
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie). Membre du comité des conseillers scientifiques internationaux du CF2R.
La guerre en Ukraine a braqué les projecteurs sur les Balkans, une région historiquement complexe qui se retrouve aujourd’hui au cœur de trafics d’armes et de dynamiques politiques contradictoires. Entre Serbie, Bosnie-Herzégovine, Croatie et Kosovo, le paysage est celui d’une mosaïque fragmentée où passé, présent et intérêts économiques se croisent, créant un scénario difficile à décrypter mais d’une importance géopolitique majeure.
Un Arsenal à ciel ouvert
La dissolution de la Yougoslavie a laissé en héritage une région devenue un arsenal stratégique. Les usines d’armement de l’ex-Yougoslavie, autrefois au service du bloc socialiste, se sont réinventées sur le marché mondial. La guerre en Ukraine a représenté une opportunité sans précédent pour ces producteurs, qui ont quadruplé leurs exportations.
La Serbie est en première ligne dans cette course. La célèbre usine Prvi Partizan, dans la région d’Užice, a connu un boom dans la production de munitions, atteignant des exportations de 800 millions d’euros en 2024. De son côté, la Bosnie-Herzégovine a enregistré une explosion de son secteur de l’armement, avec une augmentation de 26 % des exportations d’armes et de munitions par rapport à l’année précédente.
Ces succès économiques, cependant, masquent une réalité ambiguë. La Serbie, tout en vendant des armes à l’Ukraine, maintient des liens étroits avec la Russie. La Bosnie, divisée entre sa composante serbe prorusse et sa composante bosniaque plus proche de l’Occident, reflète les mêmes contradictions.
Les Contradictions de la Serbie
Belgrade marche sur un fil tendu. D’un côté, la Serbie affiche des aspirations européennes ; de l’autre, elle entretient une relation privilégiée avec Moscou, nourrie par des liens culturels, religieux et économiques. Cette double stratégie permet à Belgrade de naviguer entre deux mondes : vendre des armes à l’Ukraine via des triangulations et conserver le soutien russe dans des dossiers comme celui du Kosovo, où la question de la souveraineté reste irrésolue.
La présence russe en Serbie dépasse toutefois le cadre diplomatique. Belgrade accueille l’une des plus grandes communautés russes d’Europe, composée de dizaines de milliers de personnes ayant fui la guerre et les sanctions. Ces nouveaux arrivants ont transformé des quartiers entiers de la capitale en enclaves russes, avec des supermarchés, des écoles et même des services de transport comme Yandex Taxi.
La « russification » de la Serbie est également visible sur le plan politique. Des fresques représentant Poutine, des médias prorusses et des initiatives économiques financées par Moscou renforcent l’influence russe, faisant de la Serbie un maillon crucial de la stratégie géopolitique du Kremlin.
La Bosnie-Herzégovine et le Paradoxe des Armes
La Bosnie-Herzégovine est peut-être le cas le plus emblématique de la complexité des Balkans. D’un côté, la Republika Srpska, entité serbe du pays, se range ouvertement du côté de la Russie. De l’autre, les usines bosniaques exportent des armes aux alliés de Kiev, souvent via des triangulations avec la Turquie et d’autres pays de l’OTAN.
Cette dynamique n’a pas échappé aux dirigeants locaux. Milorad Dodik, président de la Republika Srpska et proche allié de Poutine, a critiqué les exportations d’armes bosniaques vers l’Ukraine, les qualifiant de contraires aux intérêts de l’entité serbe. Malgré cela, l’industrie de l’armement bosniaque continue de prospérer, avec des exportations qui ont dépassé 163 millions d’euros en 2023.
La Croatie entre Ambiguïté et Opportunisme
La Croatie, apparemment plus alignée avec l’Occident, n’est pas exempte d’ambiguïtés. Le président Zoran Milanović, connu pour ses positions souverainistes et eurosceptiques, a critiqué le soutien militaire à Kiev, bien qu’il ait condamné l’invasion russe. Cette position a exacerbé les tensions avec le Premier ministre Andrej Plenković, qui accuse Milanović de nuire à la crédibilité internationale de la Croatie.
Malgré ces divisions internes, la Croatie a continué à vendre d’anciens équipements soviétiques à l’Ukraine, contribuant indirectement à l’effort de guerre de Kiev. Selon des sources locales, la Croatie pourrait même moderniser et transférer des chars M-84 au front, un signal de sa volonté de concilier intérêts économiques et pressions politiques extérieures.
Un Arsenal pour l’Europe
Les Balkans sont devenus un centre névralgique pour l’approvisionnement militaire de l’Ukraine. La principale raison est économique : les armes produites dans la région coûtent moins cher et sont compatibles avec les normes de l’OTAN. Par exemple, un obus de 155 millimètres produit en Bosnie-Herzégovine peut coûter jusqu’à 75 % de moins qu’un équivalent fabriqué en Occident.
Cette réalité alimente un marché parallèle, où triangulations et intermédiaires jouent un rôle crucial. Les États-Unis et d’autres pays de l’OTAN achètent des armes dans les Balkans pour les transférer en Ukraine, contournant ainsi d’éventuelles restrictions légales.
Conclusions : Un Mosaïque de Contradictions
Les Balkans restent un laboratoire d’histoire et de géopolitique, où les anciennes tensions se mêlent à de nouvelles opportunités économiques. La guerre en Ukraine a mis en lumière les contradictions d’une région qui tente de survivre en naviguant entre Est et Ouest.
La Serbie, la Bosnie et la Croatie illustrent chacune à leur manière comment les Balkans sont un terreau fertile pour le commerce des armes et les ambiguïtés politiques. Dans ce contexte, la région n’est pas seulement un arrière-plan stratégique, mais aussi un microcosme des dynamiques globales, où intérêts économiques et géopolitiques s’entrecroisent de manière souvent imprévisible.
Les Balkans continuent de surprendre, se révélant encore une fois comme un point névralgique des tensions internationales, entre opportunismes économiques et jeux de pouvoir sans fin.
#Balkans #TraficDArmes #SerbieRussie #GéopolitiqueDesBalkans #ArmesPourLUkraine #InfluenceRusse #BosnieHerzégovine #ConflitUkraine #CroatieEtUkraine #RivalitésRégionales #CommerceDArmes #SerbieEtRussie #BosnieExportations #BalkansEtOTAN #StratégieMilitaire #RussificationSerbie #FrontPolisario #TensionsBalkans #GuerreEnEurope #ConflitsInternationaux #DynamiquePolitique #UkraineFront #ComplexitéBalkans #IntermédiairesMilitaires #Kosovo #SerbieArmes #BosniePolitique #CroatieAmbiguïtés

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
Ouvrages en italien
Découvrez ses ouvrages en italien sur Amazon.
https://www.amazon.it/Libri-Giuseppe-Gagliano/s?rh=n%3A411663031%2Cp_27%3AGiuseppe+Gagliano
Ouvrages en français
https://www.va-editions.fr/giuseppe-gagliano-c102x4254171
Liens utiles
Biographie sur le site du Cestudec
http://www.cestudec.com/biografia.asp
Intelligence Geopolitica
https://intelligencegeopolitica.it/
Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis
