Édito – Simón Bolívar ou « l’homme des difficultés »

Simón Bolívar
Réalisation Le Lab Le Diplo

L’Édito de Roland Lombardi, directeur de la rédaction du Diplomate média

Caracas, Washington et le retour brutal de l’Histoire

À Caracas, l’Histoire vient une nouvelle fois de trébucher sur elle-même. La semaine dernière, Nicolás Maduro n’a pas été renversé par son peuple, ni même par une opposition vénézuélienne exsangue, mais tout simplement exfiltré par les Américains (voir nos nombreuses analyses depuis une semaine sur Le Diplomate notamment celle d’Angélique Bouchard, Trump réaffirme l’hégémonie américaine : La naissance de la « DON-ROE DOCTRINE »).

Une opération chirurgicale, exemplaire sur le plan militaire, presque banale dans sa brutalité feutrée, qui marque le retour assumé de la doctrine Monroe sous Donald Trump : l’Amérique aux Américains, et tant pis pour la souveraineté proclamée, tant pis pour les discours tiers-mondistes et les drapeaux rouges agités à bout de bras. Washington n’a pas libéré le Venezuela ; il a réglé un problème. Point ! Que cela nous plaise ou non. Et derrière la rhétorique officielle (mais néanmoins sincère pour Trump) de la lutte contre le narcotrafic, le 47e président américain sait parfaitement ce qu’il fait et ce qu’il avait annoncé : sécuriser l’accès au pétrole vénézuélien, aux terres rares stratégiques, et porter au passage un coup propre, net et sans bavure à son grand rival chinois, désormais un peu trop présent dans l’arrière-cour américaine.

Trump a encore fait exactement ce qu’il avait dit qu’il ferait. Nous ne sommes plus habitués, nous en Europe, à avoir de vrais hommes d’État qui tiennent leurs promesses et surtout qui défendent en priorité les intérêts de leur peuple et de leur pays contre les vraies menaces.

Ce réalisme brut, presque chirurgical, rappelle que Trump ne fait pas de géopolitique morale ou incantatoire si chère aux nains et si insignifiants européens mais de la géopolitique de rapport de forces. Du Kissinger sans notes de bas de page, mais avec le même logiciel stratégique : zones d’influence, ressources critiques, adversaires systémiques. Le Venezuela n’est pas seulement un État failli à stabiliser, c’est une pièce non négligeable sur l’échiquier mondial. En affaiblissant Caracas, Washington affaiblit Pékin, qui avait méthodiquement investi pétrole, ressources, infrastructures, ports, dettes et dépendances. Moins de discours, plus d’actes et de résultats : l’Amérique ne « revient » pas en Amérique latine, elle rappelle simplement qu’elle n’en est jamais vraiment partie même si les administrations incompétentes passées l’avaient quelque peu négligée…

Ironie mordante de l’Histoire : c’est au nom de Simón Bolívar (1783-1830), ce natif de Caracas, que le chavisme avait bâti sa mythologie politique, et c’est sous son regard figé dans le bronze de ses statues que le régime s’effondrait. Bolívar, instrumentalisé jusqu’à la caricature par ceux qui se prétendaient ses héritiers, mais qui ont surtout transformé le Venezuela, dont le PIB pourrait être au niveau de l’Arabie saoudite, en État corrompu, failli, dépendant, pillé et soumis à toutes les influences – russes, chinoises, iraniennes – sauf à celle de son propre peuple.

Le Libertador, lui, savait que l’indépendance ne se proclame pas, elle se construit et se défend. Parfois contre l’étranger, souvent contre ses propres illusions et ses propres démons.

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Un géant de l’Histoire, ignoré en Europe, vénéré en Amérique latine

Simón Bolívar est sans doute l’un des plus grands personnages de l’Histoire mondiale, paradoxalement peu connu et mal compris en Europe, mais omniprésent en Amérique latine. Peu de figures historiques peuvent se prévaloir d’une telle postérité symbolique : statues innombrables, places, avenues, universités, académies militaires, jusqu’à un État souverain – la Bolivie – portent son nom. Bolívar est une référence constante, un mythe fondateur, un père tutélaire convoqué par tous les régimes, de droite mais surtout de gauche, preuve ultime de son importance structurante dans l’imaginaire politique latino-américain.

Or réduire le bolivarisme en un courant politique se réclamant des idées de luttes anticoloniales et Bolívar à une simple icône serait une erreur. Il fut d’abord un homme de chair, de sang et de contradictions – et c’est précisément ce qui en fait un grand homme d’État.

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Origines aristocratiques, formation européenne et pensée politique

Issu de l’aristocratie créole vénézuélienne, héritier d’une grande famille propriétaire terrienne, Bolívar n’est en rien un révolutionnaire social au sens moderne. Il appartient à cette élite blanche, instruite, fortunée, qui entend d’abord se libérer de la tutelle espagnole avant de transformer les sociétés coloniales. En cela, il est représentatif de son temps et de son milieu.

Formé en Europe, profondément marqué par les Lumières, membre de la franc-maçonnerie — comme nombre d’élites libérales de son époque — Bolívar s’inscrit dans un univers intellectuel transatlantique, nourri de Montesquieu, de Rousseau, mais aussi de l’exemple romain et des leçons ambiguës de la Révolution française – dont il retient autant les idéaux que les dérives. Son séjour à Paris, son admiration mêlée de méfiance pour Napoléon, façonnent également et durablement sa vision du pouvoir.

Ses idées sont celles d’un libéral autoritaire avant l’heure : liberté, oui ; égalité juridique, sans doute ; démocratie de masse, certainement pas ! Bolívar se méfie du peuple lorsqu’il est abandonné à lui-même, redoute le chaos plus que la tyrannie, et considère que l’ordre est la condition première de l’indépendance. Une pensée profondément réaliste, que ses récupérateurs modernes préfèrent soigneusement oublier…

Cette dureté de caractère mais aussi une certaine mélancolie tenace trouvent également leur origine dans un drame intime fondateur : la mort prématurée de son épouse María Teresa, quelques mois seulement après leur mariage, qui l’anéantit profondément et le détourne définitivement d’une vie privée stable au profit d’un destin entièrement voué à sa cause et à l’Histoire.

De fait donc, Bolívar n’était ni un marxiste avant l’heure, ni un Che Guevara en uniforme du XIXᵉ siècle. Il était bien plus dangereux que cela : un stratège politique, un chef de guerre pragmatique et un homme obsédé par une idée simple et démesurée à la fois – l’indépendance durable de l’Amérique hispanique.

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Libérer un continent et non bâtir un empire

On oublie trop souvent l’ampleur réelle de son œuvre. Bolívar n’a pas seulement libéré des peuples, il a libéré des espaces et un continent. Venezuela, Colombie, Équateur, Panama, Pérou, Bolivie… Il a mené plus de cent batailles, dont soixante-dix-neuf décisives. Il a parcouru près de 70 000 kilomètres à cheval, soit dix fois plus qu’Hannibal, trois fois plus que Napoléon et deux fois plus qu’Alexandre le Grand ! La traversée des Andes – bien autrement plus hostiles que les Alpes – reste l’un des exploits militaires les plus sous-estimés de l’histoire stratégique mondiale.

Bolívar n’était pas un conquérant : il n’annexait pas, il libérait ! Là où Napoléon bâtissait un empire, Bolívar s’efforçait de détruire un ordre impérial.

Stratège politique, chef de guerre imparfait… et meneur d’hommes

Militairement, le personnage fascine autant qu’il déroute. Mauvais tacticien parfois, hésitant sur le champ de bataille, il compensait par une volonté et une détermination presque pathologique et une capacité rare à renaître de ses échecs. Bolívar est ce que Clausewitz appelait un chef de guerre politique : il comprenait que la guerre n’était jamais qu’un instrument, un moyen, jamais une fin. Il perdait des batailles, mais gagnait des campagnes. Il échouait souvent, mais obstiné, ne renonçait jamais.

D’où ce surnom qui sied mieux que tous à Bolívar et qu’il s’était donné lui-même : l’homme des difficultés.

Il serait cependant injuste – et historiquement faux – de réduire l’épopée bolivarienne à un homme seul. En bon chef, Bolívar sut s’entourer de lieutenants de premier plan, sans lesquels rien n’aurait été possible. Antonio José de Sucre, brillant stratège et tacticien, véritable cerveau militaire de plusieurs victoires décisives ; José Antonio Páez, chef de guerre redoutable ; Manuel Piar ; et surtout Francisco de Paula Santander, organisateur hors pair, juriste, administrateur rigoureux, indispensable à la construction de l’État naissant.

D’ailleurs, la relation entre Bolívar et Santander, faite de complémentarité puis de rivalité politique, illustre parfaitement la tension entre le glaive et la loi, entre le chef charismatique et l’homme des institutions. Une tension qui finira par fracturer la Grande Colombie…

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La face cachée du mythe : Impérialisme, esclavage et réalités géopolitiques

Pour autant, il faut se méfier de la légende dorée. Bolívar n’était pas le paladin romantique de la lutte contre tous les impérialismes.

Sans l’appui – financier, naval, logistique et humain – de la Grande-Bretagne, la puissance hégémonique de son temps, les guerres d’indépendance auraient très probablement échoué ou traîné pendant des décennies. Londres voyait dans l’effondrement de l’Empire espagnol une formidable opportunité commerciale et la mise à mort d’un vieux rival. Le réalisme, déjà. Bolívar le savait, l’acceptait et l’utilisait par pragmatisme. Aucun idéalisme naïf ici : seulement des intérêts convergents.

Mais l’Angleterre ne fut pas la seule puissance extérieure à jouer un rôle déterminant. Les États-Unis, encore jeunes mais déjà conscients de leur destin continental voire mondial, observaient avec intérêt la fin de la domination espagnole. La doctrine Monroe, proclamée en 1823, et dont on parle tant aujourd’hui, s’inscrit directement dans ce contexte : l’Europe devait rester hors du Nouveau Monde, désormais zone d’influence américaine.

Quoi qu’il en soit, Bolívar entretint des relations prudentes, parfois méfiantes, avec Washington. Il voyait certes dans les États-Unis à la fois un modèle républicain, un partenaire utile, mais un futur adversaire potentiel. Il ne croyait pas si bien dire. Lucide, il pressent très tôt que cette puissance montante finirait par peser lourdement sur le destin de l’Amérique latine… Soutien diplomatique discret, reconnaissance progressive des nouvelles républiques, mais absence d’engagement militaire massif : là encore, les États-Unis agissaient selon leurs intérêts, pas par idéalisme révolutionnaire !

Autre angle mort soigneusement dissimulé : l’esclavage. Bolívar ne l’abolit pas immédiatement, tergiverse, temporise, cède aux réalités sociales et économiques de l’époque mais également de la classe dont il est issu… Il promet, recule, négocie. Là encore, l’homme d’État l’emporte sur le révolutionnaire. Ce qui le rend plus complexe, mais aussi plus humain – et certainement plus intéressant que les caricatures idéologiques contemporaines.

Quant aux populations indiennes autochtones, pour lui, elles ne constituaient pas un sujet politique autonome, mais simplement des masses à intégrer et à encadrer dans les nouveaux États républicains, sans aucune remise en cause radicale des hiérarchies sociales héritées de l’ordre colonial.

Un rêve brisé : L’unité impossible de l’Amérique hispanique

Il n’en reste pas moins que le grand échec de Bolívar est politique : son rêve d’une Amérique latine unie, forte, respectée, capable de résister aux appétits extérieurs et jouer son propre rôle dans le grand jeu géopolitique mondial du XIXe siècle et à venir, ne s’est jamais réalisé. La Grande Colombie se disloque, les rivalités locales l’emportent, les ambitions personnelles se cristallisent, et les figures mêmes de l’indépendance – Bolívar, Santander et d’autres – se retrouvent opposées, parfois irréconciliables. Les caudillos remplacent très vite les idéaux (et pour longtemps dans la zone), et les nouvelles nations naissent faibles, divisées et dépendantes.

Bolívar le voit, le comprend, et en meurt presque de chagrin.

Bolívar contre ses héritiers autoproclamés

La récupération moderne de Bolívar par les mouvements dits de « libération » latino-américains relève souvent de l’abus de mémoire, d’une malhonnêteté intellectuelle et de la récupération idéologique comme nous l’avons dit plus haut. Bolívar était centralisateur, élitiste, profondément méfiant à l’égard du suffrage universel et des masses incultes qu’il jugeait manipulables et dangereuses pour la stabilité des jeunes États. Il redoutait l’anarchie plus que l’autorité, et voyait dans le chaos institutionnel la mort annoncée des indépendances. Bref, difficile donc d’en faire le prophète des populismes contemporains…

Le film El Libertador (2014) d’Alberto Arvelo, excellente et ambitieuse production, certes quelque peu romancée, illustre d’ailleurs assez bien cette tension entre le mythe et l’homme (magnifiquement interprété par l’acteur vénézuélien Édgar Ramírez), entre la statue et le stratège, entre le héros et le politicien fatigué.

Une leçon pour aujourd’hui et demain…

Bolívar meurt seul, amer, convaincu d’avoir labouré la mer. Il avait pourtant vu juste sur presque tout : la fragilité des États latino-américains, les divisions internes, et les appétits extérieurs et au final, les futures dépendances. Deux siècles plus tard, alors que les États-Unis reparlent d’arrière-cour, de chasse gardée et que certains gauchistes invoquent un Bolívar fantasmé pour masquer leurs faillites et leurs hypocrisies, le Libertador mérite mieux qu’un slogan.

C’est pour cela qu’il mérite d’être relu. Sérieusement. Froidement. Politiquement.

Et peut-être est-ce là son ultime leçon, pour nous Européens aussi : l’indépendance n’est jamais acquise, et la liberté n’est durable que lorsqu’elle est administrée par des hommes lucides, non par des idéologues et des mythologues.


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