EXCLUSIF – Le Grand Entretien avec Pierre Vermeren – France-Algérie : Peut-on encore soigner une relation pathologique ?

En Mars 2026, Pierre Vermeren a publié chez Tallandier France-Algérie. De 1962 à nos jours. Histoire d’une relation pathologique, un essai d’actualité qui dérange autant qu’il éclaire. Sa thèse : depuis l’indépendance, Alger a réduit la France à deux seuls dossiers ; la mémoire et les visas. Tandis que Paris s’est complu dans une repentance sans fin qui n’a servi ni les intérêts français ni les populations algériennes. Deux mois plus tard, la cérémonie de Sétif du 8 mai 2026, la liberté rendue à Boualem Sansal, la reprise des contacts diplomatiques entre Macron et Tebboune semblent annoncer un dégel. Mais les dossiers de fond comme le Sahara occidental, la migration, Christophe Gleizes encore détenu et l’accord de 1968, demeurent entiers. Ce que l’historien appelle une relation pathologique est-il en voie de guérison, ou reproduit-il simplement un nouveau cycle de rapprochement illusoire ?
Pour en débattre, Le Diplomate Média reçoit Pierre Vermeren, normalien, agrégé d’histoire, professeur d’histoire des sociétés arabes et berbères contemporaines à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, membre du laboratoire SIRICE et président du Conseil scientifique de la Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie. Il est l’auteur, entre autres, du Choc des décolonisations (Odile Jacob, 2015) et d’Histoire de l’Algérie contemporaine (Nouveau Monde, 2022).
Propos recueillis par Le Diplomate Média
Le Diplomate : Votre livre qualifie la relation franco-algérienne de « pathologique ». Pourquoi ce mot médical, presque clinique, plutôt que « conflictuelle » ou « difficile » ?
Pierre Vermeren : Parce que la France et l’Algérie se sont rendues malades l’une l’autre. Disons que la France est le moteur d’une relation de subordination coloniale entamée il y a deux siècles, et qui a très mal tourné. On ne sait plus très bien qui est subordonné à qui de nos jours ? La France, après une longue colonisation qu’elle aurait voulu transformer en assimilation du peuple algérien sans s’en donner les moyens, ce qui a provoqué in fine un violent rejet de la part des Algériens, n’en finit pas de courir après son projet historique. Elle a longtemps pensé que l’immigration algérienne en France -le tiers de notre immigration depuis les années 1970- serait un succédané de la grande assimilation ratée en Algérie. Et elle se retrouve aujourd’hui avec un double échec : une Algérie politique et territoriale qui la rejette et qui lui tient la dragée haute ; tout en espérant s’appuyer sur une immigration puissante qui peine pour partie à s’intégrer, et qu’Alger tente de manipuler contre elle. La France court après son mythe assimilateur, tandis que l’Algérie qui a rejeté et chassé la France et les Français en 1962, n’en finit pas de tenir la barbichette des gouvernants français, comme si elle ne pouvait plus se passer d’eux. C’est ce que j’appelle une relation pathologique. Plus personne ne sait ce que l’on veut au juste : nos échanges économiques sont au plus bas, et nous ne sommes plus dépendants de l’Algérie, mais on maintient la fiction d’une relation vitale. Quant aux Algériens, ils ont quasiment mis fin à la francophonie et vouent la France aux gémonies dans leurs médias, mais ils voudraient avoir un droit d’accès unique et sans contrainte à notre territoire et à tous les avantages qu’il procure. Si ce n’est pas une relation pathologique, je ne sais pas ce que c’est…
Vous écrivez que la guerre d’Algérie est devenue une « rente mémorielle » pour les deux pays. Qui en profite le plus, et qui en pâtit ?
L’expression inventée par un historien a été consacrée par Président Macron. Et on ne peut pas lui donner tort. En Algérie, la rente mémorielle exercée à l’encontre de la France par les dirigeants du pays, a plusieurs usages essentiels à leur perpétuation : entretenir un esprit de mobilisation patriotique et nationaliste contre « l’ennemi éternel », ainsi que l’a déclaré un ministre algérien en désignant la France ; dans un pays travaillé par la question des droits politiques et démocratiques comme l’a prouvé le Hirak, et pourtant commandé par une dictature militaire de fait, avoir un ennemi est une nécessité pour gouverner. Il y a d’ailleurs d’autres pays qui sont désignés à la vindicte du peuple algérien, comme Israël et le Maroc. La France est un ennemi pratique car elle est consentante et toujours prête à se repentir pour ses crimes passés. Est-ce qu’on imagine la Grande-Bretagne s’excuser pour son passé colonial égyptien, ou la Turquie se prosterner pour les massacres d’Arméniens, de Syriaques et de Grecs, ou pour sa longue colonisation très violente au Maghreb (combien de centaines de milliers de têtes coupées en trois siècles, suivant la coutume ottomane) ? Au fond, pour le régime algérien, la France est cette rente mémorielle qui lui permet de maintenir son régime autoritaire à l’encontre de son propre peuple au nom de l’histoire coloniale. Quant à la France, les clientèles qui profitent de cette même rente mémorielles sont plus étroites : l’extrême gauche y voit le moyen de dresser le procès de la France et de la République bourgeoise honnies ; le président Macron et ses semblables estiment que cette rente est un moyen de se réconcilier avec Alger, ce en quoi ils se trompent ; les islamistes instruisent à bon compte le procès de l’État laïc et chrétien français ; quant à une poignée d’historiens et de publicistes, la rente mémorielle algérienne est la fois un moyen de survivre dans le monde médiatique et intellectuel, mais aussi une manière de faire le procès de la France sans aucun risque désormais.
Le 8 mai 2026, une ministre française déposait une gerbe à Sétif aux côtés de son homologue algérien. Geste historique ou nouvel épisode du cycle Tom et Jerry ?
On ne va pas refaire l’historique de la présence des autorités françaises à Sétif pour cette commémoration érigée en symbole de la violence coloniale par la République algérienne populaire, socialiste et démocratique, mais depuis 18 ans désormais, les officiels français se pressent à Sétif ou évoquent son souvenir, à l’occasion de la commémoration du 8 mai 1945. Ce jour funeste, 103 Européens et juifs français d’Algérie ont été massacrés dans de violentes manifestations nationalistes anti-françaises. La répression de trois semaines qui s’en est suivie a tué probablement près de 8000 Algériens (selon les travaux historiques les plus pointus comme celui de M. Jean-Pierre Peyroulou). La France politique avait alors couvert sans réserve cette répression ordonnée depuis Paris au nom de la lutte antinazie, de la bouche même des ministres du PCF d’alors. Depuis lors rien de tel. La République française a fini par endosser le récit historique algérien faisant de cet évènement traumatique l’évènement fondateur de la guerre d’Algérie, raison pour laquelle les présidents Sarkozy, Hollande et Macron ont évoqué ce drame, quitte à y envoyer leur représentant. En 2005, l’ambassadeur de Jacques Chirac y a parlé de « tragédie inexcusable » ; quelques jours avant le 8 mai en 2008, l’ambassadeur de M. Sarkozy s’est rendu sur place ; à Alger en décembre 2012, le président Hollande a déploré et ainsi reconnu « les massacres de Sétif, de Guelma et de Kherrata » ; et donc ce 8 mai 2026, le président Macron a envoyé à ces commémoration sa ministre déléguée, Alice Rufo, accompagnée par l’ambassadeur de France de retour à Alger. C’est une marque de reconnaissance envers Alger qui n’en attend pas moins, mais qui ne constitue pas à proprement parler une rupture : ce n’est ni anecdotique ni capital, sans que la mise en œuvre du « en même temps » n’ait permis d’évoquer les 100 victimes françaises à l’origine de cette fureur meurtrière.
Christophe Gleizes reste détenu en Algérie. Peut-on parler de normalisation tant qu’un ressortissant français est emprisonné pour ses opinions ?
Manifestement non. L’entêtement algérien devient incompréhensible, à moins que M. Gleizes n’ait découvert des secrets d’État, et que les autorités algériennes ne parviennent pas à s’assurer de son silence en cas de libération ?
En juillet 2024, le soutien de Macron sur le plan marocain sur le Sahara occidental a déclenché la crise. Était-ce une faute diplomatique ou un choix d’intérêts assumé que la France aurait dû faire plus tôt ?
Il ne faut pas répéter cela car Christophe Gleizes était déjà en prison depuis plusieurs mois quand le président Macron a prévenu son homologue algérien de son rapprochement avec Rabat. De même accuse-t-on Bruno Retailleau d’avoir tendu la relation avec Alger, mais Boualem Sensal était déjà en prison lors de son arrivée à l’Intérieur. La crise avec l’Algérie est bien plus ancienne, et le président Macron s’est en personne chargé de la faire monter (Hirak, rapport Stora refusé par Alger, crise des visas, accusation sur la « rente mémorielle » etc.). C’est d’ailleurs bien parce que le président français était exaspéré de son échec avec l’Algérie qu’il a décidé de renouer avec le Maroc, et non l’inverse. Dans mon livre, je reprends la chronologie serrée des évènements, et elle est capitale pour comprendre la dynamique de l’impasse. Au demeurant, on ne peut pas accabler le président Macron, car tout donne à penser qu’Alger ne veut pas se réconcilier avec Paris, puisqu’ils ont besoin d’un punching-ball à donner en pâture à leur opinion publique ; laquelle n’est d’ailleurs pas dupe, les Algériens en ont vu d’autres. La France s’est réconciliée sous pression mais en conscience avec le Maroc pour servir ses intérêts géopolitiques et économiques, ce qui n’est pas anormal de la part d’un État soucieux de ses intérêts. Ce ne fut d’ailleurs nullement un tournant diplomatique comme on le présente, car depuis le début du conflit au Sahara occidental en 1975, la France, bien que respectant la légalité internationale onusienne -et pour cause-, n’a jamais caché son soutien au Maroc, ce que les Algériens savent parfaitement.
Depuis la guerre en Iran, le gaz algérien est redevenu une priorité pour l’Europe. La dépendance énergétique change-t-elle le rapport de force entre Paris et Alger ?
A la marge seulement. La France n’achète que 8% de son gaz à l’Algérie, et plusieurs pays pourraient assez aisément s’y substituer. Norvège, États-Unis, Qatar, Afrique… Paradoxalement aujourd’hui, c’est l’Algérie qui est dépendante, car elle a besoin de capitaux pour intensifier sa production énergétique stagnante, alors que le marché mondial est assez fluide et diversifié. L’OPEP a perdu sa puissance. Bien sûr nous ne sommes pas à une contradiction près en achetant du gaz de schiste aux États-Unis, ou du gaz russe à l’Azerbaïdjan, mais puisque nous n’avons aucun scrupule, nous ne dépendons pas de l’Algérie -quand bien même sa proximité est pratique. Il y a quelques années, l’Algérie a fermé du jour au lendemain le robinet du gaz à l’Espagne, et on ne sache pas que l’économie espagnole se soit arrêtée… Le marché est fluide, même en ces temps de contrainte maximale en Russie et dans le Golfe. On paye plus cher, mais que ce soit à Alger ou à l’Angola, ça ne change rien.
L’accord de 1968 donne aux ressortissants algériens un statut dérogatoire en France. Est-il l’incarnation juridique de la relation pathologique que vous décrivez ?
C’est une de ses manifestations, d’autant plus que Charles Rodwell, le député macroniste, nous a appris que cela coûte 2 milliards d’euros à la France chaque année. Comme nous sommes en 2026, autant dire que depuis 1968, l’addition est salée… La France adore l’égalité, mais elle traite l’Algérie de manière inégalitaire. Au départ, il s’agissait de réparer les fautes de la colonisation. 62 ans après, alors que tous les acteurs sont morts et enterrés, on peut penser que ce n’est plus de saison, d’autant plus que la France ne parvient plus à contrôler son immigration, que l’Algérie ne veut rien savoir de 100 000 OQTF algériennes en cours de validité présentes sur le sol français, et que les Français réclament à une très large majorité qu’on mette fin aux diverses pompes aspirantes migratoires. Il reviendra aux prochaines équipes gouvernementales de trancher ce cas, puisque le président Macron s’est montré inflexible sur ce dossier depuis 10 ans, sans en tirer d’ailleurs aucun bénéfice. C’est effectivement un peu maboul.
Enfin, à quoi ressemblerait, concrètement, une relation « normale » entre la France et l’Algérie, et qui doit faire le premier pas ?
Il faut tout simplement mettre clairement et sans ruser les coûts et les avantages sur la table, en deux colonnes, et dresser le bilan comptable, tant au plan économique qu’au plan humain. Comme la France va apparaître en situation extrêmement déficitaire, il faudra alors demander aux autorités algériennes si elles veulent maintenir la relation avec nous (ce qui suppose au préalable un retour à Paris de leur ambassadeur) ? Si elles répondent par l’affirmative, il faudra obtenir une remise à niveau des coûts et avantages pour déboucher sur des relations normales entre deux pays indépendants et adultes. La France doit exiger d’avoir la main sur ses propres ressortissants (ses nationaux) et refuser les ingérences massives sur son sol, tout en proposant des relations migratoires, économiques et culturelles sur une base égalitaire et avec un bénéfice mutuel. Sinon, ce serait dommage, mais le monde de vaste. La France, qui n’attend plus rien de cette relation, est en réalité dans une situation confortable. Tout ce qu’elle obtiendra sera positif, sinon tant pis.
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