ÉCONOMIE – BMCI, le retrait français et le nouveau capitalisme marocain

ÉCONOMIE – BMCI, le retrait français et le nouveau capitalisme marocain

lediplomate.media — imprimé le 08/05/2026
le nouveau capitalisme marocain
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Une banque change de propriétaire, un système change d’équilibre

La cession de 67 % de la Banque marocaine pour le commerce et l’industrie par BNP Paribas à Holmarcom n’est pas seulement une opération bancaire. C’est un signal. Et, comme souvent dans la Méditerranée élargie, les signaux économiques en disent davantage que les communiqués diplomatiques.

Le groupe marocain dirigé par Mohamed Hassan Bensalah reprend la participation de contrôle détenue par BNP Paribas dans BMCI. La finalisation de l’opération est attendue au dernier trimestre 2026, après l’obtention des autorisations réglementaires nécessaires. La valeur financière de la transaction n’a pas été rendue publique, mais sa signification politique est déjà évidente : un autre morceau historique de la présence bancaire française au Maroc passe sous contrôle national.

BNP Paribas ne quitte pas totalement le Maroc. Le groupe devrait conserver certaines activités liées aux grandes entreprises, à la banque d’investissement et à des services spécialisés. Mais le centre de gravité change. La propriété de la banque, c’est-à-dire le cœur du pouvoir financier, passe désormais dans des mains marocaines.

Le retrait ordonné de la banque française

Depuis plusieurs années, le paysage bancaire marocain connaît une transformation silencieuse. Le Crédit Agricole s’est désengagé du Crédit du Maroc, la Société Générale a cédé sa filiale au groupe Saham, et BNP Paribas vend maintenant BMCI. Ce n’est pas une fuite désordonnée. C’est un retrait sélectif, négocié, élégant, mais cela reste un retrait.

La France conserve des relations profondes avec Rabat. Mais l’ancien modèle de la banque française implantée au Maghreb comme prolongement naturel de l’influence économique de Paris n’est plus dominant. Le Maroc a changé. Il ne veut plus être seulement un marché, une filiale, une plateforme d’implantation européenne. Il veut devenir un centre financier, industriel et logistique autonome, capable de se projeter vers l’Afrique occidentale, la Méditerranée et l’Atlantique.

Dans ce cadre, Holmarcom n’achète pas seulement une banque. Il achète une position, un réseau, une clientèle, une réputation et une infrastructure financière. Il renforce surtout un pôle national capable de peser davantage face aux grands acteurs du système bancaire marocain.

Holmarcom et la construction d’un pôle national

Holmarcom contrôle déjà le Crédit du Maroc. Avec l’acquisition de BMCI, le groupe peut engager une stratégie de rapprochement entre les deux établissements et créer un acteur plus solide, plus dense, mieux armé dans la concurrence bancaire nationale.

L’enjeu dépasse la taille du bilan. Le Maroc n’a pas seulement besoin de banques plus grandes. Il a besoin de banques capables d’accompagner l’industrie, les exportations, les infrastructures, la transition énergétique, les ports, la logistique, l’automobile, les engrais, le tourisme et l’expansion économique vers l’Afrique subsaharienne.

La banque, dans ce contexte, n’est pas un simple intermédiaire. Elle devient un instrument de puissance. Elle décide quelles entreprises peuvent grandir, quels secteurs obtiennent du crédit, quelles chaînes de valeur sont soutenues, quels investissements deviennent possibles.

Le scénario économique : crédit, industrie et Afrique occidentale

L’opération BMCI intervient au moment où le Maroc cherche à devenir une plateforme financière entre l’Europe et l’Afrique. Casablanca ne veut pas être uniquement une place bancaire nationale. Elle veut devenir l’arrière-base financière de l’expansion marocaine vers le Sénégal, la Côte d’Ivoire, la Mauritanie, le Mali, la Guinée, le Bénin et, plus largement, l’Afrique francophone.

Dans cette perspective, le contrôle de BMCI par un groupe marocain peut renforcer la cohérence entre stratégie bancaire et stratégie nationale. Les entreprises marocaines actives en Afrique auront besoin de crédit, d’assurances, de couverture de change, de moyens de paiement, de conseil financier et de services aux entreprises. Holmarcom, déjà présent dans la banque et l’assurance, peut construire une chaîne intégrée.

Il y a aussi un autre aspect : le Maroc cherche à renforcer son autonomie économique dans un monde où les chaînes financières sont devenues des instruments d’influence politique. Avoir des banques contrôlées par des capitaux nationaux ne signifie pas se fermer au monde. Cela signifie négocier avec les partenaires étrangers depuis une position moins dépendante.

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L’évaluation géopolitique : Rabat prend ses distances sans rompre

L’affaire BMCI illustre parfaitement la nouvelle relation entre le Maroc et la France. Il ne s’agit pas d’une rupture, mais d’un rééquilibrage. Paris reste un partenaire essentiel, mais n’est plus le tuteur privilégié. Rabat dialogue avec Washington, Pékin, Madrid, Abou Dhabi, Riyad, Bruxelles, Tel-Aviv et les capitales africaines. Le royaume diversifie ses alliances, ses financements, ses fournisseurs militaires et ses investisseurs.

La banque suit la géopolitique. Quand un pays renforce son autonomie diplomatique, il cherche tôt ou tard à renforcer aussi son autonomie financière. La cession de BMCI doit être lue dans cette trajectoire : moins de dépendance symbolique à l’égard de l’ancienne puissance coloniale, davantage de contrôle national sur les mécanismes du crédit.

BNP Paribas, de son côté, ne disparaît pas. Le groupe choisit une présence plus légère, plus sélective, davantage tournée vers les grands clients, la finance d’entreprise et les activités à forte valeur ajoutée. C’est une stratégie prudente : sortir du contrôle majoritaire sans fermer la porte.

L’évaluation géoéconomique : la fin de la rente postcoloniale

Pendant des décennies, une partie du système économique franco-maghrébin a reposé sur une rente historique : langue, réseaux administratifs, formation des élites, habitudes bancaires, relations d’affaires, circulation des capitaux. Aujourd’hui, cette rente ne suffit plus.

Les groupes marocains ont grandi. Ils disposent de capitaux, d’alliances, de compétences et d’ambitions régionales. Ils peuvent acheter ce qu’autrefois ils auraient seulement administré dans une position subordonnée. Le vrai changement est là. Non pas seulement dans la vente, mais dans le fait que l’acheteur naturel soit désormais un groupe marocain, et non un autre groupe européen.

Le Maroc construit un capitalisme national intégré, capable de se déplacer entre banques, assurances, industrie, distribution, agriculture, énergie et infrastructures. C’est encore un capitalisme familial, mais il n’est plus provincial. Il est connecté aux marchés internationaux, aux institutions financières multilatérales, aux capitaux du Golfe et aux stratégies africaines.

La lecture stratégique

Sur le plan stratégique, l’opération renforce la résilience financière marocaine. Un système bancaire plus national, s’il reste bien régulé, permet une meilleure coordination avec les priorités de l’État : investissements industriels, souveraineté alimentaire, infrastructures portuaires, corridors logistiques, énergies renouvelables, défense économique.

Mais les risques existent. La concentration bancaire peut réduire la concurrence. L’intégration éventuelle de BMCI et du Crédit du Maroc devra éviter les doublons, les fermetures d’agences, la perte de compétences et les tensions sociales. Les autorités devront veiller à ce que la naissance d’un pôle plus puissant ne se traduise pas par un appauvrissement du pluralisme bancaire.

Reste aussi la question de la qualité de l’intégration. Acheter une banque est plus simple que fusionner des cultures d’entreprise, des systèmes informatiques, des personnels, des clientèles, des règles de gouvernance et des pratiques de gestion du risque. Holmarcom devra prouver qu’il peut transformer une grande acquisition en véritable plateforme bancaire nationale.

Le point politique

La vente de BMCI dit une chose simple : le Maroc ne veut plus être une périphérie financière de la France. Il veut être un centre de décision. Il n’expulse pas BNP Paribas, mais réduit son rôle propriétaire. Il ne rompt pas le lien avec Paris, mais le rééquilibre.

C’est une page importante de la nouvelle géoéconomie africaine. Les anciennes puissances restent présentes, mais elles reculent. Les élites locales ne se contentent plus d’administrer des patrimoines venus d’ailleurs : elles les achètent, les intègrent et les transforment en instruments de projection régionale.

Une banque change d’actionnaire. Mais derrière cette signature apparaît un mouvement plus vaste : un Maroc qui reprend en main un autre morceau de sa souveraineté économique.

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