. Les sanctions contre la Russie, soutenues par Londres et renforcées par le projet de loi américain Sanctioning Russia Act de Graham, visent à asphyxier l’économie russe. Elles ont cependant provoqué une hausse des prix de l’énergie en Europe, affectant durement les ménages britanniques. De plus, l’insistance sur une approche « OTAN d’abord » pourrait compliquer les relations avec des partenaires mondiaux comme l’Inde ou la Chine, qui continuent d’acheter du pétrole russe malgré les pressions occidentales.
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Les contradictions d’un Royaume-Uni en quête d’équilibre
Le SDR 2025 reflète les ambitions d’une nation déterminée à conserver son statut de puissance mondiale, mais aussi ses fragilités. Le Royaume-Uni se trouve dans une position délicate : il veut être le principal allié des États-Unis en Europe tout en répondant aux attentes d’une Europe en quête d’autonomie stratégique. L’engagement d’augmenter la dépense militaire à 2,5 % du PIB d’ici 2030 est un signal fort, mais l’absence d’un calendrier précis suscite des doutes sur sa faisabilité, surtout dans un contexte de contraintes économiques internes.
De plus, l’accent mis sur la résilience nationale et l’innovation technologique, bien que louable, se heurte à des années de coupes dans le budget de la défense, qui ont affaibli les capacités des forces armées britanniques. Le SDR 2025 admet que l’armée sera réduite à 72 500 hommes d’ici la fin de l’année, un chiffre bien inférieur aux niveaux d’avant 2010. Même les Royal Marines, emblème de la tradition militaire britannique, verront leurs effectifs diminuer, passant de 6 500 à 6 100 hommes. Ces réductions, justifiées par la nécessité de moderniser, soulèvent des questions sur la capacité du Royaume-Uni à soutenir un conflit prolongé.
Un jeu risqué
Avec son langage de « préparation au combat » et son ancrage dans l’OTAN, le SDR 2025 semble préparer le Royaume-Uni à un rôle de premier plan dans une nouvelle Guerre Froide. La centralité de la Russie comme menace, combinée au soutien inconditionnel à l’Ukraine et à l’alignement avec des figures comme Lindsey Graham, suggère que Londres est prête à suivre Washington dans une stratégie de confrontation directe avec Moscou. Mais ce choix comporte des risques majeurs. Les sanctions proposées, comme les droits de douane de 500 % sur les pays achetant des hydrocarbures russes, pourraient déclencher une guerre commerciale avec des puissances comme la Chine et l’Inde, déstabilisant davantage l’économie mondiale.
Par ailleurs, l’insistance sur une « force intégrée létale » et sur l’innovation technologique inspirée par l’Ukraine pourrait alimenter une course aux armements que le Royaume-Uni, avec ses ressources limitées, aura du mal à soutenir à long terme. La dépendance aux leçons ukrainiennes met également en lumière une vérité inconfortable : le Royaume-Uni, comme une grande partie de l’Occident, délègue à l’Ukraine le rôle de terrain d’essai pour ses technologies et tactiques militaires, au prix d’un coût humain et matériel que Kiev paie chèrement.
Un appel à la vigilance
Le Strategic Defence Review de 2025 est un document qui reflète les ambitions et les craintes d’un Royaume-Uni en quête de sa place dans le monde. Mais il est aussi un avertissement : à une époque d’escalade globale, où les puissances s’affrontent par guerres par procuration et sanctions économiques, la frontière entre sécurité et aventurisme devient de plus en plus floue. Comme le disait un observateur, « l’histoire ne se répète pas, mais elle rime souvent ». Avec son ton belliqueux et son alignement sur l’OTAN, le SDR 2025 semble rimer avec les jours les plus tendus de la Guerre Froide. La question reste ouverte : le Royaume-Uni, et l’Occident avec lui, sont-ils prêts à assumer le coût de cette nouvelle saison de confrontation ?
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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