ÉCONOMIE – La contre-offensive monétaire de Pékin : Xi Jinping veut défier l’empire du dollar

Par Olivier d’Auzon
Xi Jinping ne se contente plus d’avancer masqué. Après plus d’une décennie de manœuvres discrètes, Pékin sort enfin du bois. Dans un article publié le 31 janvier dans Qiushi, la revue idéologique du Parti communiste, le président chinois a appelé à la création d’une « monnaie puissante », capable de s’imposer dans le commerce, les investissements et, à terme, dans les réserves mondiales.
Pour Djoomart Otorbaev, ancien Premier Ministre du Kyrzgyztan, ce n’est pas une simple déclaration technique. C’est un signal politique majeur. Et surtout, un signal personnel. Lorsque Xi Jinping parle, ce n’est jamais par hasard.
Car, chiffres à l’appui, le yuan est aujourd’hui très loin de rivaliser avec le dollar. Selon le Fonds monétaire international, au troisième trimestre 2025, la devise américaine représente encore près de 57 % des réserves mondiales, contre 71 % en 2000. L’euro en capte environ 20 %. Le yuan, lui, plafonne à 1,93 %, à une modeste sixième place.
Dans les paiements internationaux, le constat est identique : le dollar demeure omniprésent, assurant près de la moitié des transactions mondiales, quand la monnaie chinoise oscille péniblement entre 3 et 5 %.
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Un paradoxe persistant
Ce déséquilibre intrigue depuis longtemps. La Chine est la deuxième puissance économique mondiale, le premier exportateur de la planète. Mais sa monnaie reste marginale. Une anomalie historique. Pour Djoomart Otorbaev, ce fossé entre puissance commerciale et faiblesse monétaire constitue l’une des grandes fragilités stratégiques de Pékin.
Pourquoi, dès lors, Xi Jinping choisit-il ce moment pour hausser le ton ?
Parce que l’ordre monétaire vacille. L’aura d’invincibilité du dollar n’est plus absolue. La fragilisation récente de la devise américaine, saluée par Donald Trump comme un « succès », a inquiété les marchés. Plus encore, la nomination de Kevin Warsh, fidèle du président, à la tête de la Réserve fédérale, fait redouter une politisation de la politique monétaire.
Pour Pékin, c’est une brèche.
Pour Djoomart Otorbaev, Xi Jinping perçoit un affaiblissement structurel du modèle américain : une banque centrale sous pression politique, des décisions économiques soumises aux cycles électoraux, une dette colossale. Autant de signaux qui ouvrent une fenêtre stratégique.
De l’infiltration à l’assaut frontal
Jusqu’ici, la Chine avançait prudemment. Internationalisation progressive du yuan, accords bilatéraux, règlements en monnaie locale : une stratégie d’infiltration. Désormais, Pékin assume une offensive.
Mais l’ambition ne supprime pas les obstacles.
Le principal demeure le contrôle étroit des capitaux. Le yuan n’est pas librement convertible. En période de crise, investisseurs et banques centrales ne peuvent pas rapatrier leurs fonds sans l’aval des autorités. Un défaut rédhibitoire pour une monnaie de réserve.
À cela s’ajoutent des faiblesses structurelles : protection juridique incomplète, opacité des marchés obligataires, incertitudes sur l’indépendance de la justice. Comme le rappelle opportunément Djoomart Otorbaev, une monnaie refuge ne se décrète pas. Elle se construit sur des institutions solides, pas sur des slogans.
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La domination invisible du dollar
L’économie réelle confirme cette dépendance. Le pétrole, les métaux, les céréales continuent d’être libellés en dollars. Même les grandes entreprises chinoises privilégient souvent la devise américaine pour se couvrir contre les risques.
Preuve que, malgré les discours, la confiance reste du côté de Washington.
En parallèle, Pékin tisse toutefois sa toile. Discrètement, méthodiquement. Le yuan numérique, les systèmes de paiement alternatifs, les circuits financiers hors SWIFT constituent les briques d’une architecture parallèle.
Un projet de long terme.
Un pari stratégique
Xi Jinping ne bouleversera pas les marchés du jour au lendemain. Mais son message vaut feuille de route. Il indique à l’ensemble de l’appareil chinois — banques, entreprises, diplomates — que l’heure est venue d’accélérer.
Et il adresse un avertissement aux investisseurs occidentaux.
Le dollar n’est plus intouchable. Il reste dominant, mais il n’est plus incontesté. Chaque fragilité américaine devient une opportunité chinoise.
Pékin entend désormais exploiter la moindre fissure.
Et transformer, à terme, la guerre monétaire en basculement historique.
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Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).
