ÉCONOMIE – Italie : L’Europe des règles contre l’Europe du réel

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Quand la discipline budgétaire devient une contradiction politique
L’Union européenne aime les chiffres ronds, les seuils sacrés, les formules administratives qui donnent à la politique l’apparence rassurante de la comptabilité. L’Italie en fait aujourd’hui l’expérience une fois encore. Malgré l’amélioration de sa crédibilité financière et la réduction spectaculaire de son déficit, passé de 7,2 pour cent en 2023 à un peu plus de 3 pour cent, Rome reste sous procédure européenne. La raison tient presque du symbole : un déficit à 3,07 pour cent du produit intérieur brut, arrondi à 3,1 pour cent, donc au-dessus de la limite officielle de 3 pour cent.
La différence réelle se mesure en quelques centaines de millions d’euros sur un déficit autorisé de près de 69 milliards. Mais cette marge minime suffit à bloquer ou à contraindre de nouveaux investissements dans la santé, l’école, la sécurité, les aides aux familles, les infrastructures sociales. L’Italie ne serait donc pas assez vertueuse pour dépenser davantage en faveur de ses citoyens. Elle devrait pourtant trouver, dans le même temps, sa part des nouveaux prêts européens destinés à l’Ukraine, dans un paquet d’environ 90 milliards d’euros, ainsi que financer l’augmentation des dépenses militaires demandée par l’Alliance atlantique et par Bruxelles.
C’est là que la mécanique européenne cesse d’être seulement technique et devient politique. On reproche à Rome un dépassement limité, mais on lui demande des engagements extérieurs bien plus lourds. La rigueur vaut pour les besoins internes, beaucoup moins lorsqu’il s’agit de soutenir la guerre à l’Est. Le message implicite est clair : les marges budgétaires sont interdites quand elles concernent les citoyens italiens, mais deviennent nécessaires lorsqu’elles servent les priorités stratégiques décidées ailleurs.
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Économie comprimée et souveraineté réduite
La contradiction est d’autant plus forte que le rapport déficit-produit intérieur brut dépend aussi de la croissance. Si le produit intérieur brut augmente, le poids du déficit diminue. Or cette croissance est précisément affaiblie par les choix européens eux-mêmes : hausse des coûts énergétiques, rupture avec les approvisionnements russes à bas prix, sanctions, incertitude industrielle, ralentissement de la demande, renchérissement du crédit. L’Europe demande donc aux États de respecter des règles comptables tout en imposant un environnement qui rend ces règles plus difficiles à respecter.
Le cas italien révèle une crise plus profonde : l’Union ne dispose ni d’une vraie politique énergétique commune ni d’un prix européen cohérent de l’énergie. Elle n’a pas su protéger de manière efficace les ménages et les entreprises contre la spéculation, ni imposer une taxation sérieuse des profits extraordinaires réalisés dans les secteurs de l’énergie. En revanche, elle sait rappeler aux gouvernements nationaux les limites du déficit et les obligations financières envers Kiev.
Cette asymétrie nourrit un sentiment de dépossession. Les États membres sont appelés à financer des choix stratégiques majeurs sans disposer d’un véritable pouvoir de décision sur la sortie politique de la guerre. On paie, mais on ne décide pas vraiment. On s’endette, mais sans définir la paix. On augmente les budgets militaires, mais sans ouvrir un débat sérieux sur l’autonomie stratégique européenne.
Un réarmement sans stratégie
Sur le plan militaire, l’Europe demande davantage de dépenses, mais ne répond pas à la question essentielle : pour quelle stratégie ? Le soutien à l’Ukraine a été présenté comme une nécessité morale et sécuritaire. Mais une guerre longue exige autre chose que des prêts, des slogans et des livraisons d’armes. Elle exige une définition des objectifs, des limites, des risques et des conditions de sortie.
Sans cela, l’augmentation des dépenses militaires risque de devenir une fuite en avant. Les États européens reconstituent leurs stocks, financent Kiev, achètent souvent du matériel américain, mais ne construisent pas encore une défense réellement autonome. La guerre en Ukraine accélère donc la militarisation des budgets, sans garantir une souveraineté militaire européenne. Elle peut même produire l’effet inverse : plus de dépendance envers Washington, plus de pression sur les finances nationales, moins de marges pour les politiques sociales.
L’Italie se trouve au cœur de ce dilemme. Elle doit rassurer les marchés, respecter Bruxelles, soutenir l’Ukraine, moderniser ses forces armées et protéger une société éprouvée par l’inflation. Tout cela en même temps. Mais une politique sérieuse consiste aussi à hiérarchiser les priorités. Si les ressources sont limitées, il faut choisir. Et choisir signifie parfois dire non, ou du moins discuter le prix politico-économique de l’obéissance.
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La fracture bulgare et le retour du réalisme national
Le second signal vient de Bulgarie. La victoire de Rumen Radev, ancien président, général de l’armée de l’air et figure critique à l’égard de Bruxelles, montre que l’euroscepticisme n’est pas un accident hongrois. Il est le produit d’un malaise plus vaste. Radev conteste l’envoi de nouvelles aides à l’Ukraine, plaide pour la reprise du dialogue avec Moscou et interprète la guerre non pas seulement comme une confrontation morale, mais comme une crise stratégique qui exige du réalisme.
Son succès électoral inquiète Bruxelles parce qu’il peut déplacer le centre de gravité de la contestation européenne. Si Budapest devient moins hostile après l’évolution politique hongroise, Sofia pourrait reprendre le rôle de capitale réfractaire. Mais la question ne se limite pas à la Bulgarie. Elle concerne l’ensemble de l’Union : combien de temps peut-on gouverner un continent par la discipline budgétaire, les sanctions, les injonctions militaires et l’absence de perspective diplomatique ?
La montée des forces critiques n’est pas seulement le fruit de la propagande russe, comme on le répète trop facilement. Elle naît aussi des contradictions internes de l’Europe. Quand certains pays continuent d’acheter du gaz russe tandis que d’autres paient le prix politique et économique de la rupture, l’unité devient fragile. Quand les sacrifices sont distribués de manière inégale, la solidarité se transforme en soupçon.
Le vrai problème européen
L’Europe prétend défendre l’ordre, mais elle produit du désordre dans ses propres équilibres. Elle invoque la responsabilité budgétaire, mais demande des engagements financiers massifs. Elle parle de souveraineté, mais dépend de l’énergie extérieure, des armes américaines et d’une stratégie atlantique qui ne coïncide pas toujours avec les intérêts européens. Elle sanctionne la Russie, mais tolère les contournements et les exceptions.
Le résultat est une crise de crédibilité. Non pas parce que l’Europe impose des règles, mais parce qu’elle les applique sans vision politique. Une règle peut être utile si elle sert un projet commun. Elle devient dangereuse lorsqu’elle remplace le projet.
L’Italie, la Bulgarie et d’autres Paesi europei posano ormai la stessa domanda : l’Union veut-elle être une puissance politique ou seulement un appareil de contrainte comptable ? Tant que cette question restera sans réponse, chaque crise budgétaire, énergétique ou militaire alimentera la même conclusion : l’Europe demande beaucoup à ses peuples, mais leur explique de moins en moins où elle veut les conduire.
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