ANALYSE – Le Prix de la Route de la Soie : Pékin, de bailleur de fonds à percepteur de dettes globales

Xi Jinping habillé en mafioso et comptant une liasse de billet et en fond le drapeau chinois
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe GaglianoPrésident du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Dans le grand jeu de la finance mondiale, la Chine semble avoir changé de visage : de généreux prêteur, elle s’est muée en un percepteur exigeant. C’est ce que révèle un rapport du Lowy Institute, un think tank australien de renom, qui braque les projecteurs sur une facette obscure de la Belt and Road Initiative (BRI), connue en italien sous le nom de Nouvelle Route de la Soie, et sur ses conséquences pour les pays en développement. 

Selon l’étude, en 2025, Pékin devrait encaisser 35 milliards de dollars en intérêts sur les dettes contractées, dont 22 milliards proviendraient des caisses des 75 pays les plus pauvres, selon les estimations des Nations unies. Après l’euphorie des années 2010, où le Dragon distribuait des prêts généreux pour financer des projets d’infrastructures dans les nations les moins développées, le vent semble avoir tourné. Une question se pose désormais : s’agit-il toujours de coopération au développement ou d’un néocolonialisme économique déguisé ?

Ce que nous dit le rapport

Lancée en 2013 par le président Xi Jinping, la Nouvelle Route de la Soie avait pour ambition d’injecter des investissements dans les économies moins avancées – et pas seulement – pour construire des infrastructures telles que des centrales électriques, des aéroports, des ports et des routes. L’objectif était double : élargir le réseau commercial chinois et contrer la domination des institutions politiques et financières occidentales. En 2016, la Chine a déboursé plus de 50 milliards de dollars en financements, marquant l’apogée de l’expansion de la BRI et dépassant largement les contributions du Club de Paris, qui regroupe les institutions financières des 22 pays les plus riches du monde.

Mais après la pandémie, l’engagement chinois a considérablement diminué. Aujourd’hui, les flux financiers en provenance de l’Empire du Milieu se limitent à environ 7 milliards de dollars par an. Les pays bénéficiaires, eux, se retrouvent à payer une facture salée entre remboursements et intérêts, versant bien plus qu’ils ne reçoivent. La Chine, de son côté, se hisse au sommet de la pyramide des créanciers bilatéraux vis-à-vis des nations pauvres.

Ce n’est pas tout. Le tableau se complique encore avec l’essor du poids des dettes détenues par des acteurs privés – banques et fonds d’investissement – qui représentent désormais 61 % de l’endettement total des pays en développement, contre seulement 14 % pour les dettes bilatérales. Face à une insoutenabilité croissante de leur dette, plusieurs gouvernements sont contraints de procéder à des coupes drastiques dans leurs dépenses publiques, au détriment des secteurs cruciaux comme l’éducation et la santé.

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Une arme géopolitique

Le rapport du Lowy Institute souligne également comment la Chine pourrait instrumentaliser ses investissements et la collecte de dettes comme une arme géopolitique, particulièrement à une époque où l’Occident traverse une crise non seulement commerciale, mais aussi culturelle. Plusieurs observateurs ont noté que des pays comme le Nicaragua, les Îles Salomon et le Burkina Faso ont bénéficié de prêts conséquents après avoir rompu leurs relations diplomatiques avec Taïwan, reconnaissant ainsi la souveraineté chinoise.

Face à ces révélations, Pékin n’a pas tardé à réagir. La porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Mao Ning, a affirmé que la Chine agit selon les logiques du marché et a dénoncé une « narration mensongère » orchestrée par certains acteurs internationaux. Selon elle, les véritables responsables de la crise de la dette des pays en développement sont les institutions et les créanciers commerciaux des nations les plus avancées, et non Pékin.

Un cheval de Troie financier ?

Depuis ses débuts, la Nouvelle Route de la Soie suscite le scepticisme de nombreux analystes, qui n’y voient non pas une initiative philanthropique, mais un cheval de Troie destiné à pousser les pays les moins développés dans une spirale d’insolvabilité. Une fois incapables de rembourser leurs dettes, ces nations se retrouvent contraintes de céder des actifs stratégiques. Le cas du port d’Hambantota, au Sri Lanka, est devenu emblématique : incapable de rembourser le prêt ayant financé sa construction, le gouvernement sri-lankais a cédé la gestion de l’infrastructure à une entreprise chinoise, un exemple souvent cité comme illustration d’une stratégie de « diplomatie du piège de la dette ».

Pourtant, certains travaux académiques nuancent ce tableau. Une étude de la China Africa Research Initiative de l’Université Johns Hopkins, publiée en 2020, a révélé que, entre 2000 et 2019, la Chine a annulé pour 3,4 milliards de dollars de dettes contractées par des pays africains. Ces gestes de clémence suggèrent que Pékin n’est pas toujours un créancier implacable, mais ils ne dissipent pas les doutes sur ses intentions à long terme.

Un équilibre précaire dans un monde en mutation

Le comportement de la Chine en matière de collecte de dettes dépendra inévitablement de l’évolution du contexte global. Les États-Unis, sous la présidence de Donald Trump, semblent se replier sur leurs priorités domestiques, tandis que l’Europe navigue entre la menace de droits de douane et les défis posés par la guerre en Ukraine. Dans ce vide stratégique, la Chine dispose d’une marge de manœuvre considérable pour tisser de nouveaux réseaux commerciaux et géopolitiques.

Cependant, un comportement axé uniquement sur la maximisation des profits pourrait éroder la confiance que de nombreux pays placent encore dans la Nouvelle Route de la Soie. Alors que Pékin cherche à consolider son rôle de leader mondial, le prix de cette ambition pourrait être la perte de crédibilité auprès des nations qui voyaient dans la BRI une alternative aux institutions occidentales. La question demeure : la Chine parviendra-t-elle à trouver un équilibre entre ses ambitions économiques et son image de partenaire fiable, ou finira-t-elle par incarner le rôle du percepteur impitoyable qu’on lui prête déjà ?

Une réflexion nécessaire

La Nouvelle Route de la Soie, avec ses promesses d’infrastructures et de développement, a transformé le paysage économique de nombreux pays. Mais, comme le révèle le rapport du Lowy Institute, elle a aussi un coût, souvent payé par les populations des nations les plus vulnérables. Dans un monde où les puissances rivalisent pour l’influence, la Chine marche sur une corde raide : celle d’un géant économique qui, en cherchant à consolider sa domination, risque de se transformer en ce qu’elle a toujours dénoncé – un acteur impérialiste aux ambitions hégémoniques. Le défi pour Pékin sera de prouver que son initiative peut encore incarner une vision de coopération, plutôt qu’un simple calcul de pouvoir et de profit.

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