Le Grand Entretien avec Fabrice Balanche –  Après l’agression, le silence : Qui protège encore la liberté académique en France ?

Le Grand Entretien avec Fabrice Balanche –  Après l’agression, le silence : Qui protège encore la liberté académique en France ?

lediplomate.media — imprimé le 12/06/2026
Fabrice Balanche
Réalisation Le Lab Le Diplo

Le 1er avril 2025, des étudiants militants encagoulés du collectif d’extrême gauche interrompaient violemment le cours de Fabrice Balanche à l’université Lyon II, l’accablant d’insultes : « sioniste », « raciste », « islamophobe ». Plus d’un an après, aucune sanction n’a été prononcée. Pendant ce temps, la guerre au Liban a repris dès le 2 mars 2026, confirmant point par point les analyses de ce géographe spécialiste du Proche-Orient, que l’université a pourtant préféré marginaliser plutôt que protéger. L’« affaire Balanche » est devenue aujourd’hui le symbole d’une double fracture : celle de la liberté académique sous pression et d’un débat public asphyxié sur le Moyen-Orient.

Pour revenir sur cette affaire, ses suites et ses implications, Le Diplomate Média reçoit Fabrice Balanche, maître de conférences en géographie à l’Université Lyon 2, agrégé et docteur en géographie, chercheur associé au Washington Institute for Near East Policy et ancien directeur du Groupe de Recherche et d’Études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient. Spécialiste reconnu de la Syrie, du Liban et de la géopolitique régionale, il est l’auteur notamment de Sectarianism in Syria’s Civil War (Washington Institute, 2018).

Propos recueillis par Le Diplomate Média

Le Diplomate : Le 1er avril 2026, un an jour pour jour après l’irruption de militants encagoulés dans votre cours à l’université Lyon II, le président de la Région Auvergne-Rhône-Alpes déplorait que « rien n’ait bougé », aucune sanction n’ayant été prononcée contre vos agresseurs. Que traduit ce silence institutionnel ? Est-il, selon vous, le signe d’une lâcheté conjoncturelle ou d’une complicité structurelle ?

Fabrice Balanche : Les deux. En effet, du côté de la police, une enquête a bien été menée, mais elle n’a pas permis d’identifier mes agresseurs. L’université Lyon II n’a pas de caméras, car elles sont jugées liberticides, et les membres du commando étaient masqués. Le procureur a classé l’affaire assez rapidement, ce que j’ai appris fortuitement en septembre 2025 par une inspectrice de police qui me recevait pour une autre affaire. À ce jour, nous n’avons toujours pas reçu le dossier du procureur. Mon avocat a déposé une plainte complémentaire pour que l’affaire ne soit pas enterrée.

La question est pourtant simple : comment mes agresseurs n’ont-ils pas été identifiés, alors qu’ils occupaient depuis deux mois une salle mise à leur disposition par la présidente de l’université ? La vice-présidence et l’équipe présidentielle les recevaient plusieurs fois par semaine, et personne ne les connaissait ? Le 2 avril en début d’après-midi, alors que l’Université avait fermé la salle qu’ils occupaient depuis le 28 mars, leur a ouvert la porte pour qu’ils récupèrent leurs affaires. Cela s’est produit au lieu de maintenir celles-ci sous clé en vue d’une identification. Cela révèle une complicité au sein de l’université, une volonté de ne pas divulguer leurs noms et d’empêcher la police de comprendre les liens entre certains membres du personnel administratif ou du personnel enseignant et ce groupe d’extrême gauche.

La présidente de Lyon II vous a accordé la protection fonctionnelle tout en dénonçant publiquement vos propos comme « complotistes et délétères pour l’université ». Le vice-président de l’université a, lui, relayés des articles d’extrême gauche vous qualifiant de porte-parole de l’extrême droite, tout en manifestant publiquement des sympathies pour le Hezbollah. Comment analysez-vous cette posture, et que dit-elle de l’état de l’institution universitaire française ?

Cette complicité est idéologique. Le vice-président de Lyon II a fait l’oraison funèbre de Nasrallah et anime depuis l’automne 2023 un séminaire sur la Palestine, à charge contre Israël. La présidente elle-même a déclaré publiquement dans la presse lyonnaise que « ça ne l’étonnait pas que ça tombe sur moi, au vu de mes propos sur Gaza » — parce que je considère le Hamas comme un groupe terroriste, ce qui n’est pas la version en vogue à Lyon II, où l’on tend à le présenter comme un mouvement de résistance. L’université s’était d’ailleurs illustrée la veille du 7 octobre 2023 avec une conférence intitulée : « Colonisation et apartheid israélien : quel avenir pour les Palestinien.nes » avec comme invitée d’honneur Myriam Abou Daqa présentée comme militante féministe, alors qu’elle est en réalité une cadre du FPLP — Front populaire de libération de la Palestine, organisation terroriste ayant participé aux attaques du 7 octobre. Dans ces conditions, comment voulez-vous qu’on ne cherche pas à protéger le commando. C’est pour cela que la Région demande une enquête du ministère sur l’université — enquête que celui-ci refuse, sans doute de peur d’établir une vérité que l’on connaît déjà.

L’Association des universités françaises affirme que l’islamo-gauchisme est un « pur fantasme ». Pourtant, une centaine de sénateurs ont signé une lettre ouverte pour dénoncer ses dérives à Lyon II. Pour vous qui en êtes devenu le symbole médiatique, qu’est-ce que l’islamo-gauchisme concrètement, dans les amphithéâtres ? Comment s’est-il installé, et pourquoi le monde académique refuse-t-il encore de le nommer ?

L’islamo-gauchisme n’est pas un fantasme, c’est une réalité politique théorisée dès les années 1920. Un cadre du Parti communiste iranien, dans l’esprit du Congrès de Bakou organisé par Lénine, un congrès anti-impérialiste visant à soulever les peuples colonisés, a préconisé l’alliance entre « l’avant-garde » communiste et les mouvements musulmans. Les concepts marxistes (la lutte des classes) ne prenaient pas dans un Iran à 90 % paysanne, très religieuse : il fallait mobiliser autrement. Il fallait donc s’appuyer sur l’islam pour entraîner les « masses populaires ». 

On retrouve ce schéma tout au long de l’histoire du Moyen-Orient : l’imam Moussa Sader, dans les années 1960 et 1970, mobilisant les chiites libanais au nom de la question sociale et religieuse, donnant naissance au mouvement Amal ; la révolution islamique iranienne, qui fut une alliance entre la gauche iranienne et les ayatollahs, avant que ces derniers n’éliminent physiquement les gauchistes une fois au pouvoir en 1979.

En Europe, la même convergence s’est reconstituée.  Le Parti socialiste voyait dans les musulmans de banlieue le prolétariat du XIXe siècle, Benoît Hamon en avait fait un axe de sa campagne présidentielle en 2012. Sur les campus, on observe la même alliance entre l’UNEF, Solidaires, la FSE, etc. et les Étudiants Musulmans de France, émanation des Frères musulmans, avec la Palestine comme cause fédératrice, car elle rassemble des militants de gauche et les organisations islamistes.

Depuis le 7 octobre, ce phénomène a déferlé sur les universités. Ceux qui nient l’existence de l’islamo-gauchisme le font précisément parce qu’on touche du doigt leur stratégie. Les universités, elles, craignent pour leur réputation. Mais la réalité est là.

Votre cours a été interrompu parce que vous défendiez l’interdiction d’une rupture du jeûne du ramadan dans les locaux universitaires, et parce que vos analyses sur Israël et le monde arabe étaient jugées intolérables par une frange militante. Y a-t-il, selon vous, un lien direct entre la radicalisation sur les campus français et l’importation des conflits du Moyen-Orient en France ? Et ce lien est-il en train de s’intensifier au vu des conflits actuels ?

Pour revenir sur cet épisode, le commando occupait une salle depuis deux mois. Au mois de mars 2025, pendant le ramadan, ils ont commencé à organiser des iftars. Des étudiants musulmans qui rompent le jeûne discrètement sur le campus, c’est leur droit et cela ne dérange personne. N’importe qui peut tirer un repas du sac et manger quand il le souhaite. Mais ce groupe a voulu publiciser la rupture du jeûne, appeler l’ensemble des musulmans de la fac via Instagram, avec des visuels clairement islamistes, une femme voilée, un homme en kamis. Le référent laïcité de l’université s’en est rendu compte et a prévenu la présidente, qui leur a signalé que ce n’était pas acceptable en l’état, et qu’il fallait appeler cela plutôt un « repas partagé », sans quoi elle tombait sous le coup de la loi. Ils ont refusé et la salle leur a été fermée. Il était temps, car ils avaient déjà organisé ces iftars les jours précédents et un coin prière avait même été aménagé.

Le lendemain, furieux de ce refus, une vingtaine de personnes ont bloqué une entrée de l’université. La présidente a répondu par une fermeture administrative, au lieu d’envoyer la police. C’est une habitude à Lyon II, en effet, lors de la réforme des retraites en 2023, le campus avait été bloqué deux mois de cette façon, quelques dizaines de militants, avec la complicité de la Présidence, faisant croire que toute l’université était en grève.

Leurs revendications étaient claires : un iftar officiel et une salle de prière. La présidente, au lieu de rappeler la loi, leur a proposé de « rédiger ensemble une charte de la laïcité ». Mais ce sont des adultes, la loi de 1905 est là, elle est claire.

Deux jours plus tard, après m’avoir entendu sur CNews dénoncer cette atteinte à la laïcité et le premier blocage islamiste de France, le commando a débarqué dans mon cours en criant « raciste, sioniste, c’est vous le terroriste ». Mais c’était en réalité la partie, émergée de l’iceberg : depuis un mois, j’étais visé par une accusation d’islamophobie à la suite d’une conférence où j’avais abordé l’attentat-suicide en islam et sa justification religieuse. L’objectif des Frères musulmans alliés à l’extrême gauche est précisément de faire taire toute voix critique vis-à-vis de l’islam à l’université.

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Vous êtes l’un des rares experts français à avoir prédit que l’armée libanaise serait incapable de désarmer le Hezbollah, et que le plan français de cessez-le-feu au Liban était « voué à l’échec ». Depuis le 2 mars 2026, le Hezbollah a effectivement repris ses frappes contre le nord d’Israël. Où en est aujourd’hui la situation au Liban, et peut-on encore escompter une sortie de crise ?

Il n’y aura pas de sortie de crise avant que le Hezbollah soit désarmé. Israël ira jusqu’au bout. Après le 7 octobre, Israël est dans une logique de lutte existentielle, c’est en tout cas la perception de l’acteur israélien, et en géopolitique, les acteurs réagissent en fonction de leur perception, pas nécessairement à la réalité objective.

Je tiens à préciser que lorsque je m’exprime, je ne donne pas mon avis personnel, mais une analyse d’expert. Mes prédictions sur la Syrie, sur le Liban et sur l’échec du plan français ne procèdent pas d’une sympathie pour tel ou tel camp, mais de trente-cinq ans de travail sur le terrain.

Le Hezbollah est profondément ancré dans la société chiite : par son système social, son endoctrinement, et parce qu’il a fourni à la communauté chiite une promotion sociale réelle, comme les alaouites à l’époque du régime Assad, qui sont passés de la misère paysanne aux fonctions militaires et administratives, et qui se sont battus pour ce régime. Une partie de la population chiite continuera à se battre pour le Hezbollah.

Tant que l’Iran disposera d’un bras armé présent au Liban, aucune sortie de crise n’est possible. La destruction d’Israël est l’utopie mobilisatrice de la République islamique depuis 1979, et l’Iran ne renoncera pas. La France ne semble pas comprendre cette réalité, elle propose des plans de modération qui n’ont aucune chance d’aboutir. Nous avons une diplomatie de bisounours comparable à celle des pays scandinaves. Ce n’est pas digne d’un pays membre permanent du Conseil de Sécurité de l’ONU et qui se considère toujours comme une puissance internationale.

Dans votre analyse de mars 2026 intitulée « Le remodelage du Moyen-Orient », vous décrivez une recomposition régionale inédite : démantèlement du Hezbollah, chute d’Assad, attaques américano-israéliennes contre l’Iran et fermeture du détroit d’Ormuz. Israël est-il en train de réussir le « grand nettoyage régional » que vous aviez anticipé dès octobre 2023 ? Et à quel prix ?

Je ne sais pas s’ils réussiront à 100 %, car l’objectif est ambitieux, il va jusqu’au changement de régime en Iran. À minima, Israël veut s’assurer que l’Iran n’obtienne pas la bombe atomique. Comme me le disait un officier israélien : « Quand Hitler a publié Mein Kampf, on ne pensait pas qu’il irait jusqu’au bout. Nous ne laisserons plus à quiconque une deuxième chance de nous détruire. » Lorsque des dirigeants crient « mort à Israël » et appellent à sa destruction, les Israéliens les croient, car ils ne veulent pas faire l’erreur des Juifs d’Allemagne dans les années 1930.

Les Iraniens, eux, veulent à tout prix la bombe, ne serait-ce que pour sanctuariser leur territoire et déstabiliser leurs voisins en toute impunité. Ils ont observé que posséder l’arme nucléaire permettait à la Russie d’envahir l’Ukraine sans risquer de représailles sérieuses. Toutefois, je ne pense pas que le régime iranien s’en servirait uniquement comme arme de dissuasion. La meilleure garantie reste l’effondrement de la République islamique au profit d’un régime pro-occidental et démocratique, mais nous en sommes encore loin. La Syrie a mis treize ans à tomber alors qu’elle était bien plus fragile.

Les frappes américaines ont repris sur l’Iran, car Trump n’allait pas abandonner la partie sans que Téhéran renonce au nucléaire. Nous sommes partis pour un long bras de fer, la question est de savoir si les Américains maintiendront la même détermination que Netanyahou.

Côté syrien, la chute d’Assad a constitué un changement majeur, elle a brisé l’axe géopolitique iranien vers Beyrouth. Mais Charaa joue sur tous les tableaux : les bases russes restent, et des armes iraniennes ont sans doute transité par la route syrienne pour reconstituer l’arsenal du Hezbollah en mars. Charaa laisse-t-il passer ces armes pour signifier à Israël qu’il doit évacuer les territoires occupés depuis décembre 2024 ? Tout est possible. Mais le régime syrien n’est pas fiable vis-à-vis des Occidentaux, et le conflit en Syrie n’est pas terminé.

L’irruption de militants dans votre amphithéâtre pour y imposer une vision du monde fondée sur des solidarités religieuses et communautaires questionne quelque chose de plus profond que la simple liberté académique. Ces événements révèlent-ils, selon vous, un échec du principe de laïcité à l’université, et plus largement dans l’enseignement français ? Au regard du conflit qui s’embrase aujourd’hui au Moyen-Orient, de la guerre en Iran et de la reprise des combats en Liban, ce phénomène risque-t-il de s’amplifier sur les campus français ?

Dans le primaire et le secondaire, la loi interdit les signes extérieurs religieux et il faut tenir bon là-dessus. Ce n’est pas le cas à l’université, et on observe une multiplication des signes religieux ces dernières années, notamment le voile, mais aussi les hommes en kamis. Les jeunes filles sont souvent sous pression via les réseaux islamistes qui leur signifient, et signifient surtout à leurs parents que l’université est un lieu de perdition, qu’elles risquent d’y rencontrer des non-musulmans et de quitter la communauté. L’abaya les rend moins attrayantes et les grands frères peuvent les surveiller. L’objectif des Frères musulmans et des salafistes est le séparatisme : empêcher l’intégration, notamment par le mariage mixte, et poussé à l’enfermement communautaire.

L’EMF — Étudiants Musulmans de France, et l’émanation des Frères musulmans, a obtenu un siège au CROUS avec la complicité des syndicats d’extrême gauche, qui leur ont cédé des voix là où l’EMF ne se présentait pas. Le CROUS gère 1,3 milliard d’euros, pour les cités universitaires et les restaurants universitaires : c’est un levier pour faire remonter des demandes de halal, d’espaces de prière, etc.

L’autre stratégie est la surveillance académique, m’attaquer pour islamophobie, c’est surveiller ce qui se dit dans les amphithéâtres et faire taire toute réflexion critique sur l’islam. Imposer une doxa religieuse à l’université, et c’est extrêmement dangereux.

Depuis le 7 octobre, tout cela est monté en puissance. Et avec l’approche de la présidentielle, JL Mélenchon espère capter les « voix musulmanes » pour atteindre le second tour. Cela va continuer à alimenter l’agitation. Je pense que celle-ci va s’intensifier à la rentrée.

Enfin, au-delà des campus, la montée en puissance de certains mouvements de gauche en France, à commencer par La France Insoumise, autour du conflit au Moyen-Orient semble avoir profondément reconfiguré le débat public. Entre instrumentalisation électorale du conflit, communautarisme assumé et alignement sur des positions qui auraient semblé impensables il y a dix ans, la gauche radicale française a-t-elle franchi une ligne idéologique irréversible ? Et quel danger cela représente-t-il, selon vous, pour la cohésion nationale et pour la laïcité ?

La gauche radicale a franchi une ligne rouge, celle de la déconstruction nationale et du séparatisme. Elle se définit désormais comme une contre-société, avec un discours ouvertement communautariste, et c’est désormais la « Nouvelle France » contre l’ancienne France. C’est extrêmement dangereux.

On observe une territorialisation communautaire progressive depuis des décennies, mais, lors des dernières municipales, nous avons franchi un cap. Elle a conquis l’échelon municipal dans plusieurs « territoires perdus de la République » : Saint-Denis, Vaulx-en-Velin, Vénissieux, etc.  Ces municipalités sont devenues ses bastions disposant des ressources économiques et politiques pour se constituer en laboratoires de cette nouvelle France séparatiste. C’est extrêmement dangereux pour la cohésion nationale. 

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