
Par Ian Hamel
Dans son pamphlet intitulé « Les Blancs, les Juifs et nous », Houria Bouteldja, l’égérie des Indigènes de la République, assure qu’être un dhimmi, comprenez un sujet non musulman dans un État musulman, c’était tout de même mieux qu’“Untermenschen“, c’est à dire un “sous-homme“ dans l’Europe occupée par Hitler ! C’est gratuitement provocateur, mais pas faux. Il n’y a pas eu d’Auschwitz en Algérie, en Égypte ou en Irak. Ce qui ne nous empêche pas de tenter de comprendre pourquoi l’écrasante majorité des séfarades (les Juifs d’Orient et issus de la péninsule ibérique) ont quitté depuis l’Afrique du Nord, le Moyen-Orient, l’Iran. Dans La question séfarade (mai 2025, Éditions L’Artilleur), Daniel Bensoussan-Bursztein sait trouver les mots justes pour nous rappeler comment ont vécu (et souvent survécu) les Juifs orientaux pendant des siècles (1). La caractéristique première de la condition juive en terre d’islam étant moins la haine que le mépris.
Au début du XIème siècle en Égypte, le calife fatimide Al-Hakim bi-Amr Allah avait exigé que les dhimmis, les sujets non-musulmans, soient discriminés selon leurs religions. Les chrétiens devaient porter une grande croix en fer en collier, les Juifs des cloches et une statuette de veau en bois, en référence au veau d’or ! Certes, il s’agit des délires d’un tyran fanatique. Mais en Perse, jusqu’au XIXème siècle, les Juifs avaient interdiction de sortir pendant la neige ou la pluie, afin qu’ils ne puissent transmettre leur impureté aux musulmans. L’auteur de « La question séfarade » évoque l’interdiction faite aux Juifs d’Ispahan, toujours en Iran, de toucher les légumes du marché « à cause des restrictions de la tradition chiite liées à l’impureté ». Le chiisme duodécimain évoque l’« impureté spirituelle » des Juifs et des chrétiens, causée par « leur méchanceté foncière et la corruption de leurs croyances ». Sans omettre leur impureté « concrète physique ».
Ce n’est pas que du passé. L’ayatollah Rouhollah Khomeini, fondateur de la République d’Iran, considérait que le statut de dhimmi devait être maintenu dans un État islamique. A savoir, leur exclusion de la vie politique et de l’exercice de fonctions judiciaires. Les chiites ne sont pas les seuls à promouvoir la dhimma. Le Qatari (d’origine égyptienne) Youssef al-Qaradawi (mort en 2022), le théologien le plus influent du monde sunnite, entendait lui aussi maintenir une distinction juridique entre les citoyens musulmans et non musulmans.
Le “hadith“ des pierres et des arbres
La dhimma peut se traduire par « protection », « pacte ». Les non-musulmans sont protégés. Ils ont la liberté de conserver leur propre religion. Mais c’est un statut discriminatoire. Ils doivent payer un impôt particulier, appelé “djizîa“. Ils se voient imposer une infériorité sociale, politique. Pas le droit de posséder et de monter un cheval ou un chameau, seulement un âne, qu’ils doivent chevaucher en amazone, comme les femmes. Pas le droit non plus de marcher devant un musulman. Ils ont l’obligation de se déchausser chaque fois qu’ils passent devant une mosquée. Enfin, ils sont relégués dans certains quartiers des villes, appelés “mellah“. Ils ne possèdent « ni armes, attributs des hommes à part entière : or, il n’est pas un homme, mais un paria », écrit en 1991 Agnès Bensimon dans le livre « Hassan II et les Juifs » (2). Le statut de dhimmi ne va concerner que les Juifs, le christianisme disparaissant « d’Afrique du Nord suite à la persécution religieuse instaurée sous le règne sanglant des Almohades », rappelle Daniel Bensoussan-Bursztein.
On peut rêver d’une vie plus épanouissante. D’autant, comme le rappelle l’historien Georges Bensoussan, « la haine des Juifs dans le monde musulman n’a pas attendu la création de l’État d’Israël ». En terre d’islam, « le Juif y figure l’être inférieur par excellence, celui dont le nom même est une insulte », ajoute l’historien dans Le Figaro (3). Cela a commencé dès le massacre des tribus juives de Médine au temps du prophète. Daniel Bensoussan-Bursztein rappelle le “hadith“ (parole du prophète) dit des pierres et des arbres : « Vous combattrez les Juifs au point que certains d’entre eux se cacheront derrière les rochers. Le rocher dira : “O Serviteur d’Allah ! Il y a un Juif derrière moi, vient le tuer“ ».

Photo Ian Hamel
La dhimma heureuse
Seulement voilà , ce statut discriminatoire (même s’il y a eu bien évidemment des exceptions, des Juifs de cour, conseillers des princes) est nié non seulement dans le monde arabo-musulman, mais aussi par des Occidentaux, et même par des Juifs, en Israël, en Europe, et surtout aux États-Unis. Comme l’écrit l’auteur de « La question séfarade », « la vérité sur la dhimmitude suscite la discorde car elle est soupçonnée d’alimenter le choc des civilisations ». Dans la mouvance postcoloniale, la relation musulmans-dhimmis est au contraire présentée comme un modèle de coexistence harmonieuse. Les raisons ? La nature présumée « tolérante » de l’islam. Un argument développé par le Suisse Tariq Ramadan qui assure que l’islam ne peut pas être judéophobe puisqu’il respecte les peuples du Livre… Le prédicateur oublie de rappeler que les Juifs ne pouvaient même pas se défendre quand des gamins leur lançaient des pierres.
La première accusation de trahison des Juifs d’Afrique du Nord vis-à -vis de leurs “frères“ musulmans remonte au Décret Crémieux de 1870. Celui-ci attribue d’office la citoyenneté aux « israélites indigènes » d’Algérie, aux 37 000 Juifs du territoire. Les millions d’Arabes étant exclus de cette décision. Les Juifs ont-ils choisi le colon français pour échapper à leur statut discriminatoire, à une condition qu’ils vivent comme oppressive ? A moins d’adopter l’autre version : les Juifs, ingrats, conformément à leur « nature », se sont empressés de trahir leurs “protecteurs“ musulmans, « qui plus est au profit de leurs anciens persécuteurs chrétiens »…
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L’invention de la “judéophobie“
Avant de s’interroger sur cette légende dorée de la vie juive en terre d’islam, qui ne cesse de reprendre force et vigueur, il faut intégrer la Shoah, devenu un élément central de l’identité juive. Comment peut-on, depuis la Seconde Guerre mondiale, verser des larmes de crocodiles sur le statut d’infériorité des séfarades, quand des millions d’ashkénazes (les Juifs d’Europe centrale et orientale) ont, eux, été exterminés ? Surtout pas les musulmans. L’écrivain égyptien Loftallah Soliman rappelle à juste titre en 1985 : « les Arabes n’ont rien à se faire pardonner. Pas de pogroms, pas de Dreyfus, pas de Treblinka ». En Israël, les séfarades, qui auraient finalement moins soufferts, seraient-ils, in fine, de moins bons Juifs que les ashkénazes ?
A sa fondation en 1948, Israël avait besoin de centaines de milliers d’hommes et de femmes pour bâtir et défendre le pays. Les Juifs d’Afrique du Nord ne représentent alors que 1 % de l’ensemble de l’immigration. Pourquoi 650 000 Juifs orientaux ont-ils accepté d’être arrachés à leur “paradis“ où ils vivaient depuis des centaines d’années ? D’autant que leur intégration a souvent été laborieuse en Terre promise, rappelle « La question séfarade », en raison de leur analphabétisme, de leur inaptitude aux besoins de la société israélienne. La “superstructure“ du pays (sphères universitaires et économiques) étant ashkénaze. « Nous sommes en présence d’un peuple dont la primitivité atteint des sommets, dont le niveau intellectuel frôle l’ignorance absolue », n’hésitait pas à écrire le journal Haaretz, classé plutôt à gauche, en 1949, parlant des sépharades (4). L’autre version, défendue, y compris par des Juifs classés à gauche, serait de mettre tout sur le dos du sionisme, et plus concrètement du Mossad. Comment expliquer le départ de 250 000 Juifs du Maroc ? Par « les actions de l’impérialisme européen et du sionisme ». Pour cela, les « agents d’influence » du monstre ont inventé de toutes pièces une judéophobie dans les pays arabes.
De Roger Garaudy à José Bové
En Irak, cela va encore plus loin. Pour convaincre les Juifs qu’ils étaient en danger, et qu’ils devaient s’inscrire sur les listes d’immigration vers Israël, « les services secrets [le Mossad] n’hésitèrent pas […] à jeter contre eux des bombes ». Roger Garaudy l’a écrit en 1983. José Bové l’a repris ensuite afin d’appuyer « son hypothèse d’actes antisémites commis en France au début des années 2000, à l’instigation du services secrets israélien »… L’une des conclusions de Daniel Bensoussan-Bursztein nous interpelle. Sachant qu’un courant du monde intellectuel occidental finit par occulter toutes les formes d’oppression qui sont déployées en dehors de l’Occident, « L’histoire de la condition juive en terre arabo-musulmane se heurte à un courant de fond qui lui fait barrage. La reconnaissance du passé de dhimmi, vécu comme une injustice, doit à terme être sacrifiée sur l’autel du vivre-ensemble », écrit-il.
À lire aussi : TRIBUNE – Soutien à la Palestine ou détestation d’Israël ?
- « La question séfarade. De la Dhimma à la colonisation, une mémoire qui dérange », L’Artilleur, mai 2025, 493 pages.  Â
- « Hassan II et les Juifs . Histoire d’une émigration secrète », Seuil
- Grand entretien avec Alexandre Devecchio, 15 août 2024.
- Cité par « Hassan II et les Juifs ». Â
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Diplômé du Centre universitaire d’enseignement du journalisme de Strasbourg (1975)
Correspondant du Monde et de l’AFP 1976-1981 à Cayenne (Guyane française).
Le Quotidien de La Réunion, 1981-1986
Correspondant de Libération de 1982-1986 à Saint-Denis (La Réunion)
Le Quotidien de Paris (Lyon) 1987-1988
L’Hebdo (Suisse)1989-2007
L’Illustré (Suisse) 1998-2001
Le Matin dimanche (Suisse) 2001-2010
L’Agefi (suisse) 2011-2018
Le Point (Genève) 1997-2024
Bibliographie
L’énigme Oussama Ben Laden (Payot), 2008
Et si la Suisse ne servait plus à rien ?, Larousse, 2010
Sarko et Cie, la République des copains et des réseaux, l’Archipel, 2011
Les Bettencourt, l’Archipel, 2013
Notre ami Bernard Tapie, l’Archipel, 2015
Banquier, un Suisse dans le grand banditisme, la manufacture de livres, 2015
Tariq Ramadan. Histoire d’une imposture, Flammarion, 2020 (traduit en arabe)
C’était Bernard Tapie, l’Archipel, 2021.

