EXCLUSIF – Le Grand entretien du Diplomate avec un membre des unités de résistance en Iran : « La résistance du peuple iranien face à la tyrannie est toujours active »

EXCLUSIF – Le Grand entretien du Diplomate avec un membre des unités de résistance en Iran : « La résistance du peuple iranien face à la tyrannie est toujours active »

lediplomate.media — imprimé le 15/06/2026
unités de résistance en Iran
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par la Rédaction du Diplomate Média

Depuis longtemps, la question demeure posée : existe-t-il une résistance organisée en Iran, structurée au-delà des soulèvements spontanés et des explosions périodiques de colère populaire ? Alors que l’actualité internationale reste largement dominée par la guerre, les frappes militaires et, plus récemment, les tractations interminables entre les États-Unis et l’Iran visant à prolonger un cessez-le-feu fragile – à défaut de parvenir à une véritable paix durable – le sort du peuple iranien semble, une fois encore, relégué à l’arrière-plan.

Et pourtant, c’est bien à l’intérieur du pays que se joue une partie décisive. Le régime, inflexible dans les négociations internationales et peu enclin à la moindre concession, ne paraît pas devoir s’effondrer sous l’effet d’interventions militaires extérieures. Mais il apparaît en revanche de plus en plus fragilisé, isolé au sein même de sa propre société. Plus que la guerre, c’est sa population qu’il redoute. La signature d’un accord, même imparfait, ne résout pas ses problèmes interne, tout au contraire. Ces dernières semaines, les exécutions quasi quotidiennes de membres des unités de résistance liées aux Moudjahidine du peuple ou de jeunes participants aux soulèvements témoignent d’un durcissement extrême de la répression.

Notre attention s’est portée sur ces réseaux clandestins qui, progressivement, semblent susciter une inquiétude croissante au sein des structures sécuritaires iraniennes. Une exploration des réseaux sociaux et des canaux numériques, malgré les restrictions, révèle l’existence d’une activité de résistance bien plus étendue qu’on ne l’imaginait depuis l’extérieur. Le rétablissement partiel de l’accès à Internet, après des mois de coupure, ont permis d’en apprendre davantage sur ces organisations discrètes, connues sous le nom d’« unités de résistance », mises en place il y a environ douze ans par l’Organisation des Moudjahidine du peuple.

Selon les données recueillies par le QG de la résistance à l’intérieur, sur la période allant du 21 mars 2025 au 21 mars 2026, ces unités auraient mené 4 092 opérations visant des centres et symboles du régime, ainsi que 13 133 actions d’affichages clandestines en faveur de la résistance dans les 31 provinces du pays. Lors du soulèvement du 28 décembre 2025 au 11 janvier 2026, elles auraient également conduit 630 opérations d’affrontement direct avec les forces de sécurité. Sur cette même période, environ 2 000 de leurs membres auraient été tués ou portés disparus, probablement arrêtés. Les autorités, pour leur part, ont avoué avoir arrêtés 650 membres en liens avec l’OMPI ce deniers mois. 

Ces éléments laissent entrevoir l’existence d’un réseau potentiellement composé de plusieurs dizaines de milliers de personnes, réparties sur l’ensemble du territoire, ciblant les institutions et symboles de la répression.

C’est dans ce contexte que nous avons pu entrer en contact, grâce à l’ouverture partielle d’Internet, avec un membre de ces unités de résistance ayant accepté de répondre à nos questions au péril de sa sécurité. Pour des raisons évidentes de protection, son identité ne peut être révélée. Nous l’appellerons « Shéhérazade ». Elle est âgée d’une trentaine d’années et est diplômé de hautes études d’ingénieur.

Le Diplomate : Quel est le rôle des unités de résistance ?

« Shéhérazade » : Les unités de résistance sont des groupes organisés qui agissent dans le cadre d’une opposition structurée au régime. Ils sont constitués par le QG de commandement des Moudjahidine du peuple (OMPI) à l’intérieur du pays. 

Leur rôle est multiple : mobilisation, organisation, actions d’attaques contre les centres de répression, mais aussi soutien à une alternative démocratique. Les opérations sont menées chaque nuit dans la capitale et dans les villes de provinces. Le régime annonce continuellement des arrestations, mais n’arrive pas à stopper la multiplication des actions de résistance dans le pays. 

Elles cherchent à briser le climat de peur et à montrer que le changement est possible.

Capture d’écran montrant des membres féminins d’une unité de résistance de l’OMPI circulant à moto à Téhéran le 20 février, défiant les autorités en brandissant des drapeaux de la résistance. (LD)

Quel est votre objectif ? Quelle est leur stratégie globale ? 

Les unités de résistance mènent principalement des actions ciblées contre les appareils de répression du régime et ses symboles politiques. L’objectif est double : affaiblir les structures qui servent à surveiller, intimider et réprimer la population, et montrer que l’opposition organisée reste active malgré le contrôle sécuritaire très dense.

La stratégie repose sur l’idée qu’un changement durable ne peut venir que de l’intérieur du pays, à travers une mobilisation populaire organisée.

Les actions visent au final à renforcer la conscience politique et à encourager l’émergence d’un soulèvement structuré. C’est la combinaison entre les actions des unités de résistance et le soulèvement populaire qui viendra à bout de ce régime. 

Pourriez-vous nous donner plus de détails sur les types d’actions menées ?

Les unités visent notamment les bases de la milice du Bassidj, des centres liés aux pasdarans (Corps des gardiens de la révolution) ou encore des locaux du renseignement. Les méthodes utilisées sont des incendies ciblés, des attaques au cocktail Molotov ou des explosions limitées contre des infrastructures symboliques. Des centres de « culture et d’orientation islamique », qui servent au contrôle idéologique et à la censure, sont également pris pour cible. L’idée est de perturber les mécanismes de propagande du régime.

Ces insurgés brûlent systématiquement des portraits et des panneaux à l’effigie de Khomeiny, Ali Khamenei, Mojtaba Khamenei, Ebrahim Raïssi ou Qassem Soleimani ou d’autres dirigeants du pouvoir. Certaines opérations s’accompagnent de slogans peints ou scandés, afin de relier l’action à un message politique clair, par exemple en réaction à des exécutions ou à la répression d’étudiants et de manifestants. Pour vous donner quelques exemples je peux évoquer l’Incendie d’une base du Bassidj chargée de surveiller les étudiants à Zahedan (1er juin 2026), la destruction par le feu d’un centre de renseignements utilisé par les forces paramilitaires à Dorud (1er juin 2026), une explosion contre le quartier général des Pasdaran à Machhad (mai 2026). A Téhéran, Marlik et Tchabahar des unités ont mis le feu à plusieurs bases de la milice du Bassidj, malgré la présence de caméras de surveillance et de forces de sécurité. Ces bases servent au contrôle des quartiers et à la répression des manifestations. Ces caméras sont les principaux défit pour les jeunes insurgés. A Machhad encore une opération a visé un quartier général du Corps des pasdarans, en réponse aux exécutions de jeunes insurgés. L’action cherchait à montrer que les responsables de la répression ne sont pas hors de portée.

Ces actions ne sont pas présentées comme des attaques indiscriminées. Elles visent des structures identifiées comme participant à la répression, à la surveillance ou à la propagande du régime. Leur but est de perturber ces appareils, de réduire leur sentiment d’impunité et de maintenir vivante l’idée d’une opposition organisée à l’intérieur du pays.

Un autre type d’action que nous menons, sont des campagnes d’affichages en faveur de la résistance, des messages de portrait de Maryam Radjavi sont affichés clandestinement à la population. L’ensemble de ces activités sont mené aux quatre coins du pays y compris dans la capitale. 

Capture d’écran : des affiches de Maryam Radjavi la présidente élue de la Résistance sur le pont Imam Ali à Téhéran (LD)

Quelle est votre vision politique pour l’avenir ?

Nous défendons un Iran démocratique, pluraliste et sans dictature. Pour nous, le gouvernement provisoire de transition proposé par Maryam Radjavi est la meilleure référence. C’est pourquoi nous transmettons ses messages au péril de nos vies.

Cette feuille de route en dix points qu’elle propose, qui prévoit notamment :

  • La séparation de la religion et de l’État 
  • L’égalité hommes-femmes 
  • La liberté d’expression et des partis 
  • L’abolition de la peine de mort 
  • Et un Iran non nucléaire 

Notre principe est clair : ni monarchie, ni théocratie. Une transition de six mois est prévue après le renversement du régime pour organiser l’élections au suffrage universel et transférer le pouvoir au peuple. 

Quelle est votre position sur les autres forces politiques ?

Nous pensons que toute alternative doit être fondée sur la démocratie et la souveraineté populaire. Elle doit englober toutes les composantes politiques et ethniques de l’Iran. C’est pourquoi nous comptons sur la solidarité et la coopération des groupes représentant les régions frontalières comme le Kurdistan, le Baloutchistan ou le Khouzistan…  C’est l’union de tous les peuples d’Iran qui peut venir à bout de ce régime.

Nous rejetons bien sûr les modèles autoritaires du passé et ceux qui se réclament du passé, qu’ils soient religieux ou monarchiques. Par conséquent le projet impensable d’installer Reza Pahlavi, le fils de l’ancien dictateur, n’enthousiasme personne ici en Iran. Nous ne voulons pas troquer une dictature contre un autre. 

Le peuple iranien a déjà connu ces systèmes et aspire aujourd’hui à une rupture totale avec toute forme de dictature.

Ceux qui s’accordent sur le slogan « Ni Shah, ni mollah » font partie du front unie du peuple iranien. 

Quelle est votre analyse de la situation politique actuelle ?

Nous sommes en face d’un pouvoir extrêmement fragile mais dangereux. Le régime joue sa survie et traverse une crise multidimensionnelle : économique, sociale et politique.

La société est entrée dans une phase de transformation profonde. Malgré la répression, la demande de changement de régime est devenue structurelle. Le système ne parvient plus à restaurer la confiance ni à stabiliser la société. Il n’est plus possible de revenir en arrière et oublier le soulèvement de janvier et les massacres. Le peuple iranien n’est pas prêt à oublier ou pardonner, il veut la fin de ce système à tout prix. 

Quelle est la situation des forces de sécurité du régime ?

Les forces de sécurité ne sont pas un bloc homogène. Elles sont traversées par des divisions profondes.

Une grande partie de leurs membres vient de milieux modestes comme les miliciens du Bassidj. Beaucoup ont rejoint ces structures pour des raisons économiques, pas forcément idéologiques.

Aujourd’hui, il existe des retards de paiement, des frustrations internes et une perte de motivation visible. Certains ne croient plus aux justifications du régime, mais continuent par nécessité.

Depuis plusieurs années, ces divisions se sont accentuées, et le moral général des troupes de ces structures répressives est en baisse.

Mais il ne faudrait pas avoir d’illusion, cette force défendra le régime jusqu’au dernier instant, une confrontation entre le peuple iranien et les pasdarans est inévitable.  

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Comment fonctionne leur recrutement ?

Le recrutement parmi la milice Bassidj ou les Pasdaran, repose largement sur des critères sociaux et économiques. Dans de nombreux cas, il s’agit d’un choix contraint.

Les jeunes issus de milieux pauvres ou sans perspectives professionnelles stables sont les plus concernés.

Cela crée une structure où coexistent des éléments idéologiquement engagés et d’autres purement opportunistes ou contraints économiquement.

Comment la population perçoit-elle les forces du régime ?

Après des décennies de répression, une grande partie de la population considère les forces répressives comme responsables de violences et de violations des droits fondamentaux.

Cela crée une rupture profonde entre la société et l’ensemble du régime et une haine profonde vis à vis des institutions répressives et sécuritaires.

Quelle est la situation des prisonniers politiques ?

Les exécutions et les détentions politiques ont marqué profondément la société iranienne.

Mais elles ont aussi renforcé la détermination d’une partie des opposants.

Les témoignages venant des prisons montrent une grande résistance morale malgré des conditions extrêmement difficiles.

Des milliers de manifestants et de membres des unités de résistance croupissent dans les prisons. Entre 50 à 100 sont dans le couloir de la mort. Ils subissent les tortures les plus inhumaines, mais même dans les prisons c’est la résistance au régime qui le dessus. 

Est-ce exact de dire qu’aujourd’hui ce n’est plus le régime des mollahs, mais un régime militarisé aux mains des gardiens de la révolution ?

Ce n’est pas l’impression que nous avons ici, dans le pays. Rien n’a changé dans le comportement du régime. Le pouvoir actuel poursuit le même chemin qu’avant la guerre. Un Khameneï a succédé à un autre. Certes, Mojtaba n’a pas la même carrure que son père, mais le régime a besoin d’un guide suprême pour légitimer ses actions. Sinon, le pouvoir s’effrite.

Même les gardiens de la révolution ne sont pas homogènes. Ce système s’appuie sur la suprématie du clergé. Les mollahs n’ont pas disparu ; seulement, la guerre a davantage mis en avant les militaires des Pasdarans. Mais pour toute décision stratégique, ils ont besoin de l’aval de leur guide suprême.

Même du temps d’Ali Khameneï, les gardiens de la révolution occupaient déjà une place considérable dans le pouvoir. Ils détenaient déjà près de 50 % de l’économie du pays. Mais leur pouvoir ne s’est jamais substitué à celui du guide suprême ; il en dépend.

Le sort des mollahs et des Pasdarans est lié à jamais. Ils sombreront ensemble sous la volonté du peuple iranien.

Quelle est aujourd’hui la situation générale en Iran ?

La situation en Iran est aujourd’hui celle d’une crise globale, qui ne se limite plus à l’économie. Bien sûr, l’inflation et la pauvreté sont les éléments les plus visibles, mais en réalité, c’est tout le tissu social qui est affecté.

Les prix des produits de première nécessité changent constamment. Le pain, le riz, l’huile, la viande sont devenus des biens difficiles à obtenir pour une grande partie de la population. Même les classes moyennes ont été progressivement poussées vers la précarité.

Ce qui est frappant, c’est la disparition de la stabilité. Les familles ne peuvent plus prévoir leurs dépenses. Tout se fait au jour le jour, parfois même heure par heure. Cette instabilité permanente crée une fatigue psychologique profonde.

Comment décririez-vous le système économique du régime ?

Le système économique est profondément déséquilibré et marqué par des pratiques de contrôle et de redistribution opaque.

Il existe des mécanismes complexes de transfert de capitaux, d’importation via des réseaux proches du pouvoir et de gestion des devises étrangères.

Dans la pratique, cela favorise certains groupes économiques liés au système, Les gardiens de la révolution en premier, tandis que la population subit l’inflation et la dévaluation de la monnaie.

Quelle est la situation concernant Internet et l’information ?

Après 88 jour de coupure d’internet, l’accès à Internet restes inégal et coûteux, malgré son rétablissement partiel. Même lorsque certaines plateformes sont accessibles, l’utilisation de VPN est souvent indispensable, ce qui représente un coût important pour les ménages.

Cela crée une nouvelle forme d’inégalité : l’accès à l’information dépend désormais du pouvoir d’achat.

Cependant, malgré ces restrictions, la circulation de l’information s’est améliorée par rapport au passé, notamment grâce aux réseaux sociaux et aux échanges entre citoyens.

Comment vivez-vous personnellement cette lutte ?

Les difficultés de la vie ne se comptent plus pour nous, Iraniens et Iraniennes. La plupart des gens n’ont plus rien à perdre. Je suis actuellement confronté aux licenciements qui frappent beaucoup de ma génération. Mais il est impossible de rester indifférent face à la souffrance du peuple et aux exécutions répétées.La peur recule face à la conviction que le changement est nécessaire et inévitable.

Chaque nouvelle répression renforce la détermination à poursuivre la lutte.

Le 20 juin à Paris se tiendra une manifestation qui devrait rassembler jusqu’à 100 000 personnes pour dénoncer les exécutions en Iran et soutenir la résistance iranienne. Soixante-dix-huit prix Nobel ainsi que des dizaines de champions sportifs et de personnalités internationales ont apporté leur soutien à cette mobilisation. Ce type d’action a-t-il un impact réel en Iran ?

Oui, ce type de mobilisation a un très grand impact, et est relayé par la chaîne satellite Simayé Azadi, très prisé mais interdite ici. Le régime même en coupant l’internet n’a pas pu nous couper de l’extérieur. 

Ces manifestations à l’étranger brisent l’isolement des prisonniers politiques, des familles de victimes et des opposants à l’intérieur du pays. Lorsque les Iraniens constatent que leur combat est relayé à l’étranger par des citoyens, des élus, des intellectuels, des sportifs ou des lauréats du prix Nobel, ils comprennent que leur situation n’est pas oubliée.

Cette manifestation à Paris donne de la visibilité à la cause, accroît la pression internationale et montre aux Iraniens qui contestent le régime qu’ils ne sont pas seuls. D’ailleurs une campagne d’affichage a été lancé par les unités de résistance en Iran pour encourager cette grande manifestation. 

Quelle est votre sentiment sur l’avenir de l’Iran ?

De l’espoir et l’inquiétude mêlée. L’avenir de l’Iran est en train de se jouer maintenant.

Le régime est affaibli, la société est sous pression, mais en même temps une dynamique de changement est en cours.

Nous pensons que l’Iran ira vers un changement fondamental, porté par la société elle-même et par les forces organisées de résistance.

L’objectif est un Iran libre, démocratique et tourné vers l’avenir.

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