ÉNERGIE – Gaz, djihadisme et bras de fer : TotalEnergies sous pression à Maputo

Djihad et Total Énergie
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Olivier d’Auzon – Découvrez son dernier ouvrage chez Erick Bonnier : AFRIQUE 3.0

Par-delà les sourires protocolaires et les poignées de main diplomatiques, le message adressé par le nouveau président mozambicain à TotalEnergies est d’une rare clarté : le temps de l’attente touche à sa fin. À Porto, le 9 décembre 2025, lors du sommet Portugal–Mozambique, Daniel Chapo n’a pas seulement cherché l’appui de ses partenaires européens ; il a aussi envoyé un signal aux multinationales énergétiques installées au nord du pays. Le Mozambique veut reprendre la main sur son destin gazier.

Selon Africa Intelligence, dans un article intitulé « President Chapo puts pressure on TotalEnergies over Mozambique LNG », publié le 24 décembre 2025, le chef de l’État considère désormais que la suspension prolongée du projet Mozambique LNG fragilise autant la crédibilité internationale du pays que ses équilibres budgétaires. Une prise de position qui marque un changement de ton significatif à Maputo.

Un projet hors norme, un choc fondateur

Mozambique LNG n’est pas un projet comme les autres. Avec près de 20 milliards de dollars d’investissement, il devait faire entrer le Mozambique dans le cercle restreint des grands exportateurs mondiaux de gaz naturel liquéfié. Pour TotalEnergies, opérateur principal, il s’agissait d’un pari stratégique de long terme, adossé à des réserves gazières parmi les plus importantes découvertes au cours des vingt dernières années.

Mais le 24 mars 2021, l’attaque djihadiste de Palma a brutalement rappelé que les calculs financiers ne suffisent pas à pacifier un territoire. En quelques heures, la vitrine du développement gazier s’est transformée en champ de ruines. Employés expatriés évacués par la mer, populations civiles livrées à elles-mêmes, État pris de court : Cabo Delgado basculait dans une nouvelle phase du conflit.

La déclaration de force majeure par TotalEnergies fut alors accueillie comme une évidence. Quatre ans plus tard, elle devient un point de friction.

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Cabo Delgado, une guerre qui ne dit pas son nom

Officiellement, la situation sécuritaire s’est améliorée. L’intervention décisive des forces rwandaises à partir de l’été 2021, complétée par la mission de la SADC, a permis de reprendre le contrôle des principales zones urbaines et de sécuriser partiellement les axes stratégiques. Palma n’est plus une ville assiégée.

Mais sur le terrain, la guerre n’a pas disparu ; elle s’est déplacée. Les groupes armés islamistes, affiliés à l’État islamique, ont adopté une stratégie de harcèlement, frappant les zones rurales, les villages isolés, les axes secondaires. Le conflit est devenu diffus, insaisissable, enraciné dans des dynamiques sociales profondes : pauvreté chronique, marginalisation des communautés locales, ressentiment face à une manne gazière perçue comme confisquée.

Pour les populations déplacées – plus de 800 000 selon certaines estimations –, le retour à la normale reste une promesse lointaine. Pour l’État mozambicain, la sécurisation totale du territoire demeure un objectif plus politique que militaire.

Daniel Chapo ou la tentation de l’autorité

Élu dans un contexte de lassitude sociale et de défiance institutionnelle, Daniel Chapo a fait de la restauration de l’autorité de l’État un axe central de son discours. Cabo Delgado est, à cet égard, un test décisif. Peut-on gouverner un pays dont la principale source de revenus futurs demeure gelée par une décision prise à Paris ou à Houston ?

La pression exercée sur TotalEnergies n’est pas seulement économique ; elle est symbolique. Africa Intelligence souligne que le président mozambicain considère la reprise du projet comme un acte politique majeur, capable de démontrer que l’État n’a pas renoncé à son nord ni à sa souveraineté (Africa Intelligence, 24 décembre 2025).

Dans cette perspective, le maintien de la force majeure est perçu à Maputo comme une forme de défiance implicite à l’égard des autorités nationales. Le discours change : ce qui relevait hier de la prudence sécuritaire est aujourd’hui présenté comme un immobilisme coûteux.

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TotalEnergies face à ses propres limites

Pour TotalEnergies, l’équation reste redoutable. Reprendre les opérations sans garanties solides exposerait le groupe à des risques humains, juridiques et réputationnels considérables. Le traumatisme de Palma demeure vif dans les mémoires internes. Aucun conseil d’administration ne peut ignorer la possibilité d’un nouvel incident majeur.

Mais l’entreprise est aussi confrontée à une détérioration de son image publique au Mozambique. Dans un pays où les attentes sociales autour du gaz sont immenses, l’arrêt prolongé du projet nourrit les frustrations et alimente un discours nationaliste de plus en plus audible.

À cela s’ajoute un contexte international moins favorable. La guerre en Ukraine a redessiné les priorités énergétiques européennes, mais elle a aussi renforcé la concurrence entre projets gaziers. Le Mozambique n’est plus seul sur l’échiquier ; il doit désormais convaincre.

Le gaz comme instrument de souveraineté

En filigrane, le bras de fer entre Maputo et TotalEnergies révèle une transformation plus profonde des relations entre États africains et multinationales. Le temps où les impératifs sécuritaires des investisseurs primaient sans discussion semble révolu. Daniel Chapo, comme d’autres dirigeants africains, entend faire du gaz un levier de souveraineté autant qu’un moteur de développement.

À Porto, le président mozambicain a laissé entendre que d’autres partenariats restaient envisageables. Une manière à peine voilée de rappeler que l’Europe n’est plus l’unique horizon stratégique du continent. Dans un monde multipolaire, les ressources énergétiques deviennent des instruments de négociation.

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Cabo Delgado, miroir de la mondialisation énergétique

Cabo Delgado concentre toutes les contradictions de la mondialisation contemporaine. Un territoire riche, mais pauvre. Un projet industriel colossal, mais socialement fragile. Une guerre asymétrique, mais aux répercussions mondiales.

Le gaz mozambicain devait être une promesse de stabilité ; il est devenu un révélateur brutal des limites de l’ingénierie sécuritaire et financière. Ni les milliards investis ni les forces étrangères déployées n’ont suffi à réconcilier développement, sécurité et légitimité politique.

À mesure que Daniel Chapo durcit le ton, une question s’impose : jusqu’où un État fragile peut-il contraindre une major énergétique sans compromettre l’ensemble du projet ? Et, inversement, combien de temps une multinationale peut-elle rester à l’écart d’un pays qui revendique désormais le droit de fixer son propre calendrier ?

L’heure des choix

Mozambique LNG est entré dans une phase décisive. La reprise ou l’abandon progressif du projet pèsera durablement sur l’avenir économique du pays, mais aussi sur la crédibilité de l’Europe en Afrique orientale. Le statu quo n’est plus tenable.

Cabo Delgado n’est pas seulement une crise sécuritaire ; c’est une épreuve de vérité pour le modèle énergétique mondial. Un lieu où se croisent la violence politique, les attentes sociales et les limites du capitalisme globalisé.

Dans cette province oubliée du nord mozambicain, le gaz n’attend plus seulement la paix. Il attend une décision.

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