DÉCRYPTAGE – Yémen : Quand l’accusation devient une arme entre alliés du Golfe

DÉCRYPTAGE – Yémen : Quand l’accusation devient une arme entre alliés du Golfe

Yémen

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Mukalla, janvier : Une base aérienne au cœur d’un règlement de comptes

L’accusation lancée par le gouvernement yéménite contre les Émirats arabes unis – celle de gérer une prison secrète près de la base aérienne de Riyan, à proximité de Mukalla – n’est pas un simple épisode de la guerre de l’information. Elle s’inscrit dans une fracture devenue désormais visible entre deux piliers du camp arabe au Yémen : Arabie saoudite et Émirats arabes unis. Ce qui se joue n’est pas seulement une querelle de récits, mais la redéfinition des rapports de force dans le Sud yéménite.

La mise en scène de l’accusation est en elle-même révélatrice. Elle intervient lors d’un déplacement de presse rare, organisé par Riyad, vers une base censée symboliser le retour de l’autorité gouvernementale. Le message est clair : il s’agit de montrer, preuves à l’appui ou non, que certains partenaires ont franchi une ligne.

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Prisons secrètes ou infrastructures militaires : La bataille des versions

Le gouverneur de l’Hadramout, Salem al-Khanbashi, a parlé de violations graves, promettant des mesures contre Abu Dhabi et contre le Conseil de transition du Sud, longtemps soutenu par les Émirats. La réponse émiratie ne s’est pas fait attendre : démenti catégorique, dénonciation de « fabrications délibérées », et rappel officiel du retrait militaire du Yémen annoncé en décembre 2025.

Dans cette guerre des mots, chacun joue sa crédibilité. Pour Abu Dhabi, reconnaître l’existence de structures clandestines reviendrait à admettre une continuité d’ingérence après le retrait annoncé. Pour le camp soutenu par Riyad, l’accusation permet de délégitimer les réseaux construits par les Émirats au fil des années et de reprendre la main sur un territoire stratégique.

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Le Sud yéménite, terrain de projection des rivalités du Golfe

L’Hadramout et Mukalla ne sont pas des noms anodins. Ils incarnent une zone charnière : façade maritime, routes commerciales, profondeur stratégique. Lorsque les forces du Conseil de transition du Sud ont été repoussées de la province en décembre, ce n’est pas seulement un revers militaire, mais un signal politique. Le bombardement saoudien d’un convoi présenté comme émirati au port de Mukalla a marqué un tournant : l’alliance de circonstance a laissé place à une confrontation indirecte.

Évaluation stratégique militaire : la séquence montre que Riyad entend reprendre le contrôle du jeu sécuritaire dans le Sud, quitte à affronter frontalement l’héritage laissé par Abu Dhabi. Les accusations de prisons secrètes servent alors moins à ouvrir une enquête qu’à justifier un changement de rapport de force.

Le Conseil de transition du Sud, de partenaire à problème

Pendant des années, le Conseil de transition du Sud a été l’outil privilégié des Émirats pour sécuriser ports, côtes et axes stratégiques. Aujourd’hui, il devient un fardeau. Sa dissolution de facto, la fuite de son leader Aidarous al-Zubaidi et la reprise en main saoudienne redessinent la carte politique du Sud yéménite.

Un responsable du mouvement affirme coopérer avec les Nations unies et respecter les droits humains. Mais ces déclarations peinent à masquer une réalité plus brute : le STC n’est plus l’acteur incontournable qu’il était. Sa chute rapide souligne à quel point les équilibres reposaient sur des soutiens extérieurs plus que sur une légitimité locale consolidée.

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Une guerre civile instrumentalisée depuis 2014

Ces tensions s’inscrivent dans une guerre plus large, déclenchée en 2014 lorsque les Houthis, soutenus par l’Iran, ont pris Sanaa et contraint le gouvernement reconnu internationalement à l’exil. Depuis, le conflit est devenu un entrelacs de rivalités tribales, régionales et internationales, où chaque puissance extérieure avance ses pions sous couvert de stabilisation.

Analyse géopolitique : l’épisode des « prisons secrètes » révèle surtout une chose : le front anti-houthi n’est plus un bloc. À mesure que la menace houthie se stabilise, les divergences entre alliés éclatent. Le Yémen cesse d’être seulement un champ de bataille contre un ennemi commun ; il devient l’espace où s’affrontent des visions concurrentes de l’influence régionale.

Ce que révèle l’affaire Mukalla

L’accusation portée contre les Émirats n’est ni entièrement nouvelle ni isolée. Elle réactive des soupçons anciens, déjà formulés par le passé, mais elle le fait dans un contexte radicalement différent : celui d’un retrait proclamé et d’une recomposition du pouvoir local. En cela, elle marque une rupture.

Le fond du problème n’est pas de savoir si une prison secrète existe réellement. Le fond du problème est que l’alliance saoudo-émiratie au Yémen est entrée dans une phase de concurrence ouverte. Et dans ce type de conflit, la vérité factuelle compte parfois moins que l’utilité politique de l’accusation.

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