
Par Franck Radjai, Directeur de Recherche au CNRS et analyste à la Fondation d’Études pour le Moyen-Orient (FEMO)
Bras de fer entre régime théocratique et résistance
Au sixième jour d’un soulèvement en rapide intensification, l’Iran donne à voir une réalité que le pouvoir s’efforce méthodiquement d’occulter : l’existence d’une contestation profonde, à la fois politique et nationale, qui dépasse largement le cadre des revendications économiques conjoncturelles.
Déclenchée au sein du Grand Bazar historique de Téhéran, où des commerçants frappés par l’effondrement de la monnaie nationale et une inflation galopante ont entamé une grève, la mobilisation s’est rapidement étendue aux universités ainsi qu’à de nombreuses villes du pays.
Très tôt, l’évolution des slogans scandés dans l’espace public a révélé la nature réelle du mouvement. Les mots d’ordre tels que « À bas le dictateur », « À bas le principe du guide suprême (Velayat-e Faqih) », « Ni Chah, ni Guide suprême : démocratie et égalité » ou encore « Réformateurs, conservateurs, le jeu est terminé » témoignent d’une transformation qualitative de la protestation : la colère sociale s’est muée en un défi politique frontal, visant l’ensemble de l’architecture théocratique du pouvoir.
Les premiers jours, le mouvement s’est concentré à Téhéran et dans quelques villes de province. Face à cette dynamique, le régime a d’abord eu recours à une stratégie classique de temporisation. Le président Massoud Pezeshkian a publiquement reconnu la « légitimité » des doléances économiques et appelé au dialogue. Ce discours, loin d’apaiser la contestation, a ravivé chez de nombreux Iraniens un souvenir historique lourd de sens : celui du Chah déclarant, en novembre 1978, avoir « entendu la voix de la révolution », quelques mois avant l’effondrement de son régime. L’expérience historique iranienne montre en effet que les concessions verbales tardives peinent à contenir une colère populaire parvenue à maturité politique.
À partir du troisième jour, le régime a été pris de court. Le mouvement a gagné des universités prestigieuses, poussant le pouvoir à durcir sa réponse par l’arrestation de meneurs étudiants et la traque des noyaux des unités de résistance. Les campus ont été provisoirement muselés. Le régime a ensuite annoncé des jours fériés dans l’ensemble du pays pour couper court à la mobilisation. Les villes de province ont immédiatement pris le relais. Le régime a tenté d’éviter la confrontation directe, sans pour autant empêcher ses gardiens de la révolution et forces de sécurité de tirer sur des manifestants ayant tenté de prendre le gouvernorat à Fassa. Des actions similaires ont été menées dans d’autres villes : attaques de sièges de miliciens à Mashhad, de centres de répression, de bâtiments symboliques du régime, voire de prisons clandestines dans les provinces du Lorestan et de Fars. Vendredi matin le nombre des manifestants tués s’élevait à huit personnes.
Ces mouvements, qui ont rapidement gagné en ampleur, sont portés par des groupes organisés, actifs à l’échelle nationale. Souvent des jeunes biens entrainés et déterminés composés de filles et de garçons, rapides et structurés. A mesure que la répression s’est intensifiée, le régime a été débordé. Malgré une stratégie soigneusement élaborée pour empêcher la cristallisation du soulèvement, le pouvoir a échoué. En face, alors que le régime s’est mis rapidement en ordre de batail en mobilisant ses forces répressives, la résistance a agi de manière coordonnée et réfléchie, selon une logique comparable à un jeu d’échecs, discipline dans laquelle les Iraniens excellent.
Dans ce processus, les unités de résistance ont joué un rôle central dans la diffusion, la coordination et la structuration des manifestations, notamment par la mise en circulation de mots d’ordre explicitement politiques et fédérateurs. Ces unités, mises en place depuis 2017 par la principale organisation de l’opposition, les Moudjahidine du peuple d’Iran (OMPI), constituent une réalité que le régime lui-même reconnaît.
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Le 29 décembre, l’agence Fars, proche des Gardiens de la révolution, admettait que les protestations ne relevaient plus uniquement de revendications économiques, évoquant l’action de « cellules organisées » orientant les slogans vers des exigences politiques assumées. L’agence allait jusqu’à reconnaître l’impact des appels de Maryam Radjavi, présidente élue de la Résistance iranienne, en faveur de la démocratie, de l’égalité et de la séparation de la religion et de l’état.
Face à cette dynamique, le régime a rapidement renoué avec ses méthodes éprouvées de neutralisation. Parmi elles figure l’infiltration délibérée des cortèges. Des agents en civil du régime déguisés en opposants ont été déployés dans plusieurs cortèges pour scander des slogans favorables au fondateur de la dynastie Pahlavi ou au fils du Chah déchu, dans le but manifeste de détourner la mobilisation, de la fragmenter en dissuadant certains d’y prendre part et de brouiller son message central : le rejet de toute forme de dictature et une profonde aspiration pour une république démocratique. La réaction des foules n’a pas tardé, les manifestants ont répondu avec le slogan phare du soulèvement de 2022 : « A bas le tyran, qu’il soit Chah ou Guide suprême. »
Ces manœuvres ont été largement dénoncées par des sources indépendantes et documentées dans plusieurs régions, notamment au Kurdistan iranien et à Mashhad, dans les universités où des agents infiltrés ont été démasqués, parfois retenus par la foule, leurs cartes d’identification attestant de leur appartenance aux milices du Bassidj. Il faut noter que la tactique d’utilisation de slogans en faveur de Pahlavi pour dissuader et ternir l’image des manifestants avait été mise au point et utilisée par le régime également lors de précédents soulèvements depuis 2018. Des autorités du régime ont publiquement admis que cette tactique leur permet de détourner l’attention de la vraie force de la résistance sur le terrain vers une pseudo-opposition qui ne pose aucun risque au régime.
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À ces pratiques s’ajoute une stratégie tout aussi déterminante : la désinformation numérique. Des dizaines de vidéos falsifiées circulent sur les réseaux sociaux, recourant à des montages sonores ou à des voix synthétiques pour simuler des slogans pro-monarchistes. L’analyse technique de plusieurs de ces contenus révèle des incohérences manifestes : désynchronisation labiale, absence de bruit ambiant, comportements collectifs discordants. Dans plusieurs cas où la vidéo originale a été mise en évidence, aucun slogan en faveur de Pahlavi n’a été trouvé. Certaines images proviennent de manifestations étudiantes de 2022, recyclées et dotées d’un habillage sonore frauduleux. Plusieurs de ces vidéos ont été relayées par des chaînes satellitaires en persan basées à l’étranger, connues pour promouvoir une lecture nostalgique de l’ancien régime.
Ces manipulations relèvent d’une guerre psychologique classique : produire une polarisation artificielle, déplacer le centre de gravité du soulèvement et tenter, in fine, de préserver le statu quo en brouillant les revendications réelles. Et faire croire à l’absence d’une alternative.
Or, au cœur de la mobilisation actuelle se trouve précisément ce que le régime cherche à invisibiliser : l’existence d’une alternative politique structurée, démocratique et républicaine. La coalition du Conseil national de la Résistance iranienne (CNRI) incarne depuis plusieurs décennies cette option. Fondé sur la souveraineté populaire, la séparation de la religion et de l’État, l’égalité entre les femmes et les hommes, l’abolition de la peine de mort et le rejet de toute forme d’autoritarisme – théocratique comme monarchique. Cette alternative propose, à travers le programme en dix points de sa présidente élue Maryam Radjavi, une feuille de route cohérente pour une transition démocratique menée par les Iraniens eux-mêmes, sans ingérence étrangère, ni restauration du passé.
C’est précisément parce que cette alternative existe, qu’elle est organisée et qu’elle gagne en audience à l’intérieur du pays, que le régime déploie avec autant d’acharnement ses campagnes de diabolisation et de falsification.
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L’examen rigoureux des faits ne laisse guère place au doute. Les slogans dominants demeurent massivement anti-régime. Les revendications liées à la paupérisation, à la corruption systémique, à la répression, aux exécutions et à l’impasse structurelle du pouvoir se condensent dans un slogan largement partagé : « À bas le dictateur ».
Le véritable enjeu pour les autorités est donc de déplacer l’axe du conflit : non plus un affrontement entre le peuple et la dictature, mais une prétendue « bataille des alternatives ».
Chaque vidéo truquée, chaque agent infiltré, chaque slogan fabriqué participe de la même logique : affaiblir une exigence simple et constante la liberté et la démocratie. Ces tentatives de manipulation ont d’ailleurs perdu en efficacité à mesure que le mouvement s’est étendu aux villes de province et a pris l’allure d’un affrontement direct entre le peuple et les forces de répression.
Le message porté par les rues iraniennes demeure clair, cohérent et sans équivoque :
ni Chah, ni Guide suprême, mais la liberté, l’égalité et la souveraineté populaire.
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