Le Grand Entretien du Diplomate avec David Rigoulet-Roze : « un effondrement brutal du régime aurait pu entraîner le chaos car il n’y a pas à ce jour, pour prendre le relais, d’opposition organisée en Iran, en interne » – PARTIE 2

Portrait du géopolitologue David Rigoulet-Roze devant les drapeaux d’Israël et d’Iran, sur fond de ruines évoquant le conflit de la guerre des 12 jours de 2025. Symbole visuel fort de la confrontation nucléaire et stratégique au Moyen-Orient.
Réalisation Le Lab Le Diplo

La « guerre des 12 jours Â» constitue un tournant majeur dans l’équation géopolitique moyen-orientale. Géopolitologue et expert du Moyen-Orient, David Rigoulet-Roze est chercheur à l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS). Pour Le Diplomate media, dans cette suite de la première partie de son entretien (Lire la PARTIE 1), il développe son analyse sur ce conflit sans précédent entre Israël et l’Iran. 

Propos recueillis par Baptiste Neuville 

À lire aussi : Les MNA en questions, de qui et de quoi parle-t-on? [3 – 4]

Mais les frappes israéliennes ont également ciblés des scientifiques en charge du programme nucléaire iranien. Que sait-on des objectifs de l’état-major israélien ?

Il s’agit des principaux scientifiques ayant fait progresser le programme nucléaire iranien sur les dernières décennies. Pas moins d Â»â€™une douzaine de scientifiques de haut niveau ont fait l’objet d’une élimination ciblée en tant que HVT. C’est notamment le cas de Fereidun Abbasi Dawani, un physicien nucléaire qui avait rejoint le Corps des Gardiens de la révolution islamique de 1979. Il avait présidé le département de physique de l’université Imam Hossein de Téhéran, puis avait supervisé le programme nucléaire de l’Iran entre 2011 et 2013 en tant que directeur de l’Organisation iranienne de l’énergie atomique (l’OIEA). En 2010, grièvement blessé, il avait déjà survécu à un attentat. Un motard avait fixé un engin explosif sur sa voiture alors qu’il se rendait à son travail. L’Iran soupçonnait déjà Israël à l’époque, mais aussi les États-Unis. Dans une interview en 2012, Abbassi avait reconnu que l’Iran avait délibérément fourni à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) de fausses informations sur son programme. Il était considéré comme l’une des figures clés du programme d’armement nucléaire iranien. Le scientifique était d’ailleurs personnellement visé par des sanctions de l’ONU. Parmi les scientifiques tués, figure également Mohammad Mehdi Tehrantschi, un physicien, qui tout comme Abbassi, était physicien nucléaire. Il fut professeur à l’Institut de recherche sur les lasers et les plasmas de l’Université Shahid Beheschti et par ailleurs président de l’université islamique Azad Ã  Téhéran. Il s’agit d’un petit groupe d’experts qui ont les connaissances et l’expérience requises pour mener à bien le programme d’armement nucléaire de l’Iran. Il sera certes possible de les remplacer, mais par des successeurs moins confirmés. En décapitant le « haut du spectre Â» de l’éco-système techno-scientifique du programme nucléaire iranien, Israël est persuadé de pouvoir faire reculer durablement le programme en privant leurs successeurs de la mémoire nécessaire pour relancer efficacement et rapidement le programme. Ce ciblage a concerné également Abdolhamid Minouchehri, doyen de l’université à l’Université Shahid Beheschti, Ahmad Reza Zolfaghari, professeur d’ingénierie nucléaire, Amir Hossein Fagihi, qui faisait partie du programme d’ingénierie nucléaire de l’Université Shahid Beheschti et fut vice-président de l’OIEA ainsi que directeur de l’Institut de science nucléaire et de recherche technologique, Motallebzadeh, spécialiste du nucléaire, Mansour Asgari, un expert en physique, Ali Bakhouei Katirimi, un expert en mécanique, et surtout Saeed Borj, spécialiste des détonateurs militaires au sein du SNPD (acronyme en persan de Sazman-e Pazhouheshhaye Novin-e Defa’i signifiant « Organisation de l’innovation et la recherche défensive Â») créé en 2010, et longtemps dirigé par Mohsen Fakrizadeh-Mahabadi, considéré par Israël comme le « père de la bombe iranienne Â» en gestation et qui fut tué, le 27 novembre 2020, par une opération secrète attribuée au Mossad dans une opération digne d’un film de la saga hollywoodienne « Mission impossible Â». Le président de l’Institut pour la science et la sécurité internationale (ISIS), David Albright, l’un des meilleurs spécialistes sur le nucléaire iranien a déclaré  qu’Israël avait fait état d’une liste semi-officielle montrant que 9 de la douzaine des personnalités nucléaires éliminées étaient directement impliquées dans le programme d’armes nucléaires présumé de l’Iran, ajoutant que certains membres de la famille de ces individus ont été tués, même si ce n’était pas de manière délibérée : « Cela créée un climat de peur et de paranoïa parmi l’élite technique iranienne, et même si le régime veut reconstruire, ils ont désormais confrontés à une main-d’œuvre terrifiée, démoralisée et potentiellement infiltrée par des renseignements étrangers Â»[1].

Après plusieurs jours d’attente, le président Donald Trump a décidé de mener une opération limitée contre l’Iran. Quels sont les objectifs poursuivis par l’Administration américaine et par Israël ? Y-a-t-il une convergence totale entre les buts de guerre américain et israélien ? 

Du côté israelien, a priori, le but de guerre déclaré était très clair, à la fois pour Israël et pour les Américains : il s’agissait d’interrompre le programme nucléaire iranien, susceptible d’être militarisé à plus ou moins brève échéance. C’est ce qui a justifié le lancement par Israël des opérations, le 13 juin, avec l’idée de frapper en même temps les sites nucléaires et balistiques, ainsi que les scientifiques de haut niveau ayant contribué au programme nucléaire. Mais, dans la logique des événements inhérente à l’opération Rising Lion/« Le réveil du Lion » ((Am K’Lavi ou Am Kelavia en hébreu) s’est dessiné quelque chose qui était implicite et qui est à présent de plus en plus assumé par le gouvernement israélien, à savoir la possibilité d’un changement de régime. En effet, à partir du moment où il s’agit de détruire une infrastructure nucléaire intimement liée au régime, l’objectif visant renverser ce dernier n’est pas nécessairement surprenant mais soulève évidemment d’autres problèmes. Il y a la déclaration de Benjamin Netanyahou le 13 juin appelant les Iraniens à se révolter contre le « régime maléfique et oppressif Â» de Téhéran. Il avait même déclaré au peuple iranien que sa « libération de la tyrannie n’avait jamais été aussi proche » et les bombardements israéliens sur des symboles du régime et pas exclusivement des cibles militaires, à commencer par les médias officiels comme la télévision, sont clairement là pour affaiblir son emprise sur la population. Israël Katz, le ministre de la Défense, a été encore plus explicite, puisqu’il a prôné ouvertement un effondrement de régime, avec tous les attendus incertains que cela suppose. Les signaux en ce sens se sont, de fait, multipliés. Le 16 juin dernier, lors d’une conférence de presse, le Premier ministre Benyamin Netanyahu avait laissé entendre que les objectifs d’Israël allaient bien au-delà de la seule neutralisation de la composante militaire du programme nucléaire iranien. Et le lendemain 17 juin, le ministre de la Défense, Israël Katz, a directement menacé le Guide suprême iranien sur le réseau X : « Celui qui suit le chemin de Saddam Hussein connaîtra le même sort ». Si le changement de régime n’était pas, en soi, un objectif officiel du gouvernement israélien dans cette guerre, il fait peu de doute qu’il s’agissait d’un résultat souhaité. C’est le conseiller à la sécurité nationale, Tzachi Hanegbi, qui a eu les formlutaions les plus claires sur la question. Faire tomber le régime n’est « certainement pas un des objectifs de l’opération », a-t-il déclaré à la chaine N12, « car nous savons pertinemment que les personnes les mieux à même de faire tomber le régime iranien sont les Iraniens ». Et de poursuivre : « Mais nous serions ravis si, en conséquence » des bombardements israéliens contre cette « direction extrémiste », elle subissait le même sort que d’autres régimes de ce type, a poursuivi Tzachi Hanegbi, en faisant notamment allusion à la chute du régime Assad en Syrie. « Non seulement nous ne serions pas désolés, mais ce serait la meilleure chose qui puisse arriver pour le monde, la région et bien sûr Israël », a-t-il ajouté. « Avons-nous les moyens de le faire nous-mêmes ? Absolument pas. Ce que nous faisons aujourd’hui conduira-t-il à ce genre de résultat ? Certains le croient ». Les choses sont dites/ Mais il n’y a pas nécessairement de convergence totale avec les Américains sur cette question stratégique.

Et du côté américain ?

C’est plus complexe. Initialement, la position de Donald Trump, en appelant l’Iran à des négociations, était celle de parvenir à un accord sans jamais évoquer un changement de régime. Au contraire même, dans ses premières déclarations, le président américain indiquait qu’il ne s’inscrivait pas dans la logique de certains de ses prédécesseurs comme George W. Bush dans une stratégie de regime change, échaudé par les interventions en Irak et en Afghanistan, lancées au début des années 2000 et dans lesquelles les Etats-Unis s’étaient enlisés, C’est probablement la raison pour laquelle il aurait même mis son veto à l’élimination du Guide suprême Ali Khamenei peut-être de crainte de se retrouver sans interlocuteur dans la mesure où le « Guide suprême Â» constitue la « clé de voûte Â» du système actuel iranien. Et de fait, un effondrement brutal du régime pourrait entraîner le chaos car il n’y a pas à ce jour, pour prendre le relais, d’opposition organisée en Iran en interne du fait de la longue répression dont celle-ci a été victime et de ses divisions internes pour celle de l’extérieur. Encore le 22 juin dans la journée, après les frappes américaines, Pete Hegseth, le secrétaire à la Défense, a dit, pour expliquer ce qu’il s’était passé, que les principaux sites nucléaires avaient été visés et qu’il n’y avait pas de la part de l’Administration américaine de velléités de regime change. Et puis, dimanche 22 juin aux Etats-Unis, et lundi 23 juin en Europe, est tombée la déclaration de Donald Trump, stupéfiante à bien des égards, qui semble reprendre les positions plus ou moins explicites du gouvernement israélien, avec son slogan MIGA (Make Iran Great Again). Et de considérer qu’en raison de l’obstruction actuelle des dirigeants iraniens à accepter de négocier, il faudrait peut-être un changement de régime. Â« Il n’est pas politiquement correct d’utiliser le terme regime change, mais si le régime iranien actuel est incapable de RENDRE L’IRAN GRAND À NOUVEAU, pourquoi n’y aurait-il pas un changement de régime ??? », a déclaré le président américain sur sa plateforme Truth Social. Par la suite, et dans la perspective de relancer d’éventuelles négociations, le président américain a de nouveau fait marche arrière en faisant valoir qu’un changement de régime n’était pas son objectif ?, sans doute échaudé par les conséquences chaotiques du renversement du régime de Saddam Hussein en 2003. Ce n’est pas le point de vue de son ancien conseiller à la sécurité nationale John Bolton, et vétéran de la lutte contre la République islamique d’Iran qu’il espère voir s’effondrer prochainement. John Bolton estime que les frappes sur les sites militaires clés et tué des commandants supérieurs du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) d’Iran ont poussé les dirigeants de la République islamique au bord du gouffre : « Les frappes aériennes constituent un facteur de déstabilisation considérable », a-t-il déclaré. « Elles démontrent sans l’ombre d’un doute que les ayatollahs ne sont plus capables de défendre leur pays. Ils peuvent être malmenés à volonté. ». La République islamique, considère John Bolton, se trouve à son point le plus vulnérable depuis la révolution de 1979, affaiblie non seulement militairement mais aussi intérieurement, insistant sur un mécontentement de longue date, en particulier parmi les jeunes, les femmes ainsi que les minorités ethniques : « Nous sommes à portée de vue, c’est pourquoi ce serait une telle tragédie de baisser les bras maintenant et de le laisser filer entre nos doigts », a déclaré John Bolton. C’est la raison pour laquelle il a critiqué le cessez-le-feu négocié par les États-Unis, le qualifiant d’« erreur ». Et d’ajouter : Â« Nos militaires savent qu’il est impossible de connaître précisément l’ampleur des dégâts dans les premières heures suivant une attaque », a-t-il déclaré. « Nous maîtrisions parfaitement le ciel… […] cela nous a donné le temps… de décider où des attaques supplémentaires pourraient être nécessaires ». John Bolton a déclaré que le cessez-le-feu avait en réalité donné à l’Iran une marge de manÅ“uvre inespérée à un moment critique. Il attribue cette décision, en partie, à la volonté de Donald Trump d’apparaître comme un deal-maker : « Trump veut un prix Nobel de la paix et je pense qu’il est convaincu qu’après une frappe militaire américaine très réussie, il pourrait le négocier », a déclaré Bolton. « Pour Donald Trump, c’est toujours une question personnelle. Ce n’est pas une question de sécurité nationale américaine, d’Israël ou d’Iran, c’est une question de ce qui le met en valeur ». John Bolton a accusé l’Administration de privilégier la loyauté et l’affichage plutôt que l’expertise, soulignant la nomination par Doald Trump du promoteur immobilier Steve Witkoff comme envoyé pour l’Iran. : Â« Le négociateur de Trump, Steve Witkoff… n’a aucune idée de ce à quoi il a affaire lorsqu’il négocie avec les Ayatollahs, aucune connaissance des armes nucléaires ou du risque de prolifération nucléaire »[2]. C’est tout l’enjeu du côté israélien.

Après le cessez-le-feu décrété le mardi 24 juin, à quel point le régime iranien apparaît déstabilisé et affaibli ? 

            Le régime iranien paraît profondément affaibli par la « guerre des 12 jours Â» et ses conséquences car cette guerre expéditive a montré l’incapacité de ce régime à répliquer militairement de manière crédible et à protéger à la fois le pays et sa propre population qui ne l’oubliera pas. C’est ce qui explique l’augmentation immédiate de la répression particulièrement interne juste après le cessez-le-feu décrété par le président américain Donald Trump. « Nous savons exactement où se cache le soi-disant guide suprême. Il est une cible facile mais là il est en sécurité. Nous n’allons pas l’éliminer, du moins pour le moment Â» avait déclaré péremptoirement le président américain le 17 juin dernier. Et ce, alors que le ministre israélien de la Défense, Israël Katz avait pour sa part affirmé : « S’il s’était trouvé dans notre ligne de mire, nous l’aurions éliminé Â» en affirmant à la 13ème chaine israélienne « avoir mené d’importantes recherches Â» pour le localiser mais qu’aucune opportunité opérationnelle ne s’était présentée. Israël Katz a confirmé que le Guide suprême était une cible désignée mais qu’Israël n’était pas parvenu à le localiser une fois Khamenei caché dans son bunker : « Khamenei l’a compris. Il s’est enfoui très profondément sous terre, a rompu le contact avec ses commandants. L’opération n’était donc pas réaliste Â». Interrogé sur la question de savoir si Israël avait demandé l’approbation des Etats-Unis pour une telle action, Israël Katz avait tenu à préciser : « Nous n’avons pas besoin d’autorisation pour ce genre d’opérations Â». Le 27 juin suivant, le président Donald Trump insistait pourtant en déclarant avoir Â« sauvé Â» le Guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, d’une Â« mort affreuse Â»Â« Son pays a été décimé, ses trois sites nucléaires maléfiques ont été DÉTRUITS et je savais EXACTEMENT où il se cachait, et je n’aurais pas laissé Israël, ni les forces armées américaines, de loin les plus grandes et les plus puissantes au monde, mettre fin à sa vie Â», avait écrit le POTUS sur son réseau Truth Social. Toujours est-il que l’« occultation Â» préventive – sans mauvais jeu de mots eu égard à la tradition chiite de la petite et la grande « occultation Â» (ghayba signifiant absence, éloignement, disparition) du dernier imam, le douzième imam, ou ledit « imam caché Â» – en l’occurrence celle du « Guide Suprême Â» (rahbare-e m’oazzam), Ali Khamenei, parce qu’il était susceptible de faire l’objet d’une élimination ciblée par Israël et supposément avoir été épargné grâce à Donald Trump, lequel aurait magnanimement retenu la main vengeresse de l’Etat hébreu, a de fait montré à la population iranienne que le « roi est nu Â». Sa « disparition Â» contrainte dans un bunker, possiblement à Lavizan dans la banlieue nord-est de Téhéran, coupé du monde extérieur – il ne fera sa réapparition que le 6 juillet lors d’une cérémonie religieuse à Téhéran sans avoir pris le risque d’assister le 28 juin dernier aux funérailles des hauts gradés des Gardiens de la révolution et des scientifiques du nucléaire tombés en « martyrs Â» sous les frappes israéliennes, hormis sous la forme d’une effigie en carton entre feu l’Ayatollah Khomeyni et feu le président Ebraim Raïssi – a implicitement dévalué auprès de ses coreligionnaires son statut d’imam wakil(représentant) relevant des imams parlant (natiq), parfois appelés ambassadeurs ou émissaires (safir), qui se trouvent être des intermédiaires à travers lesquels l’« imam caché Â» serait censé pouvoir s’exprimer avant son retour auprès de ses fidèles. Le Guide suprême aurait été contraint de déléguer le 17 juin 2025 – soit quatre jours après le début des frappes israéliennes – une partie substantielle de ses pouvoirs ses pouvoirs au Conseil suprême du corps des Gardiens de la révolution pou pallier son impossibilité de transmettre directement ses instructions et aurait même désigné, le 21 juin suivant, un triumvirat de hauts membres du clergé – dont ne ferait pas partie son fils Mojtaba – , qualifiés pour désigner son éventuel successeur en cas de « vacance Â» de la « guidance Â» (velayat), alors que cette situation est théoriquement prévue dans la Constitution de iranienne du 2 décembre 1979. Selon l’article 111 de la Constitution de la république islamique, un mécanisme est formellement prévu : « Jusqu’à l’élection d’un nouveau Guide, un conseil, composé du président de la république, du chef du pouvoir judiciaire ainsi que d’un juriste du Conseil des gardiens (composé de 12 personnes, chargé de veiller à la comptabilité des lois proposées avec la constitution de la République islamique), assumera temporairement les pouvoirs du Guide Â». Durant cette période, l’Assemblée des experts (composée de 88 membres du clergé) est censée désigner le nouveau « Guide suprême Â» en fonction de critères définis dans la constitution par l’article 109. En plus d’être un docteur de la religion musulmane, l’impétrant doit disposer des vertus « d’érudition, de justice et de piété Â». Il doit « Ãªtre juste et craindre Dieu pour assurer la direction de la communauté des croyants Â», avoir de la « perspicacité politique et sociale, du courage et des compétences administratives appropriées Â». 

Pensez-vous que la chute de la République islamique soit inéluctable ? Si oui, pour quelles raisons ?

Le régime iranien tel qu’il est issu de la République islamique et structuré par le nezam est aujourd’hui probablement intrinsèquement condamné du fait de la disqualification latente de la structure ecclésiale et du principe du velayat-e faqih(« jurisprudence du docte », soit la primauté du religieux – incarné par la figure du Guide suprême – sur le politique). En réalité, il l’est sans doute déjà depuis la grande vague de contestation provoquée par le décès de Mahsa Jina Amini le 16 septembre 2020 et ayant irrémédiablement coupé la jeunesse de la « Génération Z » (née entre le milieu des années 1990 et la fin des années 2000) d’un régime qu’elle considère comme non-réformable, contrairement à la génération de leur parents de la « Génération Y » (née entre le début des années 1980 et le milieu des années 1990) qui avaient soutenu le « mouvement vert » (jonbech sabz) de l’été 2009 surnommé « révolution twitter » en raison déjà de l’importance qu’eut le réseau social instantané dans l’organisation des manifestations contre la , des manifestations durement réprimées par le nezam (le « système »). L’avenir de l’Iran post-République islamique sera vraisemblablement écrit d’ici quelques années par la « Génération Alpha » (née entre le début des années 2010 et le milieu des années 2020) alors que la « Génération X » (née entre le milieu des années 1960 et le début des années 1980), celle de la révolution islamique et de la guerre Iran-Irak (1980-1988) ne sera plus en mesure d’imposer ses normes idéologiques ne serait-ce que pour des raisons de transition générationnelle biologique.

Lors du dernier sommet de l’OTAN qui s’est tenu la semaine dernière, Donald Trump a affirmé que « le nucléaire iranien était mort Â». Que pensez-vous de cette déclaration ?   

Après les frappes américaines dans la nuit du 21-22 juin 2025 sur les infrastructures nucléaires iraniennes, le président Donald Trump, fidèle à lui-même, a présenté l’opération dont le nom de code était Midgnight Hammer (« marteau de minuit) comme un succès total, en considérant que le programme nucléaire iranien était détruit. Tard dans la soirée, Donald Trump, a pris la parole à 22 heures (heure américaine) dans une brève allocution télévisée pour qualifier les frappes menées contre les trois principaux sites nucléaires iraniens (Natanz, Ispahan et surtout Fordo) de « très réussies Â» et assuré que « les principales installations d’enrichissement nucléaire de l’Iran (avaient) été intégralement et totalement détruites Â» par les fameuses bombes à forte pénétration GBU-57 larguées par les bombardiers furtifs B-2. Le lendemain 23 juin, le chef d’état-major américain, le général Dan Caine, a néanmoins jugé « trop tôt Â» pour évaluer l’étendue des dégâts, mais a tenu à souligner que « les premières évaluations indiquent que les trois sites ont subi des dommages et des destructions extrêmement graves Â». Une prudence de rigueur car des évaluations plus circonstanciées, y compris de ses propres services, notamment une première évaluation initiale de cinq pages de la DIA (Defense Intelligence Agency), la branche du renseignement du Pentagone, ayant fuité dans la presse via CNN  le 24 juin 2025 et considérant que les infrastructures ciblées n’ont pas été « totalement oblitérées Â» car les frappes « n’ont pas détruit les éléments essentiels du programme nucléaire iranien Â» et que le programme aurait été « de quelques mois, tout au plus Â», ont donc relativisé le caractère définitif de ces frappes sur les capacités nucléaires iraniennes. Au grand dam de la Maison-Blanche qui a stigmatisé la fuite d’une analyse « classée top-secret Â» et son contenu jugé « totalement erroné Â». La situation apparaît, de fait, plus complexe. Sur son réseau Truth Social, Donald Trump a maintenu le 24 juin dans la soirée que les sites visés étaient « complètement détruits Â». Interrogé le lendemain 25 juin lors du sommet de l’Otan, le président américain a insisté sur leur destruction « totale Â», insultant au passage les journalistes ayant divulgué le rapport du Pentagone. Le milliardaire a même tenu à préciser que le programme nucléaire était retardé de plusieurs « décennies Â» et que les Iraniens n’allaient par conséquent « pas fabriquer de bombes avant longtemps Â». Excédé par la polémique, Pete Hegseth, le Secrétaire à la Défense, en service commandé, a décidé le 26 juin suivant de couper court à tous les doutes sur la réussite de l’opération : « Grâce à une action militaire décisive, le président Donald Trump a créé les conditions pour mettre fin à la guerre. En décimant, anéantissant, détruisant – choisissez le mot – les capacités nucléaires iraniennes Â», a-t-il martelé, s’emportant ouvertement contre les médias. S’il n’est pas douteux que ces frappes ont considérablement amoindri le programme nucléaire iranien, il n’est pas totalement annihilé. Et ce, même si le Premier ministre israélien s’était félicité dans une adresse à la Nation, juste après la proclamation d’un cessez-le-feu le 25 juin par le président Donald Trump, en affirmant : « Nous avons anéanti le projet nucléaire iranien Â». Or, deux sources israéliennes avaient fait valoir, le même jour, sous couvert d’anonymat, à ABC News qu’il était prématuré de qualifier de succès l’attaque américaine contre les installations nucléaires de Fordo. L’une d’elles aurait même minimisé l’ampleur des dégâts au complexe d’enrichissement d’uranium, estimant que le résultat sur place n’était « vraiment pas bon Â» compte tenu de l’ampleur des moyens employés. Ces sources ont, en outre,, précisé ne pas savoir quelle quantité d’uranium enrichi avait été évacuée des sites avant les frappes israéliennes et américaines, ni combien de centrifugeuses – utilisées pour l’enrichissement de l’uranium – restaient opérationnelles ou étaient susceptibles d’être remises en service. Selon elles, une telle évaluation pourrait a minima prendre des mois, voire s’avérer impossible faute de pouvoir inspecter les sites concernés du fait de la suspension des inspections de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) annoncée par Téhéran le 2 juillet 2025. 

Quel bilan peut-on raisonnablement établir de ces frappes américaines sur les sites nucléaires iraniens ?

Or, après de premiers ajustements, les évaluations postérieures du renseignement américain le même jour ont établi que le programme nucléaire iranien aurait été retardé d’environ deux ans par les frappes américaines : « Nous avons retardé leur programme d’un à deux ans au moins, c’est ce qu’évaluent les services de renseignement du ministère Â» de la Défense, a déclaré le porte-parole Pentagone, Sean Parnell. En ajoutant : « Nous pensons que c’est probablement plus proche de deux ans Â». C’est sans doute ce qui a fait dire au président Donald Trump, en répondant à un journaliste lors d’une conférence de presse le 27 juin, qu’il déciderait « sans aucun doute Â» de bombarder à nouveau l’Iran si Téhéran décidait de poursuivre son programme nucléaire d’enrichissement en cas de relance de l’enrichissement iranien. Une manière de reconnaître à demi-mot que ce programme n’avait pas été annihilé de manière définitive et irréversible. C’est d’ailleurs ce que souligne Rafaël Grossi, le chef de l’AIEA. Tout le monde s’accorde à considérer – y compris Téhéran – que les sites de Fordo, Natanz et Ispahan, visés par les bombardements américains, ont été considérablement endommagés. « Je crois qu’anéanti, c’est trop. Mais le programme a subi d’énormes dégâts Â», a considéré dans un entretien accordé le 26 juin 2025 à RFI, le directeur général de l’AIEA, Rafaël Grossi. Il estime que les milliers de centrifugeuses, ces volumineuses et coûteuses machines servant à enrichir l’uranium, ne sont plus opérationnelles au vu de « la charge explosive utilisée et de leur extrême sensibilité aux vibrations Â».Toutes ne sont cependant pas répertoriées, certaines ayant potentiellement été stockées dans des lieux inconnus alors que la coopération avec l’instance de surveillance onusienne se dégradait progressivement. D’autres sites nucléaires – dont certains non répertoriés – demeureraient par ailleurs intacts. Quant à savoir si Donald Trump a raison de parler d’un impact entraînant un retard de plusieurs dizaines d’années, le même Rafaël Grossi, qui a le sens de la formule, déclare : « C’est vrai qu’avec ses capacités réduites, il sera beaucoup plus difficile à l’Iran de continuer Â» sur le même rythme. Tout en ajoutant : « Mais cette affirmation du président est ‘subjective’, préférant pour sa part être en mesure de pouvoir évaluer les faits « sur le terrain Â».

À lire aussi : ANALYSE – Iran – Israël : Bombes de pénétration et cyber-guerre, retour sur une escalade multi-domaines


[1] Cf. Â« Entretien de Rafël Grossi avec Jacques Follorou, 16 avril 2025 Ibidem; (https://www.lemonde.fr/international/article/2025/04/16/rafael-grossi-directeur-de-l-aiea-sans-nous-tout-accord-sur-l-iran-n-est-qu-une-feuille-de-papier_6596609_3210.html).

[2] Cf. Â« Bolton seeks sequel to Iran-Israel war : ‘surrender of the Ayatollas’ Â», on Iranintel.com, 4 juillet 2025,(https://www.iranintl.com/en/202507043577)


#IranWar2025, #IsraelIranConflict, #TrumpVsIran, #MidnightHammer, #RisingLion, #IranNuclearCrisis, #GeopoliticsExplained, #MoyenOrient, #DavidRigouletRoze, #BombeNucléaire, #NuclearIran, #BreakoutTime, #GBU57, #TrumpStrike, #NATO2025, #GeopoliticalCrisis, #IsraëlDéfense, #IranRegimeChange, #Khamenei, #Ayatollahs, #CIAIntel, #MossadIntel, #TrumpDoctrine, #LeDiplomate, #Iran2025, #IsraelAirstrikes, #TrumpTruthSocial, #JohnBolton, #B2Bombers, #GrossiAIEA, #IranianYouth, #Téhéran, #Netanyahou, #UraniumEnrichi, #FrappePréventive, #Weaponization, #DétonateurNucléaire, #ArmageddonNucléaire, #TrumpVsAyatollahs, #RegimeCollapse

Le Diplomate Logo

Inscrivez-vous pour recevoir chaque semaine toutes les actualitées.

Ce champ est nécessaire.

Nous ne spammons pas ! Consultez nos CGU pour plus d’informations.

Retour en haut