LIVRE – Entretien avec Grégory Baudouin : L’ABCDaire de Jean Moulin

Réalisation Le Lab Le Diplo

Entretien avec Grégory Baudouin, ancien parachutiste, issu d’une famille de Républicains Espagnols, fondateur du Cercle Jean Moulin. Il a produit avec cette Association deux films « Jean Moulin et Moi » avec Daniel Cordier, et « 3 vies, 3 destins, 3 mémoires » avec Daniel Cordier, mémoire de la résistance, Hubert Faure, mémoire combattante, et Serge Wourgaft (déporté, ancien président de la Fédération internationale des anciens combattants) mémoire de la déportation.

Il est l’auteur du roman historique Jean Moulin : une nuit, une vie (Éditions L’Harmattan), préfacé par Yves de Gaulle, pour lequel il nous avait déjà accordé un entretien. Il s’est donné pour mission de renouveler l’approche de Jean Moulin — préfet, résistant, artiste — au-delà des commémorations convenues. 

Avec son dernier ouvrage, L’ABCDaire de Jean Moulin (2025, Éditions L’Harmattan), il propose une réflexion alphabétique, transversale et symbolique sur la trajectoire de cette figure majeure du XXᵉ siècle, en articulant les lieux, les personnes, les valeurs et les enjeux qu’elle incarne. Préfacé par SAR le Prince Joachim Murat, descendant du Maréchal Murat, l’ouvrage inscrit la mémoire dans une chaîne historique et républicaine. 

À l’heure où les questionnements sur l’identité nationale, la transmission mémorielle et les crises politiques se multiplient, nous avons interrogé Grégory Baudouin sur la genèse de son livre, sa méthode et la portée actuelle de la figure de Jean Moulin.

Propos recueillis par Angélique Bouchard 

Le Diplomate : Votre démarche dans L’ABCDaire de Jean Moulin n’est pas un simple récit linéaire mais un alphabet de clés — A pour A-…, B pour B-… etc. Qu’est-ce qui vous a conduit à ce format ? Et comment cette approche alphabétique éclaire-t-elle différemment la figure de Jean Moulin ?

Grégory Baudouin : Après mon premier ouvrage, qui est une biographie romancée dans le sens où tout le livre est à la première personne du singulier et où je dialogue avec une autre personne, une entité (Gestapo, Résistant, Saint Pierre…), mais où cependant tout est vrai, j’ai voulu avoir une démarche plus pédagogique. Il s’agit donc là d’un essai. Les adultes, les adolescents qui voudront lire ce livre pourront le faire ainsi de la page 1 à la page 414, mais aussi ouvrir le livre par thème, par les lettres de l’alphabet pour une recherche pour un devoir par exemple. 

Jean Moulin est à la fois préfet, résistant, artiste et un symbole de l’unité républicaine. Dans votre livre, comment articulez-vous ces différentes facettes — et pourquoi est-ce essentiel pour comprendre les défis actuels de la France ?

Jean Moulin est un. Mais Jean Moulin était une personne complexe. Il avait sa face claire et son côté sombre. Il était un professionnel rigoureux et un artiste libre dans sa tête. Il était un homme d’une droiture et d’une fidélité en amitié et en amour qu’on ne peut lui démentir, et il était un homme qui aimait les soirées interlopes de Montmartre en particulier et du Paris occupé. Il était celui qui a uni la résistance et pourtant celle-ci était plurielle. Il était un civil issu d’une famille républicaine, radicale et laïque, et il y eut un véritable coup de foudre entre lui et un militaire conservateur, catholique pratiquant.

C’est essentiel car « La France ne peut être la France sans la grandeur. ». Nous n’avons aujourd’hui que des politiciens qui ne pensent qu’à leur carrière et aucunement en la France. La France, sa politique, ses politiciens n’ont jamais été tant divisés à l’heure où la France a besoin d’unité. Jean Moulin a su faire fi des différences, il s’est battu pour faire rentrer dans le Conseil de la Résistance toutes les sensibilités, qui allaient du parti communiste à la droite en passant par le centre, avec des syndicats, des croyants et « des mécréants ». Il avait même voulu faire rentrer un représentant d’une certaine droite en la personne du Parti Social Français (ex Croix de Feu du Colonel de La Rocque, qui fut le premier parti de masse de France avec plus d’un million d’adhérents), mais le PCF s’y est formellement opposé. 

Le fait que la préface soit signée par Joachim Murat, descendant du Maréchal d’Empire, ajoute une dimension symbolique forte au livre. Comment percevez-vous cette alliance entre mémoire de la Résistance et héritage impérial/national ? Quel message politique ou civique en tirez-vous ?

Le précédent livre « Jean Moulin : une nuit, une vie » avait eu l’honneur d’avoir une préface de Monsieur Yves de Gaulle, petit-fils du Général de Gaulle, fils de l’amiral de Gaulle. Celle-ci est singée de son SAR le Prince Joachim Murat, descendant du Maréchal d’Empire. L’arrière-grand-père de Jean Moulin avait été marin dans la Marine Impériale de Napoléon 1er. Le grand-père de Jean Moulin a été interné dans les geôles de Napoléon III, refusant l’Empire. Le père de Jean Moulin, Antoine, a reçu un blâme pour avoir organiser une bronca pour faire applaudir le seul député républicain venu à la remise des diplômes du Bac. Il fera encadrer cette lettre, c’était « son premier diplôme de républicanisme ». Jean Moulin sera le délégué général du Général de Gaulle. La boucle est bouclée tant au niveau de l’histoire que de mes préfaces.

L’histoire de France est une continuité avec des moments forts qui sont des actes fondateurs. On ne peut pas renier les croc-magnons ; on ne peut pas renier Vercingétorix, Clovis, Jeanne d’Arc, Napoléon 1er, Napoléon III, Clémenceau, de Gaulle, Mendès-France, Mitterrand et j’ajouterais Jean-Pierre Chevènement. On ne peut renier ni faire acte de repentance pour notre histoire, ni pour nos colonies. On ne peut faire, on ne doit pas faire repentance pour ce que fut, ce que fit, ce qui est la France. Et passage, je le redis, la France n’est pas responsable de la déportation des Juifs de France. La France, dans l’Honneur et le combat, elle était à Londres. C’est l’Etat français collaborationniste, capitulard, qui a fait cette ignominie, cette tâche.

Je tire en conclusion qu’il faut voir grand, qu’il ne faut pas raisonner en termes de soi, de gauche, de droite mais en termes de France. Et il a fallu lutter contre l’ennemi extérieur, il faut lutter contre les ennemis intérieurs qu’ils soient religieux et/ou politiques, surtout lorsque les deux se rejoignent 

Vous êtes engagé dans la transmission de la mémoire au travers de votre Cercle Jean Moulin et de vos travaux. Dans un monde marqué par la multiplication des acteurs, des récits et des mémoires, quelle est selon vous la place durable de la figure de Jean Moulin dans la construction de la souveraineté, de l’unité et de la stratégie nationale ?

Jean Moulin incarne les valeurs de la France. Il incarne la Liberté. Il incarne l’Egalité. Il incarne la Fraternité. Il incarne la République. Il incarne la Nation, la Patrie dans ce quelles avaient de plus grand, de plus fort. C’est grâce à lui qu’est sorti par la suite le Programme commun du Conseil de la Résistance. C’est dans le prolongement de son esprit que furent mis en place les acquis pour les ouvriers, pour les femmes, les congés payés, la sécurité sociale… Tout cela l’Homme Jean Moulin y avait pensé, il l’avait théorisé. C’était la France de demain telle qu’il la voyait, y compris la participation. Ce n’est pas pour rien si Denis KESSLER, idéologue et ex-vice-président du MEDEF, a déclaré dans le journal Challenge en 2007, dans un article intitulé « Adieu 1945 » :


« Le modèle français est le pur produit du CNR. Un compromis entre gaullistes et communistes. Il est grand temps de le réformer et le gouvernement s’y emploie… Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945 et de défaire méthodiquement le programme du CNR… renforcé par le programme commun en 1981, à contre-sens de l’histoire… Aujourd’hui face à la quasi disparition du parti communiste, à la relégation de la CGT dans quelques places fortes, à l’essoufflement asthmatique du PS ??? Conditions nécessaires pour que l’on puisse envisager l’aggiornamento qui s’annonce ».

À l’aune des enjeux géopolitiques contemporains (montée des populismes, crise des valeurs républicaines, défis de sécurité intérieure et extérieure), que peut-nous apprendre aujourd’hui Jean Moulin en tant qu’acteur et symbole ? Votre livre met-il en avant des « leçons » pour la France ou pour ses institutions ?

Ce n’est pas mon livre qui met en avant des leçons pour la France ou pour ses institutions, c’est Jean Moulin. C’et Jean Moulin, sa vie, son œuvre, sa personne. Daniel Cordier me disait qu’après-guerre Jean Moulin aurait pu être un grand politique pour la France, il aurait pu être Ministre et peut-être plus, qu’il aurait pu faire de l’ombre à certains ; mais également que l’homme Jean Moulin après avoir fait une carrière fulgurante dans la préfectorale, ne pensait pas à lui et n’aspirait qu’à l’art. L’artiste Romanin, alias artistique de Jean Moulin, du nom d’un château-fort près du village de son enfance Saint Andiol, est part trop méconnu alors qu’il a dessiné, caricaturé, peint dans pléthore de journaux nationaux.

Le gouvernement français à l’époque de la guerre d’Espagne prônait « officiellement » la non-intervention. Léon Blum, président du conseil qui était le premier à vouloir aller aider les républicains espagnols, avait été mis en minorité dans son propre gouvernement. Alors pour contourner l’embargo des armes pour l’Espagne, Pierre Cot, alors Ministre de l’Air, vendait des avions officiellement destinés à l’Armée de l’air française aux républicains en les faisant passer par des intermédiaires en Amérique du sud qui les revendaient, eux, aux républicains. Et c’est Jean Moulin qui a effectué là sa première expérience clandestine en allant en Espagne républicaine livrer les bombardiers. Jean Moulin pressentait que l’Espagne était un banc d’essai. On y retrouvait alliés les nazis, les franquistes et les fascistes, contre les républicains, les démocrates et les communistes, avec un soutien minimum à Staline. Il savait que si on laissait s’écrouler l’Espagne républicaine, alors les mêmes fonderaient sur l’Europe, le monde. Il avait tellement raison. Peut-on alors faire un parallèle avec ce qui se passe en Ukraine aujourd’hui ? Je le pense. Mais n’est pas le Général de Gaulle qui veut, n’est pas Jean Moulin qui veut.

Votre ouvrage s’inscrit dans une démarche de réflexion et de valorisation historique, mais aussi civique. Quel usage stratégique ou pédagogique peut-être fait de ce type de livre pour les décideurs, les enseignants, les acteurs de la sécurité ou de la mémoire ?

J’aimerais que ce livre soit un outil pédagogique pour tous et pour chacun. En piochant dans la mémoire de Jean Moulin, du Général de Gaulle et de la Résistance, dans leurs œuvres, on peut bâtir demain. Mais un à un le socle, une à une les fondations sont sapées. Il était encore temps d’agir mais pour combien de temps encore ? Daniel Cordier, secrétaire particulier de Jean Moulin, et Hubert Faure, officier des 177 du Commando Kieffer, avec qui j’avais fait deux films – avec mon ami Jean Marc Broyer et Hérisson Production – qui étaient co-présidents d’honneur du Cercle Jean Moulin (https://cercle-jean-moulin.over-blog.com/) étaient des personnes d’une humilité vous ne pouvaient pas imaginer ; et quand je leur demandais « mais pourquoi avoir fait cela, tout cela ? », ils avaient eu la même réponse à 700 kms de distance : « Pour la France, c’était mon devoir ». Ces personnes s’étaient totalement oubliées pour la France. Peu importe ce qu’il allait advenir d’eux, peu importe la mort avec laquelle ils jouaient. Seule comptait LA FRANCE. Ils avaient des valeurs que d’aucuns disent ringardes, mais qu’aujourd’hui nous devrions réinstaurer au sein de l’instruction nationale (qu’on appelle aujourd’hui hélas éducation nationale). 

Enfin, au-delà de Jean Moulin, quelles autres figures ou thèmes de la Résistance voire de l’entre-guerre vous paraissent aujourd’hui sous-explorés d’un point de vue géopolitique ? Envisagez-vous de les aborder dans vos prochains travaux ?

Comme je le disais plus haut, nous avons beaucoup à apprendre de l’histoire de la guerre d’Espagne, de ses hommes, de ses alliances, de ses mésententes, de sa genèse à son épilogue. Mais pour moi c’est filial, c’est familial ; toutefois je ne pense pas détenir assez de connaissances en la matière pour écrire un livre. Dans tous les domaines, quitte à écrire, à parler, à œuvrer, il faut rester dans son domaine de compétence. Moi, c’est Jean Moulin, l’homme, sa vie, son œuvre. Alors un ultime et dernier livre sur Jean Moulin afin de former une trilogie…

Enfin, au-delà de Jean Moulin, quelles autres figures ou thèmes de la Résistance voire de l’entre-guerre vous paraissent aujourd’hui sous-explorés d’un point de vue géopolitique ? Envisagez-vous de les aborder dans vos prochains travaux ?

Comme je le disais plus haut, nous avons beaucoup à apprendre de l’histoire de la guerre d’Espagne, de ses hommes, de ses alliances, de ses mésententes, de sa genèse à son épilogue. Mais pour moi c’est filial, c’est familial ; toutefois je ne pense pas détenir assez de connaissances en la matière pour écrire un livre. Dans tous les domaines, quitte à écrire, à parler, à œuvrer, il faut rester dans son domaine de compétence. Moi, c’est Jean Moulin, l’homme, sa vie, son œuvre. Alors un ultime et dernier livre sur Jean Moulin afin de former une trilogie….

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