
Par Olivier d’Auzon
C’était une scène de pouvoir brut, où les familles politiques et les clans d’affaires prennent la main sur des bureaucraties occidentales à bout de souffle. « Nous ne sommes plus dans la liturgie diplomatique, mais dans l’anthropologie du pouvoir ».
La présence simultanée de Vladimir Poutine, de son conseiller Iouri Ouchakov, du financier Kirill supplantent les chancelleries européennes.
Il y a des rencontres qui lèvent le voile sur la vérité nue des rapports de force. Celle du 2 décembre 2025 à Moscou, longue de près de cinq heures, appartient à cette catégorie. Ce n’était plus une négociation Dmitriev, du promoteur américain Steven Witkoff, et – surtout – de Jared Kushner, gendre de l’ancien président Trump, ne laisse place à aucune ambiguïté. Quand le gendre d’un président américain entre dans une pièce au Kremlin, ce ne sont plus deux États qui négocient. Ce sont deux systèmes de pouvoir qui se regardent dans le blanc des yeux. Et pour Moscou, c’est une excellente nouvelle.
La fin des illusions européennes
Dans ces cinq heures d’échanges hermétiques, il n’y eut pas de paragraphes juridiques, ni de virgules à discuter. On parla de l’essentiel : territoire, capacité militaire ukrainienne, rapport à l’OTAN. Des lignes rouges gravées dans le marbre russe. Là-dessus, Poutine ne bouge pas, pas d’un millimètre. Ouchakov l’a redit sans fioritures : « Pas de compromis territorial. Pas d’illusion sur une neutralité ukrainienne. »
Washington était venu avec un plan remanié, raboté, édulcoré – 19 à 22 points selon les versions – après être passé dans l’essoreuse de Kiev et des capitales européennes. Résultat : un texte mou, flou, impraticable. Moscou préférait la première mouture. Mais cela importe peu, car le vrai tournant n’était pas dans les documents, mais dans les présences.
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Kushner, l’empreinte du capital
Kushner et Witkoff ne sont pas des idéalistes, encore moins des philosophes du droit international. Ce sont des négociants. Des hommes d’affaires qui flairent les marchés où l’on gagne quand les autres reculent.
Qu’ils reviennent une nouvelle fois à Moscou cette année dit tout : la Russie est redevenue, pour une partie du capital américain, un marché frontière à prix cassé.
Et voilà pourquoi les choses bougent soudain sur la question des avoirs russes gelés. Parce que l’Amérique venue à Moscou ne représentait pas seulement la Maison-Blanche. Elle représentait Wall Street.
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L’Europe ? Absente, spectatrice, hors-jeu
Pendant ce temps, où était l’Europe ? Nulle part.
Une fois encore, l’Union européenne n’était même pas invitée à la table où l’on recompose sa propre architecture de sécurité. Elle préfère s’étouffer dans sa triple camisole : régulation hypertrophiée, moraline compulsive, et paralysie bureaucratique. Comme le dirait Renaud Girard, « l’Europe ne produit plus de stratèges, seulement des clercs » – des gestionnaires sans vision, sans intuition, sans courage.
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L’addition ukrainienne
Quant à l’Ukraine, elle continue de payer l’addition la plus lourde. Des jeunes hommes meurent non pour une souveraineté pleine et entière, mais pour les ambitions transactionnelles d’oligarques américains et pour l’incompétence géopolitique d’élites européennes qui n’ont plus d’élites que le nom.
Les discussions de Moscou se sont conclues sans le moindre frémissement sur la seule question qui compte pour la Russie : le territoire.
Donc la guerre continue. Mais que Kushner lui-même soit désormais personnellement engagé marque un changement d’époque. Ce n’est plus une négociation diplomatique. C’est un face-à-face entre réseaux de puissance.
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Et maintenant ?
Si les peuples européens ne produisent pas rapidement un dirigeant capable de briser la transe bureaucratique qui les étouffe, alors oui : l’Europe marche les yeux ouverts vers un avenir très sombre.
Au Kremlin, ce 2 décembre 2025, le monde d’après s’est donné rendez-vous. Mais l’Europe, fidèle à elle-même, avait oublié de consulter son agenda…
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Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).
